Chapitre 22 - Un choix difficile

Je mis donc le programme que j'appelais mentalement « sale gosse » à exécution le soir même. Le premier à morfler fut Bersek. J'avais un mois pour le plumer. Un pari est un pari et il en avait assez parlé pour que tout le monde soit au courant. Donc pas de défausse possible. Je commençais donc par un menu gastronomique le soir même dans une taverne du village. Je suspectais que Mirajane lui aurait adoucit la facture si j'étais restée au foyer de la guilde. Et en gros, étant sans revenu depuis mon enlèvement, à la guilde je mangeais aux frais de Dark. Je décidais donc pour le mois suivant de manger matin, midi et soir à l'extérieur. J'étais tellement furieuse, que je n'avais même pas faim. Quel gaspillage. Dehors les gens me saluaient joyeusement, je répondais froidement voir pas du tout. Au bout d'une semaine, mis à part les patrons de tavernes qui s'engraissaient grâce à moi, je n'eus plus que des saluts lointains de la population. Beaucoup ne comprenaient ce revirement d'attitude. Ce n'était pas nouveau que j'étais prisonnière et ils ne comprenaient pas pourquoi subitement j'en faisais tout un plat...

Il y avait effectivement matière à réflexion. Et j'étais loin d'avoir toute l'assurance que je montrais. Je m'interrogeais sans cesse sur mon rôle dans la longueur de ma rétention. Cela allait bientôt faire un an ! Certes, si je n'étais pas libre de mes mouvements, à part un baisé volé et deux trois gestes tendres, Dark n'avait pas abusé de sa position de force. Je menais un lourd débat interne sur ma passivité. Me trouvant des excuses dans la manière dont s'était soldée ma première tentative d'évasion. Puis je doutais de nouveau, me remémorant toutes les occasions où j'aurais pu m'enfuir et que je n'avais pas saisies. Pourquoi ? Je me disais aussi que de leur côté, les hommes de Dark auraient beaucoup plus de scrupules à me faire du mal maintenant. On avait tissé des liens forts. Et je devais admettre que mon attitude globale laissait penser que j'avais intégré leur groupe. Avais-je le choix de faire autrement ? Avais-je vraiment fait mon job de prisonnière ? Une petite voix me disait que j'avais joué un peu à la princesse avec un Dark à mon service. Avais-je joué du fait qu'il était plus ou moins à mes pieds ? Ce n'était pas tout à fait faux. L'attention qu'il me portait ainsi que les différents membres de la guilde et certains villageois étaient agréable. Ils avaient été sincèrement heureux que je gagne le tournoi, même au dépens de Dark. Aucun affront n'avait été perçu, juste ma valeur mise en avant. Avais-je pactisé avec l'ennemi ? Plus je retournais la question, plus je me sentais en faute. Après Dark, ce fut contre moi-même avec qui j'étais en colère. J'avais trahi mes amis en me laissant chouchouter !

Quatre jours après avoir reçu ce bracelet-prison, je fis une tentative pour m'éloigner du village. Je ne sentis rien en passant les grandes portes. Était-ce juste un artéfact ? Malheureusement non. Au bout de huit cents mètres je sentis des picotements dans le corps. Mais c'était largement tolérable. Je poussai plus loin, les flashs vinrent au bout d'un kilomètre. J'avais la tête chaude comme lors d'une insolation. La sensation était horrible. Je fis demi-tours quand cela devint insoutenable. Je ne me souviens pas du moment où je perdis connaissance. Je me réveillais dans mon ancienne chambre (celle de Dark) avec un linge humide sur le front et une Mirajane inquiète à mon chevet. Je me relevais.

- Non ! Reste allongée un moment !

- Je ne reste pas trente secondes de plus dans cette pièce, soit tu m'aides, soit je sors en rampant !

De retour dans ma mansarde je m'écroulais sur le lit, épuisée. Je mis deux jours pour me remettre d'une incartade d'environ un kilomètre. Je passais la deuxième semaine à tourner comme un fauve en cage dans le village. Commandant des repas gargantuesques que je touchais à peine. Je ne daignais répondre qu'à Mirajane et quand il ne s'agissait pas de messages passés par Dark et tutti quanti. La troisième semaine eut raison de moi. Je restais amorphe sur un banc dans la salle commune. Mon apparence physique en avait pris un coup. J'étais négligée, les cheveux à peine coiffés, l'air hagard. Je commençais à faire concurrence à Bersek côté linge sale... Au début de la quatrième semaine, Dark vint près de moi le soir.

- Demain tu viens avec nous, on a des drops à faire sur des monstres en combats délicats, autant que tes équipements servent à quelque chose et tu as besoin de t'aérer.

- …

Le lendemain, me voilà donc en selle pour un lieu inconnu dont je me moquais éperdument. Cependant le grand air et la longue chevauchée me fit du bien. Il nous fallut la journée pour trouver ce qu'ils cherchaient. J'étrennais mon nouvel équipement. Les combats coulaient tous seuls. Je ne décoinçais pas un mot, mis à part ceux nécessaires en combat. Le retour se fit dans le même silence que l'aller. Les blagues et les fou-rire des mois derniers étaient loin. Pour le retour, comme je savais où aller, je pris la tête du groupe. Je ne voulais pas les voir. Et j'aurais pu avoir l'illusion d'être libre si je ne les entendais pas marmonner derrière mon dos...

Arrivée au foyer, j'acceptais la soupe de Mirajane, j'avais stoppé l'idée de ruiner Bersek, de toute façon il ne restait que quelques jours pour notre pari. Et filais me coucher sans dire un mot. La chevauchée et les combats m'avaient épuisée. Cependant c'était une saine fatigue qui me permit de m'endormir instantanément dans un sommeil sans rêve. La semaine passa ainsi. Dark m'emmenait dans leurs sorties quand il s'agissait de combats de groupe. Je suivais, muette. Les hommes me jetaient des coups d'œil discrets, mais j'en avais cure. J'étais dans un état second. J'en voulais à la terre entière et à moi-même en particulier. Et surtout, je ne voyais pas de solution.

Ce jour-là, nous nous enfoncions au plus profond des landes Sidimote en direction d'une sombre caverne. A l'entrée de celle-ci, nous dûmes nous mettre en file indienne, les passages étaient étroits, sombres et humides. Je fermais la marche. La seule lumière provenait de plantes phosphorescentes qui diffusaient une pale lueur bleutée. On entendait les gouttes qui suintaient du plafond des galeries et les pas de nos montures. Ce fut un bref cri de Bersek qui ouvrait la marche qui me sorti de mes pensées. Il était en train de contourner une grande stalagmite dans une grande salle. J'étais à la traine par rapport au groupe. Soudain je vis comme un nuage verdâtre dans l'air, instinctivement je reculais de plusieurs mètres. Des Champmanes et des Champodontes, créatures mi-plante mi-animal s'avançaient vers les hommes. Ces monstres étaient faiblement résistant... si on arrivait à les tenir loin. Ce qui était particulièrement difficile dans ces étroites galeries. Le danger provenait des spores qu'ils libéraient et qui paralysait presque instantanément tout être les respirant. Dark et ses quatre hommes étaient totalement paralysés. Je devais mon salut sur le fait que j'étais à la traine.

- N'approche pas. Me dit Bersek. Tire-les de loin, vite !

Les monstres étaient d'une grande lenteur. Je les voyais s'approcher progressivement des hommes immobilisés. Ils n'avaient pas besoin de se presser, leurs proies resteraient paralysé une bonne demi-heure. Largement le temps pour les tuer et les dévorer.

- Vas-y tire ! Hurla Dark-Heal, l'Eniripsa du groupe.

Je restais immobile. Les bras ballants. Je voyais la scène en surréalisme. Les hommes bloqués à terre, la mort certaine qui s'approchait. Je n'avais... qu'à attendre. Les monstres ne mangeraient pas le bracelet que portaient Dark et Bersek pour me retenir.

- Angel ! Hurla Bersek.

Comme un automate, je pris une flèche et dégommais la tête de la bête qui allait l'atteindre. Je ciblais ensuite les monstre les plus près de moi, afin qu'ils ne me prennent pas dans leur nuage de spore. Le fait que je sois une Cräe et donc archer, jouait en ma faveur dans ce combat. Le dernier monstre s'écroula au pied de Dark. J'encochai une nouvelle flèche.

- Fiou ! Heureusement que tu es là. Dit Bersek, soulagé.

Je tendis la corde.

- Angel ? C'est bon, ils sont tous morts, plus qu'à attendre que les effets passent et...

Je visais, d'abord la poitrine de Bersek puis me reportais sur Dark.

- Angel ! Tu fais quoi ?

Je ne disais rien, l'arc était tendu à l'extrême, le point de visée juste dessus le cœur de Dark, sur une ouverture de son armure. Dark ne disait rien, il me regardait, mâchoire serrée. Bersek continua de crier.

- Arrête tes conneries ! Baisse ton arc, tu vas blesser quelqu'un !

Je laissais passer trente secondes, j'avais quinze répliques à lui sortir !

- Et les vôtres de conneries ? Un an qu'elles durent non ?

- Angel...

- Blesser quelqu'un ? Vous ne m'avez pas blessée peut-être.

Le regard de Bersek passait de Dark à moi. Il espérait que le Crä dise quelque chose. Celui-ci restait muet. Se contentant de me fixer.

-Dark ! Bordel dis-lui quelque chose !

- ...

- Ce merdier est intenable, dis-lui que tu la libères ! T'es pas heureux et elle non plus. Cela n'a auc...

- Fais ce que tu veux Angel... Finit par dire Dark. Juste, si tu choisis de tirer... laisse les autres en vie, ils n'ont fait qu'obéir à mes ordres.

-Dark non ! Libère l...

- Ta gueule Bersek ! Répliqua Dark sans quitter mon regard.

L'intervention de Dark m'interpella, je desserrais un peu la tension de la corde. Manœuvre pour gagner du temps ou réelle volonté de s'en remettre à mon jugement ?

- Il te reste que quinze minutes Angel...

- ...

Je réfléchissais.

- Si je laisse tes hommes en vie me laisseront-ils te prendre le bracelet ?

Ils n'eurent pas besoin de répondre pour que je devine la réponse : Non ! Si je tuais leur Boss, ils répliqueraient. Et je ne pouvais pas m'approcher et profiter de leur paralysie pour prendre le bracelet à cause des spores résiduels. Quand je pourrai m'approcher, les guerriers retrouveraient l'usage de leurs membres. Il n'y avait que deux solutions qui apparurent évidentes d'un côté comme de l'autre : Cela se jouait à un tout ou rien. Soit je les tuais tous les cinq et reprenais ma liberté, soit je rangeais mon arc et je restais dans la même situation.

Je raffermis ma prise sur l'empennage de la flèche et retendit l'arc. le relevant, je ciblais Bersek. Je le vis ouvrir la bouche pour protester, puis la refermer, résigné. J'étais de nouveau devant une occasion de me libérer. Allais-je encore la laisser passer ? Certes, cette fois-ci le prix à payer était la vie de cinq hommes. Juste le fait d'énoncer ceci dans ma tête me dicta ma conduite. Je ne pourrais d'une part jamais vivre en ayant sur la conscience l'exécution de cinq hommes sans défense. Et d'autre part, j'étais bien incapable de leur faire le moindre mal à mes ennemis... mes amis... Alors qu'une rivière de larmes me brouillait subitement la vue, je rangeais la flèche dans mon carquois. Me retournant, j'allais m'installer sur un petit promontoire, tournant le dos aux hommes. La seule pensée qui me traversait l'esprit : je voulais que tout cela s'arrête. Pour la première fois de ma vie, j'avais envie de mourir.

Vingt minutes plus tard, ce fut la main de Bersek sur mon épaule qui me sortit d'un état catatonique.

-Merci. Me dit-il simplement.

Sans un mot, la troupe se remis en route. Deux heures plus tard, on avait récupéré ce que Dark cherchait et nous nous dirigions vers la sortie. Quand on sortit de la caverne, on fit une pause et mit pied à terre. L'air était étouffant dans les galeries. Et on avait besoin de s'aérer les bronches des miasmes qui perduraient dans l'atmosphère de la grotte. C'était le milieu de l'après-midi, mais il faisait toujours sombre dans ces vastes landes. Chacun était perdu dans ses pensées, la journée lourde en émotions. Je ne perçus pas le moment du changement. Mais d'un seul coup, une grosse impression de déjà vu s'imposa à moi : Une quinzaine de guerriers nous encerclaient. Dark-Heal et Bersek avaient une dague en travers de la gorge. J'eus brutalement peur. Des démons. Que voulaient-ils ? L'histoire se répétait-elle ? Non ! C'est trop !

- Bonsoir Dark, je te demanderai à toi et tes hommes de bien vouloir mettre un genou à terre et de poser les mains au sol bien écartées. S'il te plat. Dit une voix de femme dans mon dos.

Je me retournais : Daladia ! La guilde des Latchos Niglos était de sortie !