Voilà la suite, ou plutôt le début du PoV d'Inui. J'ai mis beaucoup d'explications, j'espère que c'est un minimum intéressant. Inui est un de mes personnages favoris, alors j'aime bien explorer plusieurs facettes de sa personnalité. Ici, j'y suis allé pour une interprétation qui n'est surement pas très courante; pourtant, peut-être par influence de ma vie en ce moment, c'est ainsi qu'il est sorti.

Je vous laisse le plaisir de le découvrir!


C'était une rencontre qu'aucune formule, si bien pensée soit-elle, n'aurait pu prédire.

Inui avait depuis un bon moment arrêté de calculer des probabilités. Il avait réalisé, au lycée, que sa propension à produire des pourcentages prenait racine dans un malaise qu'il avait toujours éprouvé envers le monde. C'était une manière d'appréhender tout ce qu'il ne comprenait pas, mais c'était surtout un moyen de nier la réalité.

Délaisser les chiffres lui avait remis les deux pieds sur terre. Auparavant, son univers n'était fait que de probabilités et de graphiques. Quand il avait jeté ses cahiers, il avait commencé à voir le monde pour ce qu'il était vraiment : imprévisible, à la fois beau et douloureusement incompréhensible.

Au début, ça avait été très difficile, ce qui prouvait bien à quel point il s'y accrochait. Il avait en permanence l'envie de tenir un crayon et un cahier, l'envie de griffonner, peu importe quoi, surtout des chiffres. Il avait fait plusieurs rechutes, mais, à force de volonté, il avait fini par s'en sortir – et si c'était aussi difficile pour des chiffres, il n'osait pas s'imaginer ce que donneraient les drogues. Heureusement, il n'en avait jamais essayé : il n'en serait jamais sorti.

Il avait compris, peut-être justement parce qu'il avait abandonné les probabilités, que le tennis n'était pas pour lui. Il avait toujours été plus un intellectuel : même le sport, il l'appréhendait avec un esprit scientifique. Ce n'était pas tant une question de potentiel qu'une question de choix de vie. Il n'avait donc pas vraiment gardé de mauvais sentiments par rapport au tennis : il considérait s'être bien amusé et il continuait de le pratiquer quand il le pouvait.

Au fil des années, il avait de plus en plus changé. Il n'essayait plus d'avoir l'air mystérieux : ses lunettes, maintenant, laissaient voir ses yeux. Ça avait été un changement difficile aussi, d'accepter que les gens puissent lire tout ce qui se passait dans son regard. C'était, pour lui, aussi gênant que de se promener nu en pleine rue. Pourtant, il s'y était habitué, parce qu'il voulait laisser derrière lui tout ce qu'il était au collège.

Il avait beau se concentrer sur ses recherches, il n'en oubliait pas d'avoir une vie sociale. Il ne faisait plus d'expériences étranges, n'avait plus la même soif de connaissance qu'avant. Il avait appris à cuisiner des repas non seulement comestibles mais même plutôt bons. Il était simplement content quand il arrivait à trouver un remède à une maladie, mais tentait le plus possible de ne pas en devenir obsédé – il évitait d'ailleurs tout ce qui pourrait le mener à l'obsession.

Pourtant, il y avait une chose qui, malgré toutes ses résolutions, ne changeait jamais : il aimait toujours autant Kaidoh. Il s'était éloigné de lui pour passer à autre chose, mais c'était peine perdue, il n'y arrivait pas. Il ne pouvait s'empêcher de penser à lui. Chaque fois qu'il tentait d'aimer quelqu'un d'autre, il finissait par y voir son premier amour.

Il avait perdu tout contact avec Kaidoh de manière plus naturelle qu'on aurait pu le croire. Ils n'avaient pas été au même lycée, déjà, et Inui n'avait fait aucun effort particulier pour garder son amitié. Le serpent étant celui qu'il était, il n'avait fait aucun geste lui non plus et, bientôt, l'ancien probabiliste avait réalisé que le numéro de Kaidoh n'était même plus valide – oui, il l'avait vérifié, dans un moment de faiblesse et de courage tout à la fois.

Bien sûr, il aurait pu faire l'effort de garder contact, mais il avait décidé, consciemment, de couper les ponts. Il y avait une raison, bien sûr. Il aimait à sens unique son kouhai et celui-ci n'avait rien remarqué. Inui en était certain, à l'époque : le serpent n'envisageait même pas que la chose soit possible. Loin de le détester, il ne voyait simplement pas Inui comme un potentiel amoureux, et le probabiliste savait que, peu importe ses efforts, cet état de fait ne changerait pas. Tout au plus réussirait-il à le rendre mal à l'aise, ce qui, en plus de ne pas l'aider, risquerait au final de lui nuire.

De toute façon, Kaidoh aimait Momoshiro. Bien sûr, il ne le lui avait jamais confié, mais Inui, pour l'avoir observé plus que n'importe qui, ne pouvait tirer d'autres conclusions. Ce qu'il savait, aussi, c'était que Momo l'aimait tout autant. Leurs chicanes, au final, cachaient simplement une attirance réciproque qu'aucun des deux ne s'avouait. Ce serait surement long, mais Inui prévoyait qu'il y avait pour 95% de chances qu'ils finissent, un jour ou l'autre, en couple – à moins qu'ils n'acceptent jamais ou qu'ils rencontrent quelqu'un d'autre.

Bien sûr, il avait envisagé de se déclarer, mais, après avoir analysé la situation, il avait décidé du contraire. Il ne pensait pas que ça lui apporterait le moindre réconfort, et il savait qu'il ne causerait que du tort à Kaidoh. Son kouhai s'en voudrait de ne pouvoir retourner son affection, il prendrait tout sur lui. Inui le connaissait assez pour le savoir, et, même s'il ne le montrerait pas ouvertement, il en serait attristé. Le plus vieux n'avait pas envie de lui nuire. Il croyait que ce serait plus élégant de simplement se retirer.

Compte tenu des circonstances, garder son amitié n'était qu'un moyen de se torturer davantage. En plus de ne pouvoir rien lui dire, il avait sans cesser peur de dévoiler ses sentiments sans le vouloir, dans un moment d'inconscience ou même sans chercher à le faire. Dans tous les cas, avoir la tentation et devoir sans cesse y résister était difficile.

Il croyait, à l'époque du moins, que de s'éloigner de Kaidoh était la solution ultime pour ne plus l'aimer. On dit bien «loin des yeux, loin du cœur». Ce qu'il avait oublié de prendre en compte, et qu'il ne réalisait pas encore tout à fait, c'était qu'en s'éloignant à ce moment précis sans rien lui dire, son cœur était resté accroché à lui.

Il est autrement plus difficile de mettre un point à un sentiment quand on ne l'a pas extériorisé. Dans son cas, il n'arrêtait pas, sans même s'en rendre compte, d'imaginer des scénarios. Il était dans l'attente perpétuelle d'une nouvelle rencontre avec Kaidoh. Même s'il savait, rationnellement, qu'elle n'aurait jamais lieu, il ne pouvait s'empêcher d'espérer qu'elle advienne.

En plus d'imaginer une nouvelle rencontre, il se persuadait, sans le vouloir, qu'ils auraient tous les deux maturé, et qu'alors ils pourraient peut-être songer à avoir la relation qu'ils n'avaient jamais pu avoir. Si Kaidoh n'avait jamais eu Momo, il serait peut-être ouvert à Inui, il réaliserait peut-être qu'il l'avait aimé, il accepterait peut-être d'essayer. C'était beaucoup de peut-être, mais Inui, sans s'en rendre compte, fondait tous ses espoirs sur cette minuscule probabilité.

Il ne se rendait simplement pas compte que, pour passer à autre chose, il aurait fallu qu'il cherche à le retrouver et lui avoue ce qu'il ressentait. Il aurait fallu qu'il constate de lui-même que Kaidoh ne l'aimerait jamais, il aurait fallu qu'il puisse se dire qu'il ne servait à rien d'y croire encore. Il croyait, à tort, que ça finirait par passer, et il se cramponnait de plus en plus à l'idée que la dernière chose qui l'aiderait serait de le revoir, même si en parallèle il ne rêvait que de ça.

Jusqu'à ce jour, il s'était souvent demandé ce que devenait Kaidoh. Il avait émis un nombre incalculable de possibilités, mais ne savait juger laquelle était la plus probable. Même s'il tentait de ne plus y penser, il revenait à la charge dans les moments les plus inopportuns : quand il se sentait seul, quand il avait un peu trop bu, quand il était avec un autre homme pour tenter d'oublier.

Aussi, quand il l'avait vu dans cette librairie, il avait tout de suite compris qu'il ne contrôlait plus rien. C'était par impulsion qu'il s'était approché de lui : même s'il avait pensé à se retenir, il ne l'aurait pas pu. Il avait tant besoin d'assouvir sa curiosité qu'il ne se contrôlait plus du tout. Il y avait aussi une part de lui, celle qui attendait depuis tellement longtemps de le revoir, qui espérait que ce serait différent, que cette fois il pourrait l'avoir pour lui, qu'avec les années il avait peut-être assez changé pour que ce ne soit plus un rêve.

En tout cas, une chose était sure : la version de vingt-neuf ans de Kaidoh était tout aussi attirante que celle de treize ans, voire plus.

Il avait passé une merveilleuse soirée à lui parler et avait réalisé du même coup que ça lui avait affreusement manqué. Il est des gens avec qui la communication est très difficile, même si on ne comprend pas toujours pourquoi, tandis qu'il existe des personnes avec qui, au contraire, la discussion évolue sans même qu'on n'ait à la forcer. Kaidoh avait toujours fait partie de cette dernière catégorie, à son propre étonnement.

Le serpent était loin d'être sociable, mais il avait une façon de réfléchir qui s'accordait bien avec Inui. En plus, il n'avait pas toujours les mêmes opinions que lui, et il n'y avait rien qu'il n'appréciait plus que de débattre avec lui. Durant cette soirée, la même pensée revint systématiquement à Inui : pourquoi avait-il laissé Kaidoh s'éloigner de lui? Il aurait dû chercher à garder son amitié, même si c'était difficile, ne serait-ce que pour vivre des moments comme ça. Ça ne lui était plus arrivé depuis une éternité de passer une si belle soirée.

Il ne sut jamais ce qui lui prit de lui faire des avances. Il était soul d'alcool et de bonheur : il croyait que tout irait bien. Il était à moitié dans son monde, convaincu que ce qu'il vivait à cet instant précis, après tout, ne pouvait être qu'un rêve.

Pourtant, quand il se réveilla le lendemain matin, il dut se faire à l'idée que ce n'était pas du tout un rêve. S'il avait eu encore quatorze ans, il aurait mis ses lunettes et, en sortant un cahier, aurait commenté que ce n'était pas logique. Cela dit, il en avait trente maintenant et, s'il remit en effet ses lunettes, il chercha plutôt à se rappeler le mieux possible la veille malgré le mal de crâne qui le prenait.

Dès qu'ils étaient entrés, il l'avait pris dans ses bras et lui avait avoué la vérité. Kaidoh s'était laissé faire sans rien dire, mais il avait été consentant, c'était évident. C'était d'autant plus difficile de juger de ses intentions. Néanmoins, Inui jugea qu'il ne pouvait y avoir qu'une explication : il avait trop bu. L'alcool, après tout, fait faire n'importe quoi. Inui avait insisté et Kaidoh s'était laissé porter par les évènements.

Il ne devait pas y chercher une plus grande signification, il en était convaincu. C'était l'affaire d'une fois. Kaidoh ne l'avait jamais aimé, il n'allait pas commencer aujourd'hui. Une part de lui, pourtant, continuait à espérer, maintenant qu'il avait encore plus de raisons de le faire.

Pour éviter d'alimenter cet espoir, il se leva enfin et se dirigea vers la cuisine. Il y trouva un message de Kaidoh. Comme à son souvenir, il avait une calligraphie soignée, presque féminine. Il eut un ricanement nostalgique et partit à la conquête de son téléphone pour noter le numéro.

Il prit une douche et sortit de l'appartement. Après avoir remis la clé dans la boite aux lettres, il s'acheta en chemin un café et de quoi manger. Finalement, il prit son téléphone pour écrire à son kouhai. Il lui dit d'oublier ce qui s'était passé la veille et que, comme il était soul, il ne savait pas ce qu'il faisait. Puis, il l'invita pour une autre rencontre et rentra au travail avec un sourire comblé aux lèvres.

Il ne comptait pas répéter l'erreur de la veille, mais il pouvait bien se permettre de discuter avec lui, n'est-ce pas?

~xxx~

- Inui-san, tu sembles bien joyeux!

L'interpelé, en sarrau, se tourna vers son assistante, Takahashi Ayumi, et lui répondit dans un ton calme :

- Ah bon?

Il n'avait pas réalisé que son bonheur était si palpable. La jeune femme, un peu plus jeune que lui, s'approcha pour lui assurer, le sourire encore plus large :

- Tu as une petite amie?

Inui aurait pu – et peut-être dû – sursauter, mais la vérité était qu'il y était habitué. Dès qu'il montrait le moindre signe de joie, sa collègue s'empressait de lui demander s'il avait enfin une copine.

Elle-même s'était déjà essayée à l'avoir, mais avait échoué lamentablement. Inui après tout n'était pas intéressé par les femmes. Cela dit, pour conserver une bonne entente au travail – malgré son attitude, elle était très compétente et il ne comptait pas s'en séparer –, il ne lui avait pas avoué et avait préféré sortir l'excuse classique qu'il l'aimait bien mais pas de cette façon. Comme c'était vrai, il n'avait même pas eu à mentir et la jeune femme avait vite compris.

Par contre, elle semblait avoir en tête l'idée qu'il était irrésistible et qu'il devait bien s'être fait une petite amie depuis le temps – le tout était arrivé il y avait plusieurs années déjà. Inui, en habitué, lui rétorquait toujours la même chose, soit qu'il n'avait toujours pas de copine et que, non, il n'avait personne en vue.

Cette fois, ce fut un peu plus difficile. Il s'en était sorti jusqu'à présent parce que, s'il cachait la vérité, il ne mentait pas à proprement parler. Or, maintenant qu'il avait revu Kaidoh, il ne pouvait pas simplement dire qu'il n'avait personne en vue. Cela dit, dire qu'il était en couple serait également un mensonge. Heureusement, il trouva la parade exemplaire :

- Non, Takahashi-san, je n'ai pas de petite amie.

Dubitative, son assistante insista :

- Pourtant, tu as vraiment l'air heureux!

- J'ai simplement revu une connaissance du collège, s'expliqua Inui.

Sa collègue afficha son sourire complice et affirma :

- Je te parie que c'est une belle femme!

Pourquoi se réjouissait-elle qu'il trouve quelqu'un d'autre alors qu'elle l'avait aimé? Décidément, Inui ne comprendrait jamais les femmes. Elle avait beau s'être trouvé un copain depuis, il n'en restait pas moins qu'elle n'aurait pas dû être aussi enthousiaste. Pour calmer son ardeur, il lui fit d'une voix monotone, en transférant un liquide dans une autre éprouvette :

- C'est un kouhai du club de tennis. Un homme.

De fait, l'enthousiasme d'Ayumi s'affaissa. Inui, que la bonne humeur rendait imperméable à cette déception, lui demanda d'aller chercher un produit et elle s'exécuta sans broncher.

Il continua son expérience le sourire aux lèvres. La jeune femme n'insista pas non plus et le reste de leur conversation fut strictement professionnel. Inui aimait bien sa compagnie, mais, étant donné le début de leur relation, il évitait autant que possible d'entrer dans la vie personnelle avec elle. Aussi, il ne la voyait que sur son lieu de travail, et elle avait compris, à force de refus, qu'elle ne devait plus l'inviter.

Pendant la pause du midi, il vit que Kaidoh lui avait répondu. Il l'informait qu'il était libre tous les soirs : Inui, pour se donner une plus grande marge de manœuvre au cas où ils boiraient beaucoup, proposa qu'ils se voient le vendredi. La réponse ne tarda pas et fut positive. L'ancien probabiliste put retourner à son travail avec un sourire aux lèvres.

Il lui tardait de revoir Kaidoh.