De dire que j'ai tardé serait un bel euphémisme. Je suis sincèrement désolée, j'espère qu'il y a encore des gens intéressés par cette histoire... dire que j'avais dit pouvoir publier en un mois. Enfin, c'est la vie.

Voici le septième chapitre. On approche de la fin, comme vous le réaliserez bien vite. Il reste un autre chapitre et un genre d'épilogue. Je vais publier très vite cette fois, parce que je vous ai déjà fait bien assez attendre.

Comme toujours, bonne lecture!


Inui finit la soirée sur le pilote automatique. Il ne se rendit même pas compte du chemin qui le mena jusqu'à chez lui.

Au moins, comme prévu, il avait les numéros de tout le monde dans son téléphone, mais, à l'heure actuelle, c'était le dernier de ses soucis. Il était bloqué sur la révélation de Kaidoh.

Donc celui qu'il appelait Kaidoh depuis quelques semaines... c'était Hazue? Il se souvenait que c'était le petit frère de son premier amour, mais, puisqu'il ne l'avait vu que quelques fois, il n'en avait pas gardé de souvenirs précis. Cela dit, maintenant qu'il y pensait, il se souvenait s'être dit une fois qu'il ressemblait à son grand-frère...

Il avait tellement de questions à lui poser. Pourquoi lui faire croire qu'il était son grand frère? C'était évident : il lui avait parlé du tennis et il était certain que Hazue n'y avait jamais joué. Ce n'était donc pas une maladresse, Hazue se faisait passer par exprès pour son grand frère. D'ailleurs, jouait-il le jeu depuis le début ou pas? Avait-il prévu cette rencontre d'une quelconque façon, comptait-il le tromper dès le départ? C'était illogique et irréaliste, mais pas totalement impossible.

Ce qui intéressait le plus Inui, c'était surtout la raison qui l'y avait poussé. Voyant ce qu'il avait obtenu, il ne pouvait y avoir qu'une raison : il avait joué le jeu pour se rapprocher de lui. Il l'avait manipulé parce qu'il avait compris qu'il aimait Kaidoh – comment, il l'ignorait – et comptait profiter de lui jusqu'à ce qu'il se rende compte de la vérité.

Prévoyait-il de lui annoncer ou attendait-il que ce genre de circonstances se produise? Dans tous les cas, il n'avait surement pas prévu que la vérité soit découverte de cette façon. D'ailleurs, il n'était pas encore certain qu'il soit au courant : si Kaidoh ne lui en parlait pas parce qu'il ne croyait pas que ce soit nécessaire, ce serait à Inui de l'en informer.

Inui, pris d'un malaise que seule la logique saurait apaiser, retomba dans sa drogue et sortit un cahier. Il s'empressa de noter toutes ses questions et les réponses potentielles. Il tenta de calculer des probabilités – même s'il ne le faisait plus dans sa vie personnelle, son travail avait maintenu son habileté –, mais il avait trop peu d'informations pour sortir des chiffres dignes de confiance.

Il ne se souvenait d'aucune information sur Hazue, et, comme il avait jeté tous ses cahiers, aucun moyen de les retrouver. Il pouvait analyser d'après son comportement récent, mais, sachant qu'il lui avait menti, rien de ce qu'il avait fait ou dit n'était à 100% fiable. Autrement dit, il ne lui restait que des spéculations et absolument aucune information objective.

Ce ne fut qu'après quelques heures, durant la nuit de vendredi à samedi – il était autour de trois heures peut-être –, qu'Inui se posa enfin la question la plus urgente : quels étaient ses sentiments à lui?

Hormis la confusion évidente, il n'arrivait simplement pas à y croire. Kaidoh – non, Hazue plutôt –, lui avait semblé si fidèle à son souvenir qu'il n'avait même pas eu un seul doute. Sûr, il avait changé, mais tous ces changements s'expliquaient raisonnablement. Il s'était passé quinze ans tout de même! On ne pouvait pas s'attendre à ce qu'il accroche sur le moindre détail!

Il perdit une bonne demi-heure à essayer de trouver des indices qu'il aurait manqué, mais c'était peine perdue. Hazue était physiquement une copie conforme de son grand frère, il n'aurait jamais pu deviner à moins de les voir côte à côté, et encore. En plus, il avait eu une vie similaire, il avait suffi de quelques mensonges pour les points les plus importants. S'il avait eu la moindre suspicion, il aurait été facile de le vérifier d'une façon ou d'une autre (ne serait-ce qu'en regardant dans son portefeuille), mais il ne se doutait de rien! Il avait pleinement confiance en lui après tout...

Il était confus et se sentait profondément blessé. Il avait l'impression d'avoir été trahi, mais c'était le cas, non? Hazue lui avait menti, peu importe ses raisons. Il lui avait fait croire que Kaidoh, finalement, retournait ses sentiments. Il lui avait même fait vivre une relation de plusieurs semaines!

C'était un dur retour à la réalité. Kaidoh ne l'aimait toujours pas : il était propriété de Momo, maintenant.

Cela dit, en fouillant un peu plus dans ses sentiments, Inui fut obligé de se rendre compte que ce n'était pas Kaidoh qu'il aimait maintenant. Il y avait eu une scission entre l'amour qu'il portait pour son kouhai de treize ans et celui qu'il ressentait pour l'actuel Kaidoh. Autant il était persuadé d'aimer encore l'adolescent de son souvenir, autant il ne pouvait s'empêcher de ressentir des sentiments pour l'adulte qu'il connaissait.

Conclusion : qu'il soit réellement Kaidoh Kaoru n'importait plus à ses yeux. Il était tombé amoureux de la personne qu'il avait appris à connaitre ces dernières semaines. Évidemment, tout était parti des sentiments qui ne l'avaient pas quitté, mais c'était devenu toute autre chose. La preuve : il n'aimait pas le Kaidoh de vingt-neuf ans. D'ailleurs, en plus de lui sembler étrange, il n'avait pas apprécié vraiment les différences qu'il avait remarquées – ou les ressemblances avec l'ancien Kaidoh, dépendant du point de vue.

Non, le Kaidoh qu'il voulait, c'était celui de vingt-sept ans. Hazue.

C'était d'autant plus évident quand il réalisa que, de jour en jour, il l'aimait de plus en plus pour ce que n'était pas Kaidoh. Par exemple, il adorait le voir sourire, et aimait le fait que, contrairement au Kaidoh adolescent, il était plus expressif. De toute évidence, c'était un trait de Hazue, parce que le vrai Kaidoh Kaoru lui avait semblé aussi stoïque qu'à son adolescence.

Autrement dit, ce qui avait approfondi ses sentiments, ce qui lui avait donné vraiment l'impression d'être amoureux, c'était des qualités propres à Hazue : sa timidité (contrairement à Kaoru qui était carrément asocial), son manque de confiance (alors que Kaoru, malgré ce qu'on aurait pu croire, en avait beaucoup), son expressivité (son sourire en particulier était sublime) et simplement sa douceur, son intelligence, sa conversation.

Sans s'en rendre compte, il était tombé pour quelqu'un qui au final n'avait rien à voir avec celui qu'il croyait aimer; et c'était d'autant plus incroyable qu'il ne s'en était même pas rendu compte avant qu'on ne le lui montre en pleine figure.

Il quitta son cahier avec un affreux mal de tête. Il était cinq heures du matin, il avait un peu bu dans la soirée, pas très bien mangé, et le stress avait ajouté à sa fatigue. Malgré tout, il avait l'impression que, peu importe à quel point son corps le lui criait, il n'arriverait simplement pas à dormir. Il avait trop de questions, de doutes.

Le plus important, malgré tout, restait : la personne qu'il aimait maintenant existait-elle réellement? Jusqu'à quel point et sur quels sujets Hazue lui avait-il menti? Pouvait-il espérer qu'ils poursuivraient une relation? En serait-il seulement capable?

Il abandonna l'idée de dormir et s'occupa pour toute la matinée. Il l'appellerait plus tard dans la journée. D'ici là, il tenta, sans succès, de ne pas trop y réfléchir.

~xxx~

Quand vint le moment, Inui s'installa sur son divan et réfléchit. Il ne pouvait pas avoir une discussion aussi importante au téléphone : c'était donc qu'il devait prendre rendez-vous avec lui. Comme il voulait que ce soit réglé au plus vite, il le ferait ce soir. Au cas où ça tournerait mal, il ne voulait pas que ce soit chez lui ou chez Hazue : le mieux, et le plus neutre, lui semblait le restaurant. Il proposerait donc celui auquel ils étaient allés en premier lieu.

Il fixa longuement son téléphone. Il craignait surtout qu'il ne sache rien encore et qu'il tente de nier. Il devait admettre aussi qu'il était quelque peu ébranlé à l'idée d'entendre sa voix après ce qu'il avait appris. Bref, il était rempli d'appréhensions.

Cela dit, ce n'était pas son genre d'hésiter très longtemps, et c'est pourquoi il signala enfin. On lui répondit seulement au bout de plusieurs sonneries. La voix de Hazue parut mal assurée et inquiète :

- O-oui allo?

- Kai...

Dès le début, il commentait une erreur! Inui se racla la gorge et reprit, pour signifier en même temps qu'il savait la vérité :

- Non, Hazue.

De l'autre côté aussi, il y eut une hésitation, mais finalement Hazue produisit, d'une voix toujours aussi peu sure :

- Inui-senp... Inui-san.

Ce n'étaient que des appellations, mais il avait l'impression qu'une distance énorme les séparait soudainement. Le «san» sonnait impersonnel après tout ce temps, mais Inui songea que c'était Kaidoh qui l'appelait «senpai», et que Hazue avait appris à l'appeler ainsi par habitude. Il devait changer parce que la vérité avait été découverte.

- Je sais la vérité, fit calmement le plus vieux, même si c'était évident à ce stade. Kaidoh – ton grand frère – m'a expliqué.

Hazue, cette fois, fut plus rapide à répondre. Il lui rendit presque la même réplique, d'une voix qu'il voulait neutre, mais qui trahissait sa douleur :

- Je sais, Kaoru-nii-san me l'a dit ce matin.

Il y eut un long silence, avant qu'Inui ne soupire. Apparemment, c'était aussi difficile pour l'un que pour l'autre. Inui en était à la fois soulagé et perplexe. Il lui tardait vraiment de savoir ce qui était passé par la tête de Hazue.

Fidèle à son plan, Inui lui demanda donc, la voix toujours assurée :

- Est-ce qu'on pourrait se voir?

Hazue répondit avec véhémence, comme s'il n'attendait que ce moment :

- Oui, bien sûr!

- Ce soir, à 18h, au restaurant où l'on s'est vu la première fois?

Hazue acquiesça une fois de plus et le silence s'installa de nouveau. Après quelques secondes, Inui lui fit, sur un ton plus émotif qu'il ne l'avait voulu :

- À ce soir alors.

Avant de laisser pour de bon filtrer son trouble, il raccrocha. On était encore en début d'après-midi, il avait tout le temps devant lui. Il laissa tomber son téléphone à ses côtés et se recroquevilla sur lui-même. Il ferma les yeux en souhaitant redevenir tout petit, sans problèmes de ce genre.

Parce que le fait était, et ne changeait pas, qu'il aimait Hazue. Juste entendre sa voix l'avait rempli de bonheur, et il n'arrivait plus à comprendre comment son cœur fonctionnait. Il avait l'impression d'avoir trahi à la fois Kaidoh et Hazue en tombant amoureux du second croyant qu'il s'agissait du premier.

Il n'aurait pas dû avoir fait ce genre d'erreurs. S'il avait encore eu ses données, il aurait remarqué qu'il y avait trop de différences. Ce qu'il avait toujours perçu comme un changement positif – se remettre les pieds sur terre – commençait à lui apparaitre comme une perte. Tout aurait sans doute été mieux si, dès le départ, il avait pu comprendre que c'était Hazue, et pas Kaidoh.

Peut-être Hazue souffrait-il lui aussi? Il n'était pas exclu que la situation lui ait échappé. Il était timide et manquait de confiance en lui. Peut-être qu'Inui l'avait poussé à agir comme ça pour ne pas lui déplaire. Peut-être que tout était la faute d'Inui au fond : il avait tenu pour acquis que c'était Kaidoh et qu'il l'aimait en retour. Pas une seule fois il n'avait songé que ce n'était pas le cas, et Hazue, étant celui qu'il était, ne voulait pas le décevoir.

Après, il y avait la question des sentiments de Hazue. L'aimait-il vraiment? Le cœur d'Inui lui soufflait que c'était le cas, qu'il n'aurait pas pu mentir aussi longtemps et aussi bien, mais peut-être qu'il y avait vu ce qu'il voulait y voir aussi. Il n'avait simplement plus aucune confiance en son jugement. Ce n'était pas qu'il ne voulait pas croire Hazue; c'était lui-même qu'il n'arrivait plus à croire.

Inui avait toujours eu beaucoup de confiance en lui. C'était pour cette raison qu'il avait réussi à délaisser les chiffres : il était persuadé qu'il arriverait à réussir même sans ses données. La suite lui avait prouvé qu'il avait eu raison de manière générale, sauf pour sa vie amoureuse. Vraiment, là, il avait été nul, et parfois il se demandait si les données ne l'auraient pas aidé.

C'était difficile pour lui d'avoir un domaine où il n'avait pas de quoi avoir confiance. À dire vrai, même s'il était celui qui avait programmé leur rendez-vous, il avait plutôt envie de ne pas y aller, et simplement parce qu'il ne savait pas comment agir avec Hazue. Ses sentiments, même s'il tentait de les décortiquer, allaient dans tous les sens, et il n'arrivait même plus à comprendre ce qu'il voulait.

En tout cas, une chose était certaine : Hazue lui manquait. Tout en même temps qu'il redoutait de le voir, il n'avait qu'une envie, et c'était de le prendre dans ses bras. Il lui semblait que de l'avoir tout près de lui suffirait à régler tous ses problèmes. Il lui semblait que de lui murmurer son vrai prénom à l'oreille réussirait à arranger toutes les erreurs qu'eux deux avaient faites.

C'était une douleur poignante, comme il n'en avait jamais ressenti. Kaidoh ne lui avait jamais manqué de cette façon. Il n'avait jamais tellement voulu le voir qu'il en avait mal à la poitrine. Il ne l'avait jamais tellement aimé qu'il lui semblait que juste lui prendre la main règlerait tout.

Il réalisait qu'il n'avait jamais autant aimé Kaidoh parce qu'il avait abandonné dès le départ, alors qu'il avait encore envie de Hazue.

Il allait attendre de voir ce qu'il lui donnerait comme explication, mais, à moins qu'il ne lui dise ne pas l'aimer, il n'allait pas lâcher l'affaire si facilement. Il ne savait pas si c'était une bonne idée, mais il avait envie de prolonger cette relation malgré tout, simplement parce qu'il n'avait jamais été aussi heureux avec quelqu'un auparavant. Il avait cru que leur couple pouvait fonctionner, et, malgré ce mensonge, il avait encore envie d'y croire.

Un peu avant l'heure, il alla se changer et s'habilla de manière décontractée, jeans et chemise. Il quitta son appartement le cœur battant fort dans sa poitrine. Le chemin jusqu'au restaurant lui parut interminable, et, en plus, il arriva d'avance.

Il s'installa à une table et fixa la porte d'entrée, incapable de faire autre chose que d'attendre bêtement, son téléphone sur la table au cas où Hazue appellerait. Quelques minutes plus tard, le jeune adulte pénétrait enfin dans la salle. Quand il le vit, il lui fit son fameux sourire un peu timide, un peu coupable, et Inui s'était décidé : il n'allait pas le laisser filer, il n'en était pas question.

Il lui envoya aussi un sourire et l'invita à s'assoir. Le plus jeune avait l'air mal à l'aise et il fit tomber sa fourchette en tentant de se placer. Inui, le voyant faire, eut un rire et se demanda comment il avait pu le méprendre pour Kaidoh.

Honnêtement, Hazue était cent fois plus mignon que son grand frère.