Nous courûmes ensuite à l'étage – du moins je ne vois pas d'autre façon de décrire l'allure à laquelle nous nous y rendîmes. La salle de bain était modeste, avec une baignoire de faïence décapée, un lavabo un peu ébréché, une commode de bois et une pile de serviettes propres posée sur la chaise empaillée.

Dorian les tapota d'un air satisfait.

- Ah ah, commenta-t-il, Mme Blanc se souvenait donc de votre venue…

Il commit ensuite l'erreur de soulever le rideau qui cachait les étagères encastrées dans le mur blanc et j'aperçus tout un capharnaüm de rasoirs, brosses, blaireaux, fioles et bouteilles entassés dans des casiers d'osier au milieu des serviettes en désordre.

- Ah ça mais…

Il se mit à fouiller dans ce souk sans plus aucunement paraître se souvenir de ma présence. Puis son visage s'éclaira et il exhiba une pierre à aiguiser.

- Je savais bien qu'elle était par là, qu'elle ne pouvait pas s'en être débarrassée…

Il se retourna, tout content de lui et me redécouvrit.

- Oh. C'est vrai. Il rit comme un enfant devant une plaisanterie. "Allons voir votre chambre, Wenceslas."

Il ouvrit la porte suivante et je m'aperçus avec un immense soulagement qu'elle donnait sur une pièce décente, peut-être le seul endroit de la maison à part la cuisine qui avait échappé à la folie ambiante. Le mobilier en bois était merveilleusement simple et ordonné. Il se composait d'un lit correctement fait, d'une petite table de nuit, d'une armoire avec un miroir et d'un bureau avec une chaise. Il y avait une grande fenêtre, comme dans la salle de bain, qui donnait sur la place. Dorian lança plus qu'il ne déposa ma valise sur la courtepointe brodée et me saisit par le bras.

- Et maintenant le meilleur pour la fin !

Je craignais le pire, mais il me poussa par la troisième porte du palier sur une petite terrasse ombragée de glycine qui donnait à la fois sur l'escalier de devant et la rue qui passait derrière la maison. C'était un lieu charmant et paisible. Elle était, il est vrai, encombrée de paniers suspendus, d'un grand paravent épinglé de cartes et de notes illisibles, de bols sales et d'une nappe roulée en boule mais j'étais certain qu'en tirant vers la murette un des deux fauteuils de fer forgé et la petite table assortie, je pourrais très confortablement lire en buvant une citronnade bien fraîche.

- Qu'en pensez-vous ?

Je m'éveillais de mon illusion de quiétude et cherchait mon hôte des yeux. Il était debout sur la murette, un énorme réveil à la main et scrutait l'horizon des ruelles.

- Eh bien, commençai-je. J'avoue que ce n'est pas du tout ce à quoi je m'attendais mais c'est certes tranquille et je suis sûr de bien me plaire ici…

- Ce n'est pas encore l'heure, voilà qui est certain, marmonna Dorian comme s'il n'avait jamais attendu une réponse. "Alors pourquoi donc…"

Il fronça les sourcils, puis se détendit, lâcha le réveil qui se remit à se balancer au bout de son cordon attaché à la tonnelle, et sauta souplement à terre.

- C'est charmant, n'est-ce pas ? Vous avez l'air d'être un compagnon tout à fait agréable et nous allons bien nous entendre. Mme Blanc va vous a-do-rer. Elle n'est pas aussi bourrue qu'elle en a l'air, ajouta-t-il en se tournant vers moi, ses yeux bleus pétillant de joie de vivre. "Et maintenant, une question primordiale. M'avez-vous apporté mes livres ?"

Je hochai la tête, subjugué par la rapidité de ses changements d'humeur.

- Oui, bien sûr.

Nous retournâmes dans ma chambre et j'ouvris ma valise, soulevai la pile de chemises empesées que Constance avait soigneusement rangées dedans et lui montrai les ouvrages.

- Les voici. L'Encyclopédie des Plantes basses, le Grand Livre des Noms de famille, un dictionnaire de latin, l'Histoire de la tuile, les Pieds Nickelés 1 et 2, et l'annuaire des postes. Et aussi le dépliant du Musée de la soie.

Il les entassa précieusement sur un bras et les feuilleta en poussant de petits gloussements de satisfaction.

- Parfait, parfait, jubilait-il à mi-voix. Tu es fait comme un rat, mon bonhomme. Je te tiens comme tu n'as jamais été aussi cuit…

Il sortit sur le palier et les posa sur la tablette qui supportait une plante verte.

- J'espère vous avoir été utile, commençai-je en le suivant, ravi de le voir aussi content. "C'était certainement un problème pour vous de vous les procurer."

- Oh non, pas du tout, me contredit Dorian en riant avec légèreté. Il m'aurait suffi de prendre l'autocar pour me rendre en ville, chose dont je n'avais pas du tout l'envie.

Estomaqué, j'amorçai un pas pour lui dire ma façon de penser. Mais il me posa la main sur l'épaule d'un air compatissant.

- Après votre sieste, nous pourrons plus amplement discuter, poursuivit-il avec un large sourire. Vous êtes d'ordinaire un brillant causeur et j'ai hâte que vous me parliez de la femme si attentionnée avec laquelle vous vivez. Votre sœur, n'est-ce pas ?

- Moi ? Femme ? Sieste ? bredouillai-je, abasourdi.

Il était déjà à mi-chemin dans les escaliers. Il se retourna et passa une main dans ses cheveux noirs, rabattant la mèche qui le gênait.

- Vous n'avez guère dormi dans le train, expliqua-t-il avec une inquiétude sincère, il faut donc que vous vous reposiez. Il remonta quelques marches et me tapota la poitrine. "Les gens qui choisissent le métier d'instituteur préfèrent en général qu'on ne les interrompe pas quand ils parlent et ils savent très bien lire à haute voix. Si vous m'épargnez les points et les virgules, je serai très heureux que vous me lisiez l'exemplaire du Petit Canut qui dépasse de votre poche.

Il continua sa descente en sifflotant et je l'entendis babiller tout seul tandis que j'essayais de me remettre de cette extraordinaire suite d'évènements.

- Mme Blanc, Mme Blanc, monologuait-il. En dépit de vos menaces, je crois bien que sans mon intervention directe et sensée, ce bouillon va être perdu pour tous excepté le poêle.

- Je ne pense pas, non. Sortez de ma cuisine, gronda la voix de la femme que j'avais croisée une heure plus tôt.

Je me penchai du haut de la rampe pour l'apercevoir. Elle avait les poings sur les hanches et mon neveu reculait prudemment, les mains levées devant lui.

- Très bien, très bien, je ne voulais que vous rendre service, affirma-t-il. Vous savez comme je vous aime, Mme Blanc, ajouta-t-il d'un ton enjôleur.

La femme ne parut pas goûter cette familiarité.

- Je ne vous laisserai pas envahir ma cuisine avec votre immonde bazar, affirma-t-elle fortement. Et j'espère pour vous que votre ami est plus ordonné que vous. Quoi que ça ne soit pas difficile, grommela-t-elle encore.

- Oh, j'en suis persuadé, Mme Blanc, lui assura Dorian en se redressant. Mais il faut que vous sachiez qu'en dépit des apparences, ce jeune homme est mon oncle…

- Balivernes, rugit la femme en attrapant le balai suspendu derrière la porte. Vouloir faire passer ce monsieur si poli pour quelqu'un de votre espèce… On aura tout vu! Tout ceci n'est que des sottises destinées à endormir ma méfiance !

Mon neveu parut vouloir protester de son innocence mais elle agita son arme et fit un pas en avant.

- Je sais parfaitement que vous avez l'intention d'utiliser le poêle pour une de vos maudites expériences ! J'ai du travail, moi ! Allez donc mettre du désordre ailleurs !

Dorian battit en retraite dans les escaliers et je me retirai dans ma chambre pour ne pas passer pour un indiscret.

- Cet âne de Michel a encore vendu la mèche, marmotta-t-il en passant devant le battant.

Il alla s'installer sur la terrasse, d'où je le vis par l'une de mes deux fenêtres allongé dans le hamac suspendu à la tonnelle, en train de faire des bulles de savon. Je défis ma valise, rangeai mes effets dans l'armoire qui sentait la lavande – entre les draps pliés, quelqu'un d'aussi délicat que Constance avait glissé de petits sachets de gaze fermés par un ruban. Puis je me changeai, me débarbouillai et je finis par m'allonger sur le lit, où je sombrai aussitôt dans le sommeil.

Je m'éveillai une ou deux heures plus tard. Le soleil déclinant passait à travers les persiennes, dorant les dalles de zébrures roses. Les tintements de clochettes et les bêlements d'un troupeau de moutons qui rentrait montaient des ruelles. J'ouvris en grand la fenêtre et savourai ce spectacle pastoral tout à fait charmant. C'est sous cette impression de douce quiétude de campagne que je m'installai devant le bureau et me mis à écrire à Constance pour lui raconter mon arrivée.

Je venais juste de terminer la lettre et de la glisser dans l'enveloppe, et j'en léchai le rabat, lorsque les dernières lueurs du couchant s'éteignirent et qu'un hurlement strident retentit au rez-de-chaussée.