Disclaimer : Fairy Tail appartient à Hiro Mashima. La photographie appartient à j-adree. L'histoire ci-dessous et certains de ses personnages secondaires m'appartiennent.

Raiting : M. Langage cru et parfois sexuel.

Ndla : Aloha ! Voici le deuxième chapitre qui arrive plus tôt que prévu. Vos réactions m'ont extrêmement ravie, un sincère merci à tous ceux qui me suivent !

Bonne lecture.


Un parfum de pluie

Quand Gray se réveille ce matin, il a cette désagréable sensation d'avoir dormi pendant trop longtemps. Son crâne pèse cinq tonnes, il se sent un brin nauséeux et ne se souvient pas de ses rêves. Il se force à se réveiller, comme s'il ne l'est pas déjà. Alors il déploie ses bras et s'extirpe du cocon de ses couvertures à la couleur fade. Ses yeux ont du mal à s'ouvrir et le changement de position ébranle sa tête ; il la repose sur le montant du lit.

A moitié assis, Gray se frotte les paupières pour chasser la fatigue, puis vérifie que la place à côté est vide. Elle ne l'est pas, et il ne souvient pas de la dernière fois qu'il a dormi seul. La chevelure dorée caresse une délicate épaule dénudée et disparait sous la couverture. Les mouvements de l'éveillé sur le matelas ne semblent pas déranger l'endormie. Gray ne la réveille pas, mais il est chez lui, alors il ne fait aucun effort pour être discret.

Dès lors, les petits faisceaux de lumière avalent son existence à ses yeux.

Une main va s'emparer du smartphone posé sur la table de chevet, et ses doigts pianotent sur l'écran tactile silencieux. Personne n'a osé l'arracher de ses songes cette fois : il s'en est assuré auprès de Stuart qui a pali sous ses vociférations. Pourtant, c'est déjà arrivé à plusieurs reprises, et son crétin de co-entraineur va encore se risquer à le réveiller ; dans deux ou trois jours, en ignorant avec imprudence les violentes menaces de Gray — comme celle de lui carrer sauvagement un palet là où le soleil ne brille jamais.

Il a neuf nouveaux messages, dont un de cet enfoiré de Natsu qui le défie à un énième combat physique — avec des pailles ? Ce n'est pas nouveau : le bouffon rose ne sait pas utiliser la saisie intuitive. Il faudra qu'il lui demande ce qu'il a voulu écrire, parce que l'abruti n'a pas daigné se corriger dans un second message.

De la pub ; encore de la pub — pourquoi voudrait-il d'un savon qui rend les poils blonds ? Un SMS de Hasegawa, le numéro onze, qui s'assure d'avoir bien compris la tactique du vendredi. Erza, qui exige de lui qu'il se comporte en adulte ; des petits émoticônes dessinés par la rousse le menacent d'une mort longue et douloureuse.

Gray soupire, blasé. Il jette un coup d'œil à la place occupée. Pris d'un doute, il se concentre sur le mouvement de son corps : elle respire bel et bien, ça le rassure. Il tousse bruyamment pour s'éclaircir la gorge, puis se demande si la blonde compte se réveiller un jour, s'en aller et disparaitre. Elle a le sommeil aussi lourd que le rocher d'Uluru, et elle se met à ronfler. Il ne voit pas son visage, mais il espère qu'elle est jolie ; elle doit l'être, pour justifier sa présence dans son lit.

Comme toujours, il ne se souvient pas du nom, mais il pense l'avoir rencontrée hier en prenant le train de dix-huit heures. Après une soirée au bar et l'habituel « chez toi, ou chez moi ? », elle s'est empressée de voter pour la deuxième option. Ce n'est certainement pas avec elle qu'il compte passer le restant de sa vie. En fait, ce que Gray compte faire, c'est surtout s'éclipser de chez lui sans un mot, et ainsi lui rappeler la première règle posée dès le départ : à ses yeux, elle n'est rien de plus qu'un coup d'un soir — en espérant ne pas la retrouver chez lui en rentrant.

Une règle simple et concise, que certaines refusent de respecter ; elles pensent être l'unique qui parviendra à créer un quelconque lien. Ça ne marche jamais : Gray n'est pas intéressé par ce type de relation. Il soupire encore et laisse son regard voyager sur l'écran lumineux.

Il est huit heures seize.

Il lui faudra une deuxième, puis troisième relecture pour que l'information parvienne à son cerveau. L'expression change aussitôt : sourcils froncés, yeux écarquillés, mâchoire décrochée. Gray est en retard. Non pas pour le travail, mais bien pour son train. C'est totalement différent, bien entendu. L'entraineur peut se permettre d'arriver en retard au boulot, mais pas à la gare. Surtout pas à la gare.

Le corps s'active alors. Il court presque, sillonne son appartement de long en large pour retrouver ses (foutues) chaussettes propres. Sur le chemin, il boit un verre d'eau dont il renverse le quart sur le sol. Gray contourne adroitement la flaque d'eau pour ne pas mouiller ses précieuses chaussettes. Il marche dans la salle de bain avec ses putains de chaussettes : le sol est humide à cause de la douche prise la veille. Irrité, il les change ; (dé)coiffe ses mèches de corbeau échevelé, renoue sa cravate quatre fois, se brosse les dents, massacre son col avec du dentifrice. Il met une autre chemise dont il ignore le degré de propreté, en espérant très fort que la femme de ménage a fait la lessive.

Gray prend le volant à huit heures et demie. I don't trust myself passe à la radio. Nerveux, la musique ne parvient pas à le calmer. Il jure, klaxonne quand on le retarde ; vérifie l'heure toutes les trente secondes. Au feu rouge, il se dit que ce n'est qu'un train, alors il essaie de retrouver son sang-froid.

Son regard vogue sur les décorations d'une boulangerie. Il croit deviner un sapin qui n'a pas encore été décoré. Un clapotis attire son attention et Gray regarde la goutte qui vient de s'écraser sur son pare-brise. Une, puis deux, puis trois. Le ciel nettoie les vitres et dépoussière la carrosserie noire. Le rythme lent et doux détend petit à petit ses nerfs.

C'est qu'un train, oui. Doucement, l'orage chante son élégie et zèbre l'atmosphère. Pas la peine de se presser. Et les pleurs de l'azuré prennent de l'ampleur. Les fils d'eau se lient en des cordes et martèlent le véhicule. Il pourra prendre le prochain. Chaque flèche s'écrase bruyamment sur le capot, leur intensité fait penser à des chutes de grêle ; mais c'est juste la pluie qui s'abat sur la ville. Le vrombissement du moteur accompagne la singulière symphonie.

C'est qu'une inconnue.

Un klaxon aigu le fait sursauter et il se rend compte que le feu est déjà passé au vert. Gray active les essuie-glaces pour discerner la route glissante. Lorsqu'il redémarre, son pied appuie un peu trop sur l'accélérateur. Ce n'est pas pour rejoindre la gare et arriver à l'heure ; c'est juste parce que Gray conduit vite, parfois.

Une fois qu'il a stationné, il se rend compte qu'il a encore six minutes avant le départ du train, et quelque part au fond lui, ça lui fait quelque chose qu'il décide d'ignorer.

C'est d'un pas assuré et lent qu'il franchit les portes, son billet dans la poche ; et c'est sûrement son allure froide qui attire les regards des deux jeunes femmes assises sur le banc.

Gray se dit qu'il allumerait bien une cigarette, mais il n'a pas le temps. Le train est déjà là, et la troupe principalement noire se glisse dès lors à l'intérieur. Il n'a pas le choix : il se mêle au groupe et s'empresse de monter avant que les portes ne se referment.

Dedans, c'est étroit et désagréable. Il ne peut faire le moindre mouvement sans provoquer une protestation de son voisin. Gray en est irrité, il aimerait s'écarter et aller s'asseoir. Dans cette position, et dans l'incapacité de bouger, il ne peut distinguer le bleu. Tout ce qu'il voit, c'est la sortie et l'homme barbu qui lui rappelle qu'il ne s'est pas rasé. Il passe une main sur sa mâchoire : sous la pulpe de ses doigts, sa peau est quelque peu rugueuse.

Gray joue des épaules pour se retourner ; au prochain arrêt, il aura peut-être l'occasion de traverser la foule.

Des cheveux frôlent son nez.

Le céruléen accroche son regard.

Cette couleur qu'il reconnait parmi mille.

Il est juste derrière elle. L'inconnue lui tourne le dos, et avant qu'il ne puisse le réaliser, les deux passagers derrière lui s'agitent et le poussent davantage contre elle. Elle gémit de douleur quand son menton cogne l'arrière de son crâne, Gray ne s'en excuse pas ; ce n'est pas de sa faute, après tout. Son nez s'enfonce encore plus dans ses mèches. Il trouve ça étrange, cette soudaine proximité, parce que ça l'excite un peu.

Elle ne se retourne pas, et il a envie de signaler sa présence. Mais Gray ne trouve rien à dire ; lui qui d'habitude se contente d'un sourire ou de quelques mots pour charmer ses conquêtes.

Une conquête. En est-elle une, au moins ?

Gray ne nie pas qu'il aimerait bien l'avoir dans son lit ; il en crève d'envie et si le wagon se transformait miraculeusement en wagon-lits, il sauterait aussitôt sur l'occasion. Toutefois, ça signera la fin du rituel. Le jeu. Il ne pourra plus surprendre ses petits coups d'œil ; ni subir les regards persistant sur sa nuque, ceux qui durent plus longtemps que nécessaire. Il aura sûrement à changer de wagon ; renoncer à l'excitation que font naitre ses prunelles. Gray désire encore jouer à qui cillera le premier, et il veut la faire rougir quand il défait sa cravate les yeux ancrés dans les siens. Il pense que ça lui manquera, cet océan qu'il aime fouiller.

Gray n'est pas sûr de vouloir prendre le risque.

Alors il se contente de poser ses mains sur sa taille pour ne pas les faire tomber, quand on le pousse encore. Il ne fait pas exprès de presser son bassin contre son postérieur rond, et il jure avoir vu un tremblement au niveau de ses épaules. Pas de veste cette fois, elle porte seulement un pull à col roulé aussi noir que les cheveux du fumeur, et un jeans clair.

Ses doigts agrippent ses hanches, et il la sent se raidir. Gray sait ce qui se passe dans la tête de la jeune adulte. Elle pense qu'elle a affaire à un grotesque pervers dans le train. Il le sait, mais ne se dégage pas pour autant. L'étroitesse le coince, et il n'a pas envie de s'éloigner.

Ça l'amuse.

Gray va même jusqu'à se coller complètement à elle ; son torse contre ses omoplates fines, son bassin contre sa chute de reins, le menton sur l'épaule délicate et il respire derrière son oreille. Ses lèvres caressent la chevelure bleue ; douce et parfumée. Une odeur particulière dont l'ardeur lui rappelle les vagues froides et le sable chaud ; ses notes fraîches le font penser à la rosée d'un matin d'hiver.

— Tu sens la pluie.

D'où est-ce que c'est sorti, ça ? Gray n'est pas certain si c'est vraiment lui qui a chuchoté ça contre l'oreille de l'inconnue. Il espère très fort que non.

— C'est ça, votre phrase d'accroche ? répond-elle du tac au tac.

Une petite voix féminine où vibrent des notes glaciales. L'intonation est indifférente, pourtant le mépris qui en découle s'insinue dans les entrailles du brun. Ce n'est pas la première fois qu'il entend sa voix, il a déjà eu l'occasion de l'écouter répondre au téléphone. Sauf qu'à cet instant, ce n'est pas la même chose : il ne l'a jamais entendue d'aussi près, et c'est l'unique et première fois qu'elle s'adresse directement à lui. Le rituel se craquèle mais la brisure ravit Gray.

Il ne peut s'en empêcher ; il bande.

Quel pauvre con d'impuissant.

Seulement quelques mots et voilà que sa verge s'en retrouve tout émoustillée. Il regrette d'avoir collé son bas-ventre contre sa chute de reins. Elle peut le sentir, et il ne veut pas lui accorder cette victoire.

— Enlevez vos mains.

Seulement ses mains, et pas sa queue ?

— Sinon quoi ? Tu vas crier ? rétorque-t-il à la place.

Gray sourit : sa poigne se raffermit sur ses hanches et elle halète. Ce nouveau stade du jeu l'amuse, il ne cherche pas à la charmer mais il veut voir jusqu'où il peut aller. Vu leurs positions, il sait bien qu'elle ne connait pas son identité, elle doit sûrement croire qu'il n'est qu'un passager parmi d'autres ; si ce n'est pas déjà le cas, malgré les regards.

Sa main droite se faufile jusqu'à son ventre et caresse son nombril à travers le pull noir.

— Sinon j'écrase vos testicules et j'en fais de la pâtée pour chien, annonce-t-elle calmement.

Son impassibilité fait frissonner son membre érigé. Elle annonce ses menaces comme si elle parle du temps qu'il fait. Gray relâche son emprise mais n'enlève pas ses mains de ses hanches, les frôlant à peine. Il a touché les limites, il le sait.

Alors il se penche un peu plus au-dessus de son épaule pour accrocher ses yeux, mais elle regarde droit devant et l'ignore.

— Tu me prends vraiment pour un pervers hein ?

Gray chuchote tout contre son oreille, en espérant que sa voix rauque parvienne à l'exciter. Il ne sait pas si son jugement change, mais ça a le don de faire tourner sa tête bleue vers lui. Son expression est toujours aussi indifférente ; seulement une légère teinte rose qu'il ne verrait sûrement pas de loin. Heureusement qu'il est aussi proche.

Ça le fait sourire : il lui fait de l'effet.

Les orbes de mer le dévisagent sans un mot. En silence, elle jette un coup d'œil à sa tenue, et c'est à son tour de lui offrir un sourire narquois.

— Votre troupe de cirque est encore en ville j'espère ? le raille-t-elle.

Gray fronce les sourcils et regarde son propre corps. Ce n'est pas sa veste ni sa chemise qui ont disparu, mais bien son pantalon. Quand a-t-il eu le temps de l'enlever ?! Cependant, même s'il est irrité par sa manie, la situation ne le gêne pas pour autant ; il a l'habitude.

— Désolé de te décevoir, je suis pas magicien. Mais si ça peut te consoler, j'ai quand même quelques tours dans la poche.

Courtois, il s'empêche de râler même s'il a bien envie de rajouter un ou deux jurons à sa réponse.

— Un magicien ? rit-elle sans relever le sous-entendu, ou peut-être que si. Je pensais à un clown, avec quelques microscopiques tours planqués dans sa bouffonnerie.

Gray n'est pas froissé par sa remarque, il a confiance en sa virilité — la taille de sa queue est respectable et en a satisfait plus d'une. De plus, l'inconnue connait déjà son habitude involontaire de se déshabiller en public ; il le sait.

Il se rappelle que la première fois que ses manies d'exhibitionniste se sont manifestées devant la bleue, celle-ci a réagi avec cinq secondes de retard, avant de cacher ses yeux derrière ses mains pâles. Elle a rougi très fort, mais entre les doigts qu'elle a écartés, il a capté la pupille dilatée attachée à son bas-ventre et à la ligne de poils qui s'y dessine ; puis aussi à sa verge dissimulée dans son caleçon, qu'elle a sûrement imaginée dans sa tête.

Gray se demande si la femme sent son érection contre le haut de ses fesses : elle n'a pas réagi ni ne cherche à s'en éloigner. Peut-être qu'elle ne la sent pas, finalement. Il n'arrive pas à décider s'il en est soulagé ou déçu.

— J'ai… perdu mon pantalon dans le wagon, explique-t-il enfin, même si ça sonne comme une justification.

Mais c'est vrai qu'il l'a perdu, ce foutu pantalon. Il a beau regarder sur le sol, ou autour de lui, il ne le voit nulle part. Il ne sait même pas quand il l'a enlevé. Son caleçon gris sombre et sa semi-nudité attirent quelques regards dégoûtés, offusqués, ou désireux.

— Et maintenant votre chemise…

La petite voix s'échappe presque timidement de sa gorge, mais elle rigole. Son rire le frustre, car il ne voit que son dos et le frissonnement de ses épaules ; il aimerait bien voir son visage.

Gray tâte son torse. Nu ; elle a bien dit la vérité. Résigné, il grimace. Un « Pervers ! » scandalisé vient de derrière ; une voyageuse dont la voix est rendue rauque par l'âge, ou peut-être que le tabac en est fautif. Gray s'empêche de justesse de faire volteface pour répliquer. A la place, il préfère regarder le bon côté des choses : sa vilaine manie a le don de forcer les gens autour de lui à s'éloigner un peu. Ils ne peuvent aller très loin, mais il se sent moins compressé par ces étrangers.

Gray pourrait en profiter pour se détacher de la passagère aux cheveux bleus.

Il ne le fait pas.

Le train roule fiévreusement sur les rails. Parfois, il sent le sol trembler sous ses pieds. Quelques murmures offusqués, dirigés contre lui, crispent sa poigne sur les hanches de la femme qui reste de marbre.

— Ça te dérange ? s'enquiert-il auprès d'elle.

— Qu'est-ce qui me dérange ? demande-t-elle aussitôt.

— Que je sois nu, ou presque.

Sa réponse tarde à venir. Ce n'est pas parce qu'elle hésite à répondre, mais bien parce qu'elle réfléchit à la question. Il le sent, dans sa façon de pencher un peu la tête sur le côté, pensive. Sauf qu'en se penchant ainsi, elle lui offre son cou parfaitement dégagé, et Gray fixe cette chair nacrée qui le nargue ; il a bien envie d'y planter les crocs. Il en salive même un peu. L'attente se fait longue ; une vraie torture pour sa langue assoiffée, et il se doute qu'elle le fait exprès, parce que son souffle chaud s'est rapproché de sa peau et elle doit le sentir, à l'heure qu'il est.

— Je ne sais pas, dit-elle enfin, neutre. Et vous, ça vous dérange, Monsieur… ?

— Gray.

Monsieur Gray, répète-t-elle lentement, en insistant sur chaque syllabe.

Sa queue bande davantage, et Gray se sent con.

Pour se changer les idées, puis surtout pour essayer de se contrôler, il décide de poser la question qui brûle sa langue.

— Et toi ?

Gray ne devrait même pas la poser, cette fichue question dont l'insignifiance le fait doucement rire. Il en oublie toujours la réponse. Sauf qu'il est sobre, et qu'il s'agit de l'inconnue du train. Cette étrangère qui quittera bientôt le wagon, et qui se trouve bien loin de son lit ; là où elle ne compte jamais finir.

— Juvia.

Gray se dit qu'il notera ce prénom dans son portable. C'est la première fois qu'il y pense. Il ne faut surtout pas qu'il oublie de le faire, alors il note mentalement de ne pas oublier.

Peut-être qu'elle a menti ; que c'est un faux nom qu'elle lui a donné.

— Madame Juvia ?

Le prénom roule bizarrement sur sa langue. C'est bien la première fois qu'il l'entend ; le dit. Il ne l'aime pas tellement, sa sonorité étrangère le dérange. Elle le trouble comme la couleur de ses cheveux. Quelque part, Gray se dit que ça lui va bien, ce côté excentrique, et qu'il pourrait apprendre à aimer Juvia. Le nom.

— Juste Juvia.

Juste Juvia a de petites fesses délectables, bien rondes et pulpeuses, qu'un mouvement du wagon fait bouger ; une délicieuse friction contre sa queue dressée. Son membre est gorgé de sang à un tel point que ça lui fait mal, alors il n'a plus aucun doute : il comprend qu'elle peut le sentir, peut-être même depuis le début. Juvia fait seulement semblant. Il la soupçonne d'aimer ça.

— Tu vas au boulot ? s'intéresse-t-il.

Ça ne le regarde pas, mais le silence l'oblige à parler. La bleue ne fait pas d'effort de son côté pour faire la conversation, et ça lui donne l'impression de mettre son nez là où il ne devrait pas. Pourtant, Gray n'est pas le type de personne qui s'intéresse à la vie des autres. Seuls ses amis, unique et dernière famille, ont droit à un minimum d'intérêt de sa part.

— Oui.

L'inconnue ne dit rien de plus, et Gray est irrité par la pauvre réponse. Elle pourrait faire un effort ; ne voit-elle pas qu'il en fait ? C'est là qu'il se rend compte d'une chose : il est en train de briser le lien, et ce n'est plus du jeu. Ça devient trop personnel. Intime.

Alors il aimerait bien retirer sa question, finalement.

Au lieu de ça, il s'enfonce encore plus.

— Où est-ce que tu travailles ?

Abruti.

— Pourquoi ?

La question le prend de court. Non pas qu'il ne trouve pas de réponse : il sait très bien pourquoi il lui pose la question, mais Gray ne peut pas lui dire que c'est parce qu'il apprécie la sonorité de sa voix. A la place, il fait quelque chose d'encore plus con.

— Tu trouves pas ça chiant de prendre le train chaque matin ? J'ai deux heures à faire à chaque fois pour rejoindre la fédération de ho…

— Je sais ce que vous faites, le coupe la bleue.

Gray ne sait pas si elle parle de son métier, ou de sa tentative maladroite (foireuse) de la mettre en confiance.

— Tu sais ? s'étonne-t-il en haussant les sourcils.

— Je vous reconnais. Fullbuster, ancien joueur de hockey sur glace, et depuis quelques temps, entraineur de l'équipe nationale.

Soit elle l'espionne, soit il l'a sous-estimée. Il connait peu de femmes dans son entourage qui aiment ce sport et s'y intéressent. Durant sa carrière, seuls Natsu, Erza et Lucy sont venus à ses matches. Les autres se sont contentés de la télévision, et maintenant qu'il ne joue plus, il leur arrive même d'en rater certains.

A part Natsu, qui en profite pour charrier la nullité de son équipe.

— Tu aimes le hockey ?

— Non, dit-elle en haussant les épaules. Mon père regardait souvent les matches à la télé. Vous étiez bon.

Il est un peu déçu par sa réponse. Toutefois, le compliment gonfle son égo, bien que la fleur soit jetée avec l'indifférence habituelle. Il ne rate pas l'utilisation du passé, mais Gray se sent flatté et il ne peut empêcher l'arrogance de rehausser le coin de ses lèvres.

— Donc t'y connais quelque chose ?

— J'y connais que votre équipe perd souvent.

Ça le fait tiquer. Non pas que la remarque le fâche, mais ça lui rappelle ce qui l'attend dans moins d'une heure et demie. Il pense au vendredi : il ne lui reste que trois jours pour corriger les erreurs de ses attaquants. La défense est potable et contribue bien plus à l'arrêt des buts que le goal lui-même. Il lui manque un joueur, blessé durant le dernier match, censé revenir sur le terrain ce jeudi.

— Souvent ? Essaie tout le temps.

L'exacerbation marque son ton, et ça fait trembler les épaules de Juvia. Un petit couinement échappe de sa gorge et lui fait comprendre qu'elle est en train de rire ; ou de se moquer.

— Ça me donne une idée sur vos compétences dans le domaine.

Il n'a plus de doute : c'est bien de la moquerie.

Si la remarque a le don de le vexer, Gray n'en laisse rien paraître et il profite même de l'occasion pour amener la conversation sur son terrain préféré.

Il pose sa bouche sur l'oreille de la passagère et souffle sa réponse d'une voix profonde, rauque et chaude qui, il le sait, lui fera de l'effet.

— Je peux t'en présenter un autre où je suis très doué.

En réponse, elle rigole ; malicieuse. Presque nerveuse, et Gray se doute que c'est pour dissimuler sa gêne, et son désir.

— Rien ne me dit que ce sera mieux. Si ce n'est pire.

— Faudra y goûter pour en juger, la provoque-t-il.

Troublée par la voix jaillissant du haut-parleur, la conversation s'arrête là, au grand dam du brun.

Troisième arrêt. Le train perd de la vitesse et les roues ferroviaires poussent leur complainte stridente ; les passagers sont déstabilisés pendant un bref instant. Quand l'étrangère — Juvia — amorce un mouvement pour se retourner, Gray n'ôte pas ses mains de sa taille. Il retrouve ces prunelles qu'il a souvent observées, et face à elle, dans seulement son caleçon et ses chaussettes, il se sent con.

Terriblement con.

Mais elle rigole encore, et il peut enfin voir son sourire et le rouge qui colore ses pommettes naturellement pâles. Gray pourrait l'embrasser, parce que ses lèvres ne sont qu'à quelques centimètres. Il lui suffirait juste de se pencher, puis de poser ses lèvres sur la tentation ; cette pulpe rosée. Sauf qu'il n'en fait rien, parce qu'il n'en ressent pas le besoin.

Ils se contentent d'être là, sans se toucher.

Seulement ses doigts sur son pull, leurs respirations entremêlées, leurs yeux reliés. Il avale son souffle calme, et elle jette un regard quelque part derrière lui. Embarrassée, Juvia évite ses orbes. Elle tombe sous son charme. Cette constatation amuse Gray, et il sourit avec suffisance, l'ego cajolé dans le sens du poil.

On les bouscule : plusieurs passagers sortent du train, empressés.

Elle va en faire de même ; c'est son arrêt. Alors il la relâche mais ne se décale pas, et elle est bien obligée de le contourner pour accéder à la porte. C'est ce qu'elle fait, sans même le toucher.

En ramassant sa chemise qu'il retrouve enfin, Gray se dit qu'il s'est bien fait couillonner. Il ne sait même pas où elle travaille, alors qu'elle sait déjà qui il est. Prénom, nom, et profession. Peut-être même plus que ça, l'ancien joueur ne sait plus ce qu'il a révélé aux médias dans sa jeunesse.

Il aurait dû insister. Gray se dit que demain, il ira lui reparler. Il se dit même qu'il pourra l'inviter à dîner. Ses projets adoucissent le goût acide de la défaite.

Avant que le train ne redémarre, il regarde une dernière fois à travers les deux vitres de la porte.

Juvia est encore là, debout derrière la ligne de sécurité, son sac dans ses mains. L'océan inonde la pénombre, et le contact visuel n'est rompu que lorsque la station s'éloigne.

Quand Gray aperçoit son pantalon et sa veste, il a l'impression d'oublier quelque chose d'essentiel. Il fronce les sourcils, réfléchit intensément, mais plus il cherche et moins il s'en souvient.

C'est en rejoignant la première classe et en s'asseyant dans le confort de son siège, que ça lui revient.

Gray plonge une main dans sa poche, prend son téléphone et crée un nouveau mémo. Ses doigts appuient lentement sur les touches, et il a l'impression de faire une énorme connerie ; quelque chose qui ne lui ressemble pas. Sur l'écran du téléphone, les lettres le narguent et il a presque envie de les effacer. Juvi–

Il pourrait. Ju–

Il devrait. J–


Merci pour votre lecture, et à la prochaine sur le dernier chapitre !