Je trouvai sur la table la cafetière, le reste du pain de la veille, un bocal de confiture de mirabelles, le beurre dans un récipient de porcelaine piqueté de gouttes glacées, et un pichet dont le lait semblait tout frais. Je dénichai un bol de faïence rouge dans le buffet, me fis quatre larges tartines et les dévorai en observant la place de derrière la fenêtre. Les enfants jouaient aux billes, les vieux aux boules et les femmes passaient et repaissaient, armées de corbeilles de linge et de paniers. J'en déduisis que le marché et le lavoir ne se trouvaient pas très loin, lavai mon bol, rangeai au jugé les reliefs de mon déjeuner et donnai un rapide coup sur la table, en souvenir des guêpes contre lesquelles Constance nous avait toujours mis en garde, et que les dessins de traces sucrées que quelqu'un avait fait sur le dessous de plat ne manqueraient pas d'attirer.
Puis je quittai la maison, saluai Mme Blanc dans les escaliers et commençai mon excursion.
Mende était plus une ville qu'un village. Les gens prétendaient ne pas tous se connaître et il fallait bien marcher quatre kilomètres pour en atteindre l'autre extrémité. Il y avait des fermes aux alentours, des pâturages, une église catholique et une autre protestante, un hospice, des réverbères et quelque chose qui s'apparentait à un trottoir, une dizaine de lavoirs, les habituels cordonnier, épicier, boucher charcutier, pharmacien, maréchaux-ferrants et droguistes, plusieurs buvettes qui proposaient aussi des repas, une auberge et un relais, au minimum deux médecins dont un spécialisé dans les remèdes à base de plantes, une bibliothèque municipale de taille respectable à l'étage de la poste, un couvent qui faisait aussi école pour filles et bien sûr une école communale qui comprenait trois classes.
Il me fallut trois jours pour constater tout cela. J'occupai mon temps à marcher et à bavarder avec les gens, allant de fontaine en fontaine pour me rafraîchir. Je déjeunais à midi d'un quignon de pain et d'un bout de fromage tirés de ma besace, ou du moins j'essayais car je finissais toujours par être invité à partager le repas de famille d'un de mes futurs élèves.
Le premier soir, je regagnai la maison avec l'aide de la même bande de galopins qui m'y avaient guidé à mon arrivée. Il faisait encore jour, mais les moutons étaient déjà passés et les boutiques closes. Je gravis les quelques marches qui menaient à notre humble perron après avoir tapoté les cheveux embroussaillés de mes compagnons qui s'évaporèrent aussi vite que la fois précédente. Je m'arrêtai devant la porte. Des voix montaient de la réserve. Je me penchai par-dessus la rambarde de fer et je découvris Mme Blanc qui émergeait des profondeurs de la cave, en s'essuyant les mains sur son tablier noirci.
- … et je m'excuse bien de m'être emportée hier, disait-elle d'une voix contrite, d'autant plus que j'ai vu que vous aviez fait tout le ménage de votre manger ce matin.
Je souris de voir que la brave femme était sensible à ce simple fait, mais mon sourire se figea soudain.
- Mais c'est tout naturel, Mme Blanc, disait avec sincérité la voix juvénile de mon neveu qui n'était pour rien dans cette affaire.
Il portait le seau à charbon rempli à ras bord et avait évidement l'air qui allait avec sa chanson. Je les attendis appuyé contre le chambranle de la porte du salon mais seul Dorian entra, un quart d'heure après, sans le seau.
Entre temps, je m'étais adossé à l'évier, les bras croisés, et j'avais médité sur les inconvénients de l'humilité et de l'abnégation.
- Ah mon oncle, vous voici enfin ! s'exclama Dorian tout heureux de me voir et avec une totale inconscience de la situation dans laquelle il s'était mise en endossant la veste du bon samaritain. "Je vous invite au restaurant pour dîner. Il faut fêter dignement votre arrivée !"
Je crus au début que c'était une manière de détourner ma sainte indignation, mais il avait l'air d'une honnêteté à toute épreuve et nous allâmes effectivement manger à l'Auberge du Berger.
Le surlendemain, alors que je rentrai à la maison à la tombée de la nuit, savourant la brise agréable qui annonçait les lunes de l'automne, la scène se reproduisit.
La veille, nous étions allés nous offrir l'un des "plat complets" de Pâcome, sous prétexte de me présenter comme le nouveau voisin. Ce soir-là, j'étais déjà dans ma chambre, en train de me poser la question de mon linge sale, lorsque des éclats de voix montèrent de la cuisine.
- Non et non, monsieur, je ne ferai plus les repas pour vous dorénavant, soutenait Mme Blanc. Je vous l'ai déjà dit, vous ne mangez pas les légumes, c'est une insulte à ma cuisine et du gaspillage certifié !
- Le vert n'est pas une couleur naturelle, argumentait mon neveu avec une absence totale de logique. Vous ne pouvez pas vous attendre à ce que j'ingurgite quoi que ce soit qui aie cette apparence invraisemblable !
La femme ne céda pas et malgré moi je ricanais dans ma moustache blonde, lorsque Dorian frappa à ma porte avec son énergie habituelle.
- Que préférez-vous ? Un peu de marche et un dîner champêtre excellent chez un de mes amis ou goûter la cuisine du Livre Ouvert ? Il parait que c'est tout à fait convivial.
- Ce serait convivial de souper ensemble à la maison, dis-je avec hypocrisie. Après tout, nous nous connaissons encore fort peu et la moindre des choses serait d'approfondir notre amitié avant que j'aille créer de nouveaux liens.
Dorian ne parut pas du tout affecté par le piège que je lui tendais. Il entra tranquillement dans la chambre et se percha sur le lit.
- C'est que Mme Blanc est dans un de ses mauvais jours, dit-il comme il aurait annoncé une averse inévitable mais passagère. "Elle ne voudra pas nous faire à manger."
- Eh bien, cuisinons nous-mêmes, proposai-je, fort des nombreuses fois où nous étions allés camper avec mes frères. "Ce n'est pas d'une complexité extrême."
- Impossible, dit Dorian, catégorique. Nous n'avons pas le droit de toucher au poêle.
Je le fixai, abasourdi, puis commençai une phrase par laquelle je comptais bien lui démontrer que nous n'avions pas quatre et six ans, mais bien vingt-quatre et vingt-six ans, mais il sauta soudain sur ses pieds et se mit à faire les cent pas en marmonnant.
- Mais voilà la faille dans son plan diabolique… suis-je supposé mourir de faim parce que je refuse de m'aligner à la suite des mortels dociles ? Non. Et elle ne peut pas non plus le laisser dépérir… or elle tiendra quand même à ses principes, cette sorcière… donc… vous êtes un génie, Wenceslas ! C'était brillant, je dirai même épatant ! Nous aurons notre gratin de patates - échec à la reine !
"Epatant" était son mot préféré. Je levai les yeux au ciel.
Un enfant. Un enfant qui se prenait pour un général en guerre, voilà ce qu'il était.
Ensuite, il dévala les escaliers comme pris d'une inspiration soudaine en enfilant sa veste qu'il avait récupérée sur le pommeau de la rampe.
- Eh bien mon oncle, m'interpella-t-il, la main sur la poignée de la porte, vous n'avez pas hâte de découvrir les délices campagnards du Livre Ouvert ?
Emporté par cette tornade humaine, je mis donc mon vêtement, vérifiai ma cravate et mes boutons de manchette dans le miroir et le rejoignis. Nous marchâmes, moi méditant sur l'étrangeté de la nature humaine et lui discourant sur les vertus des clématites, à travers les places où les derniers villageois s'attardaient dans la fraîcheur du soir.
La salle basse du Livre Ouvert, au plafond soutenu par de larges poutres anciennes était très belle, avec des murs aux pierres apparentes sur lesquels dansaient les ombres des lampes à huile alambiquées. De larges rideaux crème masquaient les fenêtres à croisées, tombant jusqu'au sol dallé de rouge. Dans un coin, un quatuor de violons jouait en sourdine. Les tables étaient couvertes de nappes ourlées en lin ivoire et la vaisselle en porcelaine bordeaux digne d'un grand restaurant.
- C'est ici que descendent les hauts fonctionnaires quand ils se souviennent que Mende existe, m'expliqua Dorian en suivant le serveur qui nous avait accueillis jusqu'à une table à l'écart, où il s'installa en habitué.
Le jeune pingouin me donna l'élégante carte de papier glacé décorée d'enluminures. Je parcourus les menus des yeux, effaré par les prix. Dorian se racla la gorge et répondit à ma question muette en désignant quelque chose du doigt. En me retournant et en me penchant un peu, je vis à travers la fenêtre les volutes de fumée du train arrêté en gare, qui s'élevaient de l'autre côté du toit voisin.
- Les voyageurs, continua mon neveu en rendant la carte au serveur qui s'inclina. "La même chose que d'ordinaire, Bastien. C'est un arrêt très fréquenté et l'Auberge du Berger est à l'autre bout du village."
- Avez-vous choisi, monsieur ?
Je bégayai que je ne m'étais pas encore décidé tout en cherchant avec affolement le tarif le plus bas et je sentais mes oreilles s'empourprer et le regard du serveur s'appesantir, méprisant, sur ma nuque, lorsque Dorian intervint.
- Le professeur Wenceslas prendra la même chose que moi, Bastien. Et nous aimerions aussi la carte des vins, dit-il avec autorité.
- Mais vous n'en prenez jamais, bredouilla le jeune homme. Vous ne voulez même pas qu'on vous présente la carte !
- Je vous la demande pourtant aujourd'hui, répondit sèchement mon neveu en pianotant sur la table.
Le serveur s'éloigna, confus, et comme je relevai la tête, je vis passer dans les yeux de Dorian un éclair de compréhension. Puis, aussi vite qu'il avait endossé l'attitude d'un homme riche habitué à ne pas être contrarié, il reprit son air insouciant et joyeux.
- Pourriez-vous manger des huîtres si votre vie en dépendait ? Je ne pourrais jamais, en ce qui me concerne, babilla-t-il en dépliant sa serviette. "J'ai toujours l'impression qu'en ouvrant la coquille on va apercevoir l'œil de la petite créature, suppliant qu'on épargne sa vie."
Ce fut ce soir-là que j'aperçus pour la première fois le cœur généreux qui battait sous cette apparence d'enfant gâté.
- Je n'aime pas les huîtres non plus. Et je ne suis pas professeur mais maître d'école. Quant à mon nom de famille, c'est Augustin, corrigeai-je avec sévérité.
Il nous servit à boire puis se laissa aller contre le dossier de sa chaise, remontant l'un de ses genoux et je vis bien à son sourire qu'il avait compris que je le remerciai.
Ce soir-là, il me fit décrire en détail tous mes frères et sœurs. Il remarqua que je m'attardais en particulier sur Constance et Eugène et exprima son désir de les connaître avec tant de sincérité que je les aurais invités à venir me rendre visite avant la fin des vacances d'été s'il n'avait pas brusquement changé de sujet et disserté sur les inconvénients d'avoir une famille.
Désespérant de comprendre les connexions qui se faisaient dans son esprit, je l'écoutais patiemment, tandis qu'il m'exposait les dangers de voyager en autobus, son verre de lait à la main, en faisant de grands gestes de politicien.
A la fin du repas, il paya pour nous deux avant que je n'ai eu le temps de réagir puis ramassa la bouteille de champagne intacte sur la table.
- Qu'est-ce qu'on pourrait bien faire de cela ? commenta-t-il en la reniflant comme si c'était un flacon de poison. "Ah oui, nous allons la donner à Mme Blanc qui nous fera avec son merveilleux civet."
Je ne donnai pas mon avis sur cette dernière idée et nous quittâmes les lieux, suivis par le regard accablé du serveur.
Nous rentrâmes en bavardant, par les rues paisibles plongées dans la nuit. Dorian m'apparaissait de plus en plus comme un homme sympathique et d'une compagnie agréable, en dépit de quelques excentricités somme toute amusantes. Il pouvait parler de toutes sortes de sujets variés et se livrait souvent à des plaisanteries fines et spirituelles. Il vous écoutait volontiers parler et renchérissait ensuite avec intelligence et vivacité, s'il n'avait pas entre temps décidé de changer de conversation. Un retour à la discussion précédente s'avérait alors impossible.
Nous nous installâmes au salon et la soirée se termina lorsque je montai me coucher vers minuit. Dorian resta quant à lui assis en tailleur dans son fauteuil favori, jouant avec la chaîne de sa montre gousset en regardant le plafond et en fredonnant à voix basse.
Je fus réveillé à l'aube par le passage du troupeau de moutons et, troublé sans doute par la perspective de la rentrée toute proche, je ne parvins pas à me rendormir et je décidai donc de descendre déjeuner. Je trouvai Dorian au salon. Vêtu de sa robe de chambre, il était à la fenêtre et regardait dehors avec une attention soutenue.
- Les brebis vous ont-elles aussi tiré des bras de Morphée ? commençai-je en baillant.
Il m'adressa un geste impérieux de la main, m'intimant l'ordre de me taire.
