C'est ce matin-là que j'appris sans ménagement qu'il me faudrait user de ruse et de rapidité si je voulais commencer mes journées à l'heure et dans la bonne humeur.
La salle de bains avait été ravagée par une inondation. Ou peut-être par l'une des crues du Rhône. Dans tous les cas, il fallait être un rude philosophe pour ne pas réagir avec indignation. J'avais l'habitude des gens désordonnés et peu soigneux, ayant partagé la même chambre que mon frère Martin pendant des années. Je savais qu'Eugène pouvait atteindre des limites de compréhension humaine lorsqu'il était en pleine étude d'un cas médical compliqué. J'avais vu Constance pleurer après le passage de notre père dans le salon familial et je me savais aussi un tantinet maniaque et donc peu indulgent.
Mais rien ne pouvait être comparé à ce qui allait être mon quotidien matinal et que devait chaque jour affronter Mme Blanc. J'adressai un hommage muet à la brave femme et ressortis pour poser mes affaires sur la tablette de la plante verte. Puis je remontai mes manches et me mis au travail.
Je commençai par enlever tous les vêtements qui flottaient sur le sol. Je les entassai dans un coin à l'exception d'une couverture tâchée d'encre et de peinture dont je me servis pour éponger les affluents qui venaient de la baignoire pour se jeter dans le lac devant la commode. Ceci effectué, je repêchai un blaireau et une brosse, rebouchais les flacons, les mis dans les paniers d'osier qui avaient émigré vers des endroits improbables comme la fenêtre et rangeai le tout sur les étagères.
Et enfin je pus me livrer à ma toilette. Lorsque je ressortis de la salle de bains, je trouvai Mme Blanc sur le palier, armée d'un seau et d'un balai brosse.
- Sage décision, madame, lui dis-je avec compassion. Et je vous remercie encore.
Elle me fit un signe de tête que je pouvais tout aussi bien interpréter comme hostile et entra dans la pièce tandis que je me dirigeai vers ma chambre.
Moins de dix secondes plus tard, elle ressortait des lieux et se précipitait vers moi.
- Le Ciel vous bénisse, M. Augustin, dit-elle avec un large sourire. Si vous pouviez avoir une once d'influence sur lui…
- Je ferai mon possible, dis-je avec sérieux.
Le comique de la situation ne m'apparut que lorsque je fus sorti de la maison et que j'eus marché un peu. J'éclatai alors d'un franc rire et me résignai à cette cohabitation étrange et fantaisiste.
Les dernières journées d'août débutèrent toutes de la même façon et eurent à peu de choses près le même déroulement. Ses habitudes ne changèrent guère après la rentrée, mais je ne pouvais pas évidemment les observer avec autant d'assiduité et, je dois l'avouer, avec autant de curiosité.
Dorian sortait le matin. Il revenait en général vers une heure et mangeait avant de monter sur la terrasse où il passait plusieurs heures à siffloter et parler tout seul, brassant des papiers, des cartes, griffonnant des notes ou lisant avec application l'un des livres que je lui avais apporté, assis en tailleur dans l'un des fauteuil. Peu avant le retour des moutons, il descendait au salon et se postait devant la fenêtre, très droit, tenant le rideau légèrement soulevé. Il restait dans cette position, marmonnant de temps à autre, pendant presque quarante-cinq minutes.
Soudain il lâchait le rideau et se mettait à fureter parmi les tours de livres qui encombraient la pièce, gloussant et babillant pour lui-même. Il en prenait un, le feuilletait, le reposait, en choisissait un autre, marchait sur les journaux comme il aurait joué à la marelle, changeait l'un des drapeaux fichés dans la plante verte de place d'un air de profonde réflexion puis s'étirait soudain. Quelques fois il se dirigeait vers le piano, balayait les dossiers entassés dessus et se mettait à jouer. Il jouait très correctement, mais cependant pas comme quelqu'un qui aime la musique. Il finissait toujours par composer la même suite de notes quasi scolaires puis poussait un long soupir et allait s'allonger sur le tapis.
Il lui prenait parfois des frénésies de rangement, ou du moins des crises de tris qui pouvaient s'y apparenter pour un œil moins habitué que celui de Mme Blanc ou le mien. Je me laissai prendre à l'illusion la première fois, lorsqu'en rentrant de l'école à la mi-septembre, je le trouvai à genoux au milieu d'une demi-douzaine de tas de feuilles et de croquis.
- Vous vous êtes décidé à rendre à cette pièce son aspect normal ? dis-je avec ironie, tenant ma tasse de café avec précaution pour enjamber les piles de cahiers et de livres dans l'espoir d'atteindre la fenêtre.
- Non, non, non et non, Wenceslas ! s'écria-t-il d'un ton fâché. Vous allez rompre le fil fragile de ma réflexion ! N'intervenez donc pas dans ce que vous ne comprenez pas !
Ahuri, je bus une gorgée de café pour me remettre et me brûlai la langue. Je repassai alors dans l'autre sens pour aller me chercher un verre d'eau et déclenchai un nouveau torrent de reproches injustifiés qui s'achevèrent sur une note pathétique.
- Tout est perdu, soupira-t-il soudain en se renversant en arrière et en plaçant les mains derrière sa nuque.
Je m'arrêtai à la porte, saisi d'une idée effrayante.
- Vous n'allez pas laisser tout dans cet état ? m'informai-je.
- A quoi bon ? dit-il avec lassitude. Vous ne pouvez vous en prendre qu'à vous-même, mon cher.
Il était désespérément égocentrique.
Mme Blanc se contenta d'hausser les épaules quand je me réfugiai à la cuisine pour lui raconter cet épisode.
- Si vous l'aviez laissé faire, il aurait peut-être fini par en mettre une partie au feu, dit-elle. Maintenant il faudra attendre que quelqu'un d'autre le sollicite.
- Qui ? demandai-je aussitôt, avec la ferme intention d'aller séance tenante chercher le personnage qui pouvait exiger de mon neveu d'être un peu ordonné.
- Oh, mais n'importe qui, dit la logeuse avant de ramasser son panier et de sortir.
Je restai perplexe. Quelle étrange maison et quelles étranges habitudes ! A chaque fois que je prenais un crayon pour écrire à Constance ce qui se passait ici, je finissais par rouler en boule ma lettre et la jeter à la corbeille. Qui pouvait me croire ? Dorian était si excentrique et ses réactions si extraordinaires que je ne pouvais passer que pour un affabulateur ou du moins laisser à penser que j'étais porté sur l'exagération.
Une fois par semaine, il recevait la visite d'un petit homme bedonnant au visage vérolé, vêtu d'un costume de drap moutarde encore enlaidi par sa cravate de soie marron. Les cheveux gominés de ce monsieur étaient invariablement ébouriffés sur le côté droit et il tirait sur sa moustache huileuse avec une fréquence difficilement supportable.
- Il dort dans le train, me dit Dorian la première fois, alors que nous le regardions s'approcher de la maison, se pressant pour traverser la place, ses coudes rabattus contre son gilet trop tendu et son chapeau écrasé à la main.
- Vraiment ? dis-je sans pouvoir m'empêcher de sourire. "Je ne pourrais jamais, en ce qui me concerne. Qui est-ce ? Le pauvre, il est à bout de souffle."
- Vous lui donnerez à boire, dit Dorian en baillant, comme il aurait donné une consigne pour un chien.
Il lâcha le rideau, se frotta le menton du pouce puis récupéra sa veste derrière la porte où elle était suspendue à l'aide d'un crochet à viande.
- Vous sortez ? m'étonnai-je.
- Mais je reviendrai un jour, ne vous inquiétez pas, mon oncle, me lança-t-il avec un clin d'œil avant de monter l'escalier de son pas vif. "Ne me cherchez pas, je ne serai pas sur la terrasse" cria-t-il encore par-dessus la rampe.
J'entendis la porte s'ouvrir et se refermer à l'étage, puis on toqua au rez-de-chaussée.
C'est ainsi que je fis connaissance avec M. Valentine, l'éditeur de mon neveu. J'avoue qu'à cette époque je commençais à douter sérieusement de l'existence d'un livre écrit par Dorian, étant donné le peu de constance qu'il avait pour répondre ne serait-ce qu'à la facture du gaz.
M. Valentine m'apprit que bien au contraire les œuvres de M. Derient étaient nombreuses, qu'il publiait des recueils de nouvelles à caractère policier, des poèmes et qu'il pouvait même se vanter d'avoir remporté un certain succès avec ses Chroniques du Virage de la Cuiller. Je n'avais jamais entendu parler d'un tel ouvrage mais mes pas m'avaient déjà mené vers cette fameuse épingle à cheveux que l'on rencontre en sortant de Mende par le Nord.
- C'est en effet ici qu'il trouve toute son inspiration, m'expliqua l'éditeur en s'épongeant le front avec un grand mouchoir bleu. "Vous a-t-il dit s'il rentrerait bientôt ?"
- Eh bien, dis-je avec embarras. "Je ne sais pas, il est sorti soudainement et…"
- C'est-à-dire qu'il s'est sauvé, conclut le bonhomme d'un air résigné. Je ne le verrai donc pas aujourd'hui. Il se leva et remit son veston pour cacher ses aisselles auréolées de sueur. "Il ne vous a rien laissé pour moi ? Non, évidement. Je vous souhaite le bonjour, monsieur."
Et il s'en alla, les épaules voûtées. Il me fit tellement pitié que je grimpais quatre à quatre les marches pour aller dire ma façon de penser à Dorian. Mais il n'était pas sur la terrasse et je ne parvins pas à comprendre comment il avait pu s'échapper puisque j'avais laissé tout au long de l'entretien la porte du salon ouverte, dans l'espoir justement de l'intercepter.
Il réapparut juste à temps pour éteindre l'affreux réveil qui se déclenchait tous les soirs, peu avant la tombée de la nuit, sur la terrasse. Réapparaître est le mot car il se matérialisa littéralement soudain, me cachant l'ultime rayon qui me permettait de déchiffrer les conseils donnés en marge de mon abécédaire.
