J'attrapai aussitôt le revolver dont mon frère Martin m'avait fait cadeau à la remise de mon diplôme et que j'avais glissé dans ma valise à tout hasard la veille de mon départ, et je dévalai les escaliers.

Mme Blanc, hors d'elle-même, menaçait Dorian d'un seau d'eau savonneuse qui éclaboussait à chacun de ses mouvements brusques. Le couvert était mis et la cuisine était remplie par la savoureuse odeur du pot-au-feu.

Mon neveu attrapa la grosse miche de pain posée sur la table avec la visible intention de s'en servir d'otage.

- Vous avez perdu la tête pour écrire des horreurs pareilles sur la porte des waters ! cria la femme qui, elle, en perdait le souffle.

- Il n'y avait pas d'autre endroit pour tester ça, Mme Blanc, se défendit Dorian. Vous n'auriez jamais voulu que j'essaie sur la porte d'entrée !

- Il ne manquerait plus que les gens du village voient à quel point vous êtes piqué ! s'étrangla notre propriétaire en ouvrant d'un coup la porte sous l'escalier et en aspergeant d'eau savonneuse le battant.

Je n'eus que le temps d'apercevoir les longues traînées rouges de l'encre qui s'effaçait avant que l'énergique Mme Blanc ne claquât la porte. Elle jeta le seau plus qu'elle ne le posa à côté du poêle puis quitta les lieux comme une reine outragée, en redressant sa coiffe de dentelle.

Dorian reposa posément la miche de pain sur la table, puis épousseta son gilet et rectifia sa tenue. Puis il se tourna vers moi avec le même large sourire insouciant que je lui avais déjà vu.

- Le dîner est servi, mon cher Wenceslas. Je propose donc que nous nous mettions à table, à moins bien sûr que vous ne souhaitiez d'abord aller poster cette lettre.

Je regardai mes mains, mais elles étaient vides, à l'exception du revolver. La lettre était restée dans ma chambre. Comment donc avait-il deviné ?

Il s'assit avec élégance et déplia sa serviette.

- Je dois vous dire par ailleurs que cette arme n'est pas chargée et qu'elle ne vous aurait été d'aucune utilité, ajouta-t-il tranquillement en se coupant une tranche de pain. "Le couvert vous plait-il ? Je l'ai mis moi-même."

Je secouai l'expression ahurie qui, je le savais, ne cessait de décorer mon visage depuis mon arrivée et vins le rejoindre à table, après avoir déposé le revolver sur la huche. Je me relevai au bout d'une minute pour me procurer une cuiller dans le tiroir du buffet laissé ouvert puis je me rassis et, le parfum du bouillon aidant, je retrouvai assez vite mes esprits.

- Vous vivez seul, à ce que je vois, commentai-je.

Il posa son bol qu'il venait de finir de boire avec des manières de chat gourmand. Ses yeux bleu orage pétillèrent avec espièglerie.

- A l'exception du dragon femelle, il n'y pas en effet beaucoup de pèlerins à passer dans cette maison. Votre présence est donc la bienvenue !

Je souris d'un air mitigé et j'attendis quelques instants pour poser l'autre question qui me turlupinait.

- Comment avez-vous su que je venais d'écrire une lettre ? Et que je vivais avec ma sœur ?

- Oh, ce n'est pas un tour de passe-passe, dit-il en riant.

A peine eus-je ingurgité ma dernière cuillérée qu'il attrapa mon assiette et la remplit d'office de légumes. Il repêcha ensuite le morceau de lard et m'en donna une généreuse portion.

- Vous ne pouvez pas avoir deviné, protestai-je tout en l'observant avec incrédulité.

Il triait soigneusement les pommes de terre et les secouait pour en faire tomber les moindres filaments de poireau.

- Simple question d'observation, mon cher oncle, avoua-t-il gaiement. Vos doigts tachés d'encre après votre sieste me laissent supposer que vous avez écrit une lettre et seule une femme très proche de vous aurait pensé à épingler à votre gilet votre billet de train.

Il s'interrompit et examina avec circonspection une rondelle de carotte, qu'il laissa ensuite retomber dans la marmite en fronçant brièvement un sourcil.

- Et puis c'est avec votre sœur que j'ai échangé cette première correspondance. Ma tante Constance, n'est-ce pas ? Elle a l'air d'une femme au cœur excellent, en dépit du portait déplaisant qu'en fait ma mère."

Il dit cette dernière phrase du même ton nonchalant que le reste de son discours, mais je notai toutefois une crispation rapide de ses lèvres, qui me retint de riposter vertement.

Dora était peut-être cette sœur dont nous pensions tous qu'elle n'avait pas mérité l'amour de trois hommes, mais elle restait sa mère et il n'était qu'un enfant auquel je devais servir de modèle.

Enfin, un enfant de deux ans mon aîné.

Cette situation emberlificotée me donna soudain mal à la tête et je terminai le repas en silence. Dorian avait avec application divisé son assiette en quatre compartiments et réduit ses pommes de terre à l'état de cubes qu'il gobait tout en chantonnant à voix basse.

Lorsqu'il m'eut proposé du café que je refusais poliment, il se leva et abandonna son assiette et ses couverts dans l'évier, avant de se diriger vers le salon en emportant son verre.

- Vous ne… j'hésitais, debout à côté de la table. "Nous ne débarrassons pas ?"

Il me lança un regard perplexe.

- Eh bien non, pourquoi ?

- Mais la vaisselle… vous la ferez plus tard, j'imagine. Peut-être puis-je la faire à votre place ce soir ?

Son coup d'œil s'accentua et l'un de ses sourcils se plia, lui donnant l'air vraiment intrigué.

- Pourquoi donc voulez-vous faire cette vaisselle ? s'étonna-t-il avec un commencement de rire dans la voix. "Laissez-la. Elle se fera toute seule d'ici demain midi."

- Mais quelqu'un devra la faire, certainement ! protestai-je, emporté par les valeurs de Constance et des années de services quotidiens dans notre très nombreuse famille.

Dorian se mit franchement à rire, ce qui me piqua.

- Bah, si quelqu'un a envie de la faire… ne vous opposez pas.

Son attitude insouciante me laissa pantois. Je finis par grommeler quelque chose, je ne me souviens plus quoi, et ramassai la table avant de passer succinctement l'éponge sur le bois et de laver notre vaisselle. Puis je le rejoignis au salon, où il était vautré dans un fauteuil, en train d'examiner une paire de cuillers en argent. Il n'en détacha pas les yeux quand j'entrai et ne releva pas plus mon départ après une excuse formulée maladroitement. Je regagnai ma chambre à l'aide d'un bougeoir, après un bref passage aux commodités, qui me convainquit que j'avais définitivement mis les pieds dans une maison de fous.

L'inscription mal effacée sur la porte des toilettes était encore bien lisible. Les mots bavaient mais ils étaient clairs.

J'aurai ta peau.

Ça ne pouvait être plus concluant.

Je me couchai après m'être brièvement confié aux soins de Dieu et la nuit m'emporta vers le doux visage de Constance. Ce furent les moutons qui m'éveillèrent, encore une fois, mais je leur souhaitai mentalement une bonne journée et replongeai aussitôt dans le sommeil.

Le soleil vint finalement à bout de ma paresse et je m'assis sur mon lit, reconnaissant au début avec peine le mobilier rustique. Puis j'entendis le sifflement de Dorian au rez-de-chaussée. Je ne savais pas encore que cette ritournelle simple serait plus tard un signal familier.

Je m'habillai rapidement après une brève toilette, puis je descendis déjeuner. Pas assez vite cependant, car lorsque j'arrivai à la cuisine, la porte s'était déjà refermée sur mon neveu que je vis s'éloigner à travers les carreaux, son chapeau sur l'oreille, les mains dans les poches.