Intrigué, je m'approchai.
- Que se passe-t-il ? chuchotai-je, essayant de voir par-dessus son épaule.
Il tiqua, agacé. A l'extérieur, la place était déjà envahie par le soleil levant et les preuves rondes et noires du récent passage du troupeau. Les volets s'ouvraient un à un et les gouttelettes de rosée fondaient doucement dans l'embrasure.
Je cherchai à identifier ce qui pouvait requérir une telle concentration, lorsque Dorian se détendit soudain.
- Le voilà, s'écria-t-il en se frottant les paumes. Admirable ! A l'heure exacte, comme chaque matin !
Il se dirigea presque en sautillant vers la porte d'entrée, l'air d'une humeur excellente.
- Vous devriez demander à Mme Blanc de repasser la taie d'oreiller qui vous a fait cette vilaine marque, me lança-t-il avant de déverrouiller.
- Justement, dis-je en le suivant, frottant machinalement ma joue. "Je m'interrogeais au sujet de mon linge sale et…"
Il était sorti sur le perron et s'y était campé les poings sur les hanches, les pans de sa robe de chambre voletant dans la brise matinale.
- Votre ponctualité fait décidément de vous un homme précieux ! dit-il joyeusement à l'homme coiffé d'une casquette de drap douteuse qui gravissait les marches avec une bouteille remplie de lait crémeux dans chaque main et qui le salua en hochant le menton.
Dorian prit les deux litres et les coinça contre lui avec son avant-bras, le temps de fouiller dans la poche de sa robe de chambre.
- Voilà votre dû, dit-il avec une satisfaction évidente. Bonne tournée, Père Margier !
L'homme souleva sa casquette d'un doigt poli.
- Bien le bonjour chez vous, M. Dorian, dit-il en redescendant pesamment pour aller ramasser les brancards de sa charrette.
Mon neveu le salua vaguement puis rentra et claqua la porte d'un geste auguste. Il posa l'une des deux bouteilles sur la table puis alla mettre l'autre dans le buffet, la portant comme un vase précieux. J'allai risquer une remarque sur l'absurdité de ce rangement mais il m'invita royalement à prendre le petit déjeuner avec lui. Amusé, je m'assis en face de lui tandis qu'il s'installait après avoir rejeté les pans de sa robe de chambre sur le côté comme si elle avait été une redingote. J'attrapai un bol au hasard et je m'apprêtai à me servir de café, lorsqu'il s'interrompit soudain – il coupait des tranches de pain – pour étendre le bras et échanger nos bols, s'appropriant celui qui était en faïence vert céladon.
Un peu interloqué, je finis par sourire et notai dans un coin de ma mémoire que c'était le sien. Dorian sifflotait toujours. Il était généralement de bonne humeur le matin, excepté lorsqu'il était pris par l'une de ses "affaires", comme j'allais l'apprendre plus tard. Il fredonnait des airs classiques en étalant le beurre et dirigeait un orchestre invisible en chantonnant à voix basse lorsqu'il ajoutait la confiture. Il avait le choix entre la prune, la fraise et même le miel, mais se servait uniquement dans le pot de confiture de mirabelles, n'accordant pas un regard aux autres qui se recouvraient d'une fine peau bleutée. Quant à moi, ayant passé toute mon enfance abonné aux mirabelles de ma sœur Eulalie, je profitai avec délectation des possibilités variées qui s'offraient à moi.
Le café était noir et amer et je devais apprendre à mes dépends que c'était Dorian qui le préparait dans ses jours de grande bonté et lorsqu'il avait envie d'en sentir l'odeur de bon matin, car il n'en buvait pas du tout au petit déjeuner. Il savourait son lait frais avec la satisfaction d'un chat, le flairant d'un air extasié avant de le boire en tenant son bol à deux mains comme un enfant.
- Qu'allez-vous faire aujourd'hui ? demandai-je entre deux bouchées.
- Mon travail, me répondit-il dignement, levant un sourcil offensé. Je ne suis pas en vacances comme vous, monsieur l'instituteur.
- Croyez-moi, j'aurai bientôt plus de travail que je ne pourrai en faire, ripostai-je en riant. Ne soyez pas jaloux.
Il eut un rire de gorge.
- Jaloux, répéta-t-il à voix basse. Il mordit dans sa tartine et mâcha avec méthode avant d'avaler posément. "Comment pourrai-je être jaloux de quelqu'un qui passe ses journées enfermé dans la poussière de calcaire alors que je peux disposer de toute la ville et de la campagne environnante ?"
Il continua à manger, adressant de petits clins d'œil mystérieux à la bouteille de lait et à l'étiquette de la confiture. Il termina un peu avant moi et abandonna encore une fois ses couverts sur la table. Mais il lava soigneusement son bol et le rangea tout aussi précautionneusement dans un coin d'ombre du buffet.
Je ris en moi-même de sa méfiance. Puis je nettoyai consciencieusement les reliefs de notre petit déjeuner, nettement moins hilare cette fois-ci, car je soupçonnai que cette corvée allait se répéter quotidiennement. Pendant ce temps, les bras chargés d'un tas de vêtements, Dorian était monté à l'étage et s'était enfermé dans la salle de bains.
Il n'en ressortit qu'une heure plus tard, habillé de propre, rasé de frais, terminant de démêler ses cheveux noirs humides.
- Vous êtes très élégant, dis-je en jouant négligemment avec ma montre à gousset, appuyé contre le mur du palier, les bras croisés.
- Merci, dit-il sans paraître saisir l'allusion. "J'aime à être – présentable."
Il me lança le peigne, que je rattrapai au vol, et tira un peu sur les pointes de son gilet pour le rectifier.
- Bon journée, mon cher Wenceslas, ajouta-t-il avant de descendre rapidement les marches.
Je le vis ensuite passer dans la cuisine avec sa veste et son chapeau, puis je l'entendis sortir. Je récupérai mes effets dans ma chambre et entrai dans la salle de bains.
Le spectacle qui m'y attendait aurait fait fuir quelqu'un de plus brave que moi, mais je n'avais hélas pas le choix.
