L'œil
Deux semaines de traque intensive.
Deux semaines que Voldemort n'est plus.
Deux semaine à mal dormir, ne presque pas manger, ne pas se reposer.
Deux semaines d'horreur. De rage. De haine.
Deux semaine que deux de mes élèves se sont fait torturer jusqu'à la folie.
Deux semaines que leur visages vides, tordus, dérangeants me hantent dès que je ferme les yeux.
Vigilance Constante.
Faites ce que je dis, pas ce que je fais.
J'ai été assez idiot pour baisser ma garde. Durant toute la guerre j'ai répété que Voldemort n'était pas le seul danger : il y avait les lâches aux réactions inattendues, les défaitistes aux idées destructrices, les détraqueurs, les loups-garous, les malédictions, les serpents...
Et bien sûr les Mangemorts.
Quel triple imbécile je suis.
Des tarés pareil, c'était évident qu'ils n'allaient pas rester sans rien dire, sans rien faire. Mais pourquoi, pourquoi ai-je fermé les yeux ? Pourquoi mon esprit s'est-il permis délibérément de se reposer ? Pourquoi n'ai-je pas réfléchi deux seconde ? Pourquoi n'ai-je pas deviné quelque chose d'aussi évident, d'aussi naturel même ?
Pourquoi eux et pas moi ?
Je le mérite vingt fois plus.
Pauvres diables.
Je ne dois plus jamais faire la même erreur. C'est déjà trop tard, les médicomages sont assez peu confiants. Ils disent de jolies choses mais après tant de temps dans le métier j'ai fini par traduire leurs expressions, leurs réflexes.
Il n'y a plus rien à faire pour Frank et Alice Londubat.
Nous avons finalement retrouvé les coupables. Ce n'était pas difficile de deviner leur identité quand on est du milieu mais il fallait des preuves. Des pistes. Sans le moindre témoin sain d'esprit, ce n'est pas aisé.
Une chance que Bellatrix Lestrange ne soit pas du genre à se cacher.
Nous avons entouré leur repaire. Je sens que mes collègues sont aussi enragés que moi mais le dissimulent moins bien. Cela peut causer leur perte.
Je m'impose comme celui qui ouvrira la porte. C'est contre la procédure. On devrait attendre qu'un spécialiste en briseur de sort vienne inspecter les lieux, qu'un autre que le dirigeant de l'équipe et de la section des Aurors se chargent de cette tâche si absurde tellement elle est suicidaire, qu'une personne qui n'a pas une jambe de bois s'en charge...
Mais je veux que ce soit moi.
Je veux souffrir.
Je ne veux plus voir un seul de mes élèves être blesser sous mes yeux. A cause de déclaration de technocrates. Je préfère souffrir, être blessé pour que d'autre n'aient à le faire.
Je veux payer ma dette pour les Londubat.
Je crois que c'est pour ça que, malgré nos opinions divergentes, mon jusqu'en boutisme et son pacifisme, mon autoritarisme et son laisser-faire, mon emportement et sa patience, nous sommes de grands amis Dumbledore et moi.
Et je l'ai fait.
A peine avais-je poussé le battant de quelques centimètres, une sorte de glapissement de surprise s'est fait entendre. Mes réflexes ont été insuffisant pour me protéger face à ce maléfice lancé par mégarde j'imagine.
C'est mon œil qui se l'est pris.
L'instant d'après, tous mes hommes sont lancés dans le combat. Celui qui faisait le guet n'est autre que le fils du vieux Croupton. Chez les Mangemorts bien évidemment. Son père aurait mieux fait de moins dorloter sa carrière et cesser de se croire irréprochable.
La surprise du gamin n'est due qu'à l'inexpérience du combat, du champ de bataille mais maintenant qu'il est avertit, il n'en est que plus dangereux. Il croit vraiment pouvoir nous vaincre et il est rusé vu ses techniques pour nous contrer. Il tient vraiment à ramener Voldemort en ce monde. Plus que tout.
En moins de temps qu'il n'en faut pour dire « Endoloris », tous ses compagnons l'ont rejoint. Il semblerait qu'il n'y ait qu'une seule sortie et que nous nous trouvons juste devant.
Une chance.
Ca ne me gêne pas de mourir ici.
Ca ne me gêne pas de perdre mon autre œil et mes trois autres membres.
Mais ça me mettrait dans une colère noire de me faire tuer par ces ordures avant de leur avoir réglé leur compte !
Je reste en première ligne, je refuse que qui que ce soit se mette aussi irraisonnablement en danger que je moi. Tandis que les frères Lestrange combattent mes collègues, je me retrouve face au pire duo pour un Auror.
Les deux Mangemorts les plus dangereux.
Les deux Mangemorts les plus proches de Voldemort.
Les deux seuls Mangemorts qui ne ressentent ni envie, ni peur à son sujet… Mais un sentiment bien plus puissant. Bien plus terrible. Bien plus formidable.
Bien plus beau.
Pour la même raison que Dumbledore et moi ne seront jamais du côté de Voldemort, Bellatrix Lestrange et Bartemius Croupton Jr ne seront jamais du notre.
Nous préférons tous mourir plutôt que trahir, subir mille tourments plutôt que d'abandonner, tout perdre plutôt que de se perdre.
Voici la terrifiante force de l'amour.
Dumbledore a confiance en ce sentiment. Moi il me fait douter : je sais reconnaître un adversaire qui m'affronte sous le joug de cette affliction mais je ne peux jamais y croire chez mes alliés. C'est une technique vieille comme le monde chez les espions que de prétendre être amoureux.
Dans les deux cas, je suis au mieux en situation d'égalité, au pire je suis dominé.
Je dois pourtant tout faire pour les arrêter. Leur faire subir Azkaban. Montrer au monde ce que doit être un gardien, un père, un protecteur... Quelqu'un qui se bat pour ceux qu'il aime, pour défendre, et pas un inconnu qui vous oublie au profit d'une promotion.
Pauvre gamin. Jamais il n'aura ce qu'il souhaite. Pas tant que je serais là.
Voldemort ne lui offrira jamais cet amour pour lequel il se damne. Il pourrira en prison, même si je dois y aller avec lui.
Car plus jamais le fils Londubat n'aura celui de ses parents qui pourrissent déjà dans un hôpital.
Des Impardonnables. Des cris. Des hurlements. Des éclairs.
Tout s'est terminé si vite et si lentement à la fois.
D'autres Aurors nous ont rejoints, ravi de pouvoir participer à l'arrestation de ceux qui ont torturés leurs amis.
Certains sont surpris face à la présence du fils d'un des grands hommes du Ministère mais on les emmène malgré tout.
Scrimgeour, l'un de ceux qui étaient là dès le départ, m'interpelle, m'indiquant que je ferais bien d'aller me faire soigner. A l'entendre on pourrait croire qu'il ne s'agit que d'une coupure à la main. Pourtant, son regard si perçant est plus triste.
Il n'y a plus rien que l'on puisse faire désormais pour nos amis.
C'est terminé.
Alors on doit se forcer de passer à autre chose.
Le dégoût envahit ma bouche et je marche quelques pas avant de me décider de transplaner dans le QG désormais désert de l'Ordre du Phénix. Je ne veux pas être guéri. Pas encore.
Je veux profiter de cette douleur... Le temps d'apprendre et de ne pas oublier.
Cette blessure, je ne l'ai jamais autant méritée.
Elle n'a jamais été aussi claire.
Je ne dois plus jamais fermer l'oeil.
Pas tant que des Mangemorts seront en liberté.
Note d'auteur :
Opieka, Carmel et maintenant Maugrey.
J'ai un truc contre les yeux.
N'empêche, même si j'ai eu un mal de chien à me lancer dans ce texte...J'ai adoré l'écrire. C'était du pur bonheur. De l'horreur, de la tristesse, du tragique, des impasses pour les personnages qui se jettent dans la dernière chasse à l'homme en espérant secrètement y mourir pour ne pas affronter leurs erreurs, leur inutilité.
Je pense que l'amitié entre Dumbledore et Maugrey est bien moins pure que celle entre Sirius et James mais tout aussi vitale pour l'un et l'autre.
