La porte ne tarda pas à s'ouvrir mais à ma grande surprise, la femme qui sortit me tournait le dos et elle portait une corbeille de linge sale sous le bras.

- Et faites en sorte que cela ne se reproduise pas ! cria-t-elle vers l'intérieur frais et sombre. J'ai une vie aussi, moi, monsieur, et une maison à tenir et des enfants et…

- Mais certainement, Mme Blanc, coupa une voix juvénile. J'en tiendrai compte la prochaine fois et je ferai en sorte que vous n'ayez plus à partir en chasse !

La femme claqua la porte et descendit en grommelant les marches, m'ignorant complètement. Elle pouvait avoir quarante ou peut-être même cinquante ans, ses cheveux grisonnants étaient dissimulés par un bonnet de dentelle fripé et elle portait un large tablier noir sur sa robe de calicot à pois.

Je me raclai la gorge, essayant de me remettre de mon ahurissement et l'interpellai.

- Excusez-moi… euh, madame. Mme Blanc ?

Elle s'arrêta et se retourna, son expression de désapprobation encore peinte sur son visage rouge.

- C'est pour quoi, encore ? réclama-t-elle d'un ton peu amène.

- C'est-à-dire… j'ôtai mon chapeau, embarrassé. "Enchantée de vous rencontrer, madame." Elle se radoucit un peu et je continuai, encouragé. "Je suis M. Wenceslas Augustin. Je suis venu… enfin, je dois habiter ici et…"

La porte se rouvrit largement et un bras se passa familièrement autour de mes épaules.

- Mon cher oncle ! Vous voilà enfin ! Eh bien, Mme Blanc, voici votre nouveau locataire. Mais nous ne vous retiendrons pas plus longtemps loin de vos tâches familiales!

La femme ouvrit la bouche avec la visible intention de riposter et je crois que je fis de même, mais en un instant tout fut balayé par la tornade humaine qui ramassa ma valise et me poussa à l'intérieur, après avoir salué Mme Blanc d'un grand geste du bras.

Je clignai des yeux pour m'habituer à l'obscurité partielle de la pièce et découvris mon nouveau foyer avec, je dois le dire, beaucoup de soulagement. Les murs étaient blanchis à la chaux et les étagères creusées dans la pierre et décorées d'assiettes d'un effet charmant. L'évier avait l'eau courante et les carreaux de faïence bleu de Chine qui le surmontaient étaient bien ajustés et propres. Le buffet était lustré, les vitres nettes, une soupe bourboutait sur le poêle. Le sol se composait de larges dalles roses, propres et la table en bois encadrée de quatre chaises était recouverte d'une nappe claire et d'un bouquet de fleurs fraîches.

Je dus soupirer tout haut de contentement car la même voix juvénile reprit d'un ton compassé :

- Il est vrai que Mme Blanc tient très bien cet endroit.

Je me tournai alors vers mon interlocuteur qui se frottait les mains, appuyé contre la rampe de l'escalier, et dévisageai pour la première fois mon neveu. Tout ce que je savais alors de lui, c'est qu'il avait vingt-six ans et était une sorte d'écrivain retiré – en deux mots un scribouilleur qui vivait certainement des chèques de sa mère.

Il était très grand, même pour moi qui me satisfaisais déjà de mes 1m81, et d'une minceur adolescente qui me donna l'impression d'être un quadragénaire bedonnant. Ses cheveux noirs ondulaient un peu sur la nuque et une mèche gênait son œil droit. Il avait de très beaux yeux d'un bleu orage tirant sur le gris et le vert et un visage bien proportionné malgré son nez qui accusait une fracture lointaine. Ses jambes semblaient aussi interminables que ses doigts tâchés d'encre, et pour compléter cette description, je dois ajouter qu'il portait – comme je le sus plus tard, c'était son inaltérable habitude – un pantalon et un gilet noirs ajustés sur une chemise blanche, une veste bien coupée, noire elle aussi, et des bottines. Ce qui paraissait à première vue être une chaîne de montre pendait à sa boutonnière et son cou était serré dans une cravate de soie grise retenue par une épingle militaire.

- Eh bien, mon oncle, dit-il gaiement en agitant la main, vous ne me suivez pas au salon ? Je suis extrêmement content que vous veniez demeurer avec moi et je suis persuadé que nous allons bien nous entendre !

Il semblait aussi excité qu'un enfant en dépit de ses manières de gentleman. Il ramassa ma valise et m'entraîna par le bras vers la porte qui s'ouvrait au fond de la pièce en m'avertissant du risque qu'on encourrait en la passant de se heurter la tête au linteau de pierre. Je suivis docilement son conseil et me redressai dans ce qu'il appellerait toujours pompeusement le salon et que j'aurais volontiers décrit comme une reconstitution de Waterloo.

Après les premières minutes de stupéfaction, si vous étiez suffisamment attentif, vous pouviez localiser le divan et les deux fauteuils sous des liasses de papier griffonné, de croquis incompréhensibles et de plaids. La table ronde, les chaises, le piano et le secrétaire disparaissaient sous des piles de livres. Une corde pendait du plafond, il y avait des couteaux plantés dans les rideaux et des drapeaux de cure-dents qui grimpaient à l'assaut de la plante verte posée sur l'appui d'une des deux fenêtres. Sur trois des murs couraient les étagères d'une vaste bibliothèque, complètement vide à l'exception d'un piège à loup et de trois assiettes dans lesquelles traînaient des restes de nourriture. Un seau d'eau encore rempli de mousse attendait près de la porte avec un balai brosse parfaitement sec. Il y avait des bouteilles d'encre en équilibre sur les livres, des plumes taillées à la diable entassées dans un plat à gratin posé sur le dallage tâché, un tableau noir ébréché sur le manteau de la cheminée, un fusil dans la pendule et des journaux éparpillés un peu partout, dont certains articles étaient découpés.

Mon neveu débarrassa d'un geste vif le fauteuil le plus proche de la cheminée des cahiers et des feuilles qui l'encombraient et grimpa dessus. Il s'assit sur le dossier et croisa les bras après avoir élégamment rejeté en arrière les pans de sa veste.

- Allons, faisons connaissance, dit-il avec enthousiasme en désignant quelque chose derrière mon dos. "Donnez-moi quelques détails sur votre personnalité, je vous prie, et je ferai de même. Je sens que cela va être épatant !"

Je détachai avec difficulté mes yeux de ses chaussures poussiéreuses foulant sans honte la peluche rouge usée et me retournai pour trouver un fauteuil à bascule dont pas un centimètre n'avait été épargné par le saboteur qui avait gravé des inscriptions au couteau suisse. Je posais délicatement sur le sol la jatte de porcelaine remplie de crayons à papier, de craies et de pommes de terre en train de germer, qui occupait précédemment la place et m'assis prudemment sur le coussin de coutil bleu.

- Eh bien, dis-je, embarrassé. "Je suis votre oncle. Euh, Wenceslas Augustin. Je suis instituteur et comme vous le savez je viens d'être nommé ici. Je suis d'un caractère facile, je le crois."

- Wenceslas est si je ne m'abuse votre prénom puisqu' Augustin est le nom de jeune fille de ma mère, remarqua facilement le jeune homme. Puis-je vous appeler ainsi?

J'allais riposter que je nous voyais mal nous donner du "mon oncle" et du "mon neveu" étant donné les deux ans seulement qui nous séparaient et qui de plus étaient à son avantage, lorsqu'il sauta souplement de son dossier et marcha à grandes enjambées jusqu'à la porte qui s'ouvrait au fond de la pièce.

- Je suis quant à moi d'humeur changeante mais rien qui ne se puisse supporter et je vous supplie instamment de m'appeler Dorian. Je suis écrivain. Mais venez donc, insista-t-il avec excitation, que je vous fasse visiter les lieux !

Je n'avais jamais vu quelqu'un tenir aussi peu en place, mais bien que cela m'étourdisse au début, je finis par trouver cela amusant.

Il ouvrit en grand la porte et salua comme un artiste.

- Votre chambre est à l'étage, annonça-t-il. J'ai quant à moi réorganisé le bureau, cela m'est plus que suffisant.

Je hasardai un œil à l'intérieur de la pièce tout en me promettant de décrire tout ce que je voyais à Constance et Eugène et en me demandant s'il allait conserver ces manières étranges et cette élégante façon de parler même lorsque nous vivrions ensemble.

Il referma la porte à peine quelques secondes après que j'y eus jeté un regard, mais j'avais eu le temps d'apercevoir les draps accrochés au plafond, les fils auxquels pendaient des feuilles de papier couvertes de son écriture à l'aide de pinces à linge, l'armoire grande ouverte et les vêtements sur le sol, le lit impeccablement fait, recouvert d'une courtepointe maculée de tâches de peinture, et les cages d'osier empilées sur le tapis, surmontées de chaussures et de pots de couleur.

Mais quel genre d'homme vivait donc de cette façon ?