- Par où donc êtes-vous passé ? m'écriai-je. Je n'ai pas entendu la porte s'ouvrir !

Il s'assit sur la murette, laissant pendre une jambe dans le vide, la main sur le genou relevé de l'autre.

- Si vous aviez un peu d'observation et de logique, mon cher Wenceslas, vous auriez tout de suite deviné, me dit-il d'un ton malicieux.

- En vérité je ne connais pas encore tous les recoins de cette maison ! répliquai-je, vexé. Vous avez cet avantage sur moi.

Il partit d'un franc éclat de rire. Le soleil déclinant dorait les deux canines un peu pointues qui lui faisaient un sourire de jeune loup. Il sauta sur ses pieds et vint près de moi.

- Voyez-vous, déclara-t-il en s'accroupissant à côté de mon fauteuil, je suis un peu sportif. Et il n'y a pas beaucoup d'espace entre notre toit et celui de la famille Charret, nos voisins. Un peu d'escalade sur la tonnelle, un bref exercice d'équilibre et, sans efforts, vous voici hors de portée des inopportuns.

Il ramassa les quelques brindilles brisées et racla les débris de poussière de tuile qui se trouvaient sous la glycine.

- Et voici élucidé tout le mystère de ma disparition, conclut-il avec emphase en se redressant.

- Tout ceci ne m'explique pas pourquoi vous avez infligé une si cruelle déception à ce pauvre homme, dis-je sévèrement.

Il mit ses mains dans ses poches avec nonchalance.

- Il aura eu le plaisir de discuter avec vous, mon oncle, répondit-il tranquillement. Et moi celui de faire un peu d'escalade.

La raison de sa fuite m'apparut clairement.

- Vous n'aviez pas fini votre texte, accusai-je.

Il me lança un coup d'œil par-dessus son épaule, tandis qu'il se remettait en observation sur la murette.

- Epatant, lâcha-t-il à mi-voix.

- Vous vous êtes trop pris à vos écrits, marmonnai-je, conscient qu'il se moquait de moi.

Je ne l'entendis pas rire mais je vis le mouvement saccadé de ses épaules. Malgré moi, je me sentis gagné par son hilarité et je ne réussis pas à lui garder rancune.

Cela se passait quelques jours à peine avant la rentrée.

Et enfin arriva le jour fatidique. Vêtu de mon costume gris et d'un col amidonné par les bons soins de Mme Blanc, rasé de frais et une boule dans la gorge, je partis pour l'école communale avec la bénédiction de Dorian et un peu de la confiture de sa tartine sur ma manche. Il faisait chaud, de ce temps qui sent l'automne, doux et tranquille. Les ormes étaient encore tout bourrus de feuilles à peine ourlées d'or. Les lézards sur les pierres, me saluèrent en filant entre les fissures, brèves flèches d'émeraude.

M. Victor, mon honoré collègue et directeur m'avait donné le cours préparatoire. Mes élèves avaient entre six et huit ans, à l'exception du grand Dominique qui allait sur ses douze ans. Les enfants m'avaient bien accueilli et je m'étais senti tout de suite à l'aise. Ils s'étaient attachés à moi dès le premier jour. Ils n'arrivaient jamais sans m'apporter un nouveau caillou à ausculter, un nouvel insecte à serrer dans la boite percée de trous, un quart de pomme entamé, un trèfle à trois feuilles et demi fripé comme un éventail en papier, serré dans leurs poings maladroits,.

Le grand Domi, comme les enfants l'appelaient, ses genoux relevés presque contre son menton, s'asseyait au fond de la classe et me suivait des yeux avec adoration. Il avait des cheveux blonds filasses qui lui tombaient un peu dans les yeux et une large bouche au sourire de poète, comme on dit. Il était toujours vêtu du même gilet de velours fané et portait des chaussures incroyables, surdimensionnées, aux lacets de cuir blanc et qu'il astiquait pendant des heures, crachant dans son mouchoir pendant la récréation.

Un des premiers jours de septembre, après la partie de loup que j'avais partagée avec mes élèves, je me laissai tomber sur la marche devant la salle de classe, à côté de Dominique qui, courbé sur ses souliers, frottait avec application.

- Eh bien, mon garçon, comment cela s'annonce-t-il ? demandai-je pour engager la conversation.

- Je… vas pas rester longtemps… monsieur, dit-il de sa voix lente et déjà un peu grave. Il s'arrêta et reprit son souffle. "Demain, les vendanges…"

- En effet, ajoutai-je. Tu vas être bien occupé. Mais tu reviendras après, n'est-ce pas ? C'est important, l'école.

Il baissa la tête et décoinça le gravillon glissé entre les rainures de sa semelle.

- Pas pour moi… monsieur, dit-il avec effort. Le père… il dit… pas pour un garçon… comme moi.

Je hasardai une main sur son épaule et la serrai gentiment.

- Mais si, Dominique. C'est aussi pour toi, l'école. Tu aimes être ici, n'est-ce pas ?

Ses yeux gris reflet d'étang brillèrent quand il se tourna vers moi.

- Oui – monsieur. Il reprit haleine. "J'aime… l'école."

- Tu as raison.

Je consultai ma montre à gousset, remis les manchons que j'avais laissés sur l'appui de la fenêtre et me levai pour rappeler mes dix-neuf souris et leur chat. Mais avant de frapper dans mes mains, je tapotai la tête de Domi.

- N'oublie pas que j'attendrai ton retour en classe, dis-je en lui adressant un large sourire.

Il se déplia – il était presque aussi grand que moi – et croisa ses mains sur sa poitrine.

- Je... promets, monsieur, dit-il lentement.

Gilou, le plus petit des élèves, le prit par la main et le conduisit dans le rang.

Mes élèves étaient tous gentils et innocents. Ils avaient de bonnes joues rondes et brunes, des blouses qui avaient appartenues à leurs frères aînés – ou leurs sœurs aînées – des mains pas toujours propres et des chaussettes dépareillées. Ils avaient leurs favorites dans les lettres que je leur épelais, boudaient si je ne choisissais pas leur exemple de choses à additionner et leurs étourderies étaient souvent tellement comiques que je devais faire tous mes efforts pour ne pas éclater de rire. Ils adoraient taper la brosse ou porter mon cartable et coiffaient leurs épis à l'eau du robinet de la cour de récréation. Ils ne pouvaient pas concevoir que je ne sois pas "un papa" et cherchaient à deviner laquelle des jolies dames qui passaient devant la grille allait s'arrêter pour me demander si elle achèterait un rôti pour dimanche.

Les jours passaient si vite que je ne m'apercevais pas de la vitesse à laquelle s'écoulaient les semaines. Lorsque je rentrais le soir, je m'attelais aussitôt à corriger mes cahiers et à préparer ma classe du lendemain et bien souvent je m'endormais sur mon travail pour me réveiller tard dans la nuit, en sursaut et courbaturé. Une fois, en titubant de sommeil, je me rendis à la salle de bains pour me passer un peu d'eau sur le visage et je découvris à la lueur de la bougie que j'avais emmenée avec moi que je n'étais pas le seul à être debout à cette heure singulière.

- Vous devriez décrocher le réveil et vous en servir pour vous lever plus tôt, au lieu de vous obstiner à rester éveillé le soir, me dit Dorian dans la pénombre fraîche, appuyé contre le mur à côté de la porte de la terrasse.

La nuit découpait son profil sur le carrelage. Il portait sa robe de chambre, avait un pied contre le mur et les bras croisés.

- Mais le réveil vous sert, balbutiai-je en clignant des yeux. Il me déplairait de vous ennuyer pour…

- Il me déplairait à moi que la fatigue accumulée vous empêche de faire ce métier que vous aimez tant, m'interrompit Dorian avant de sortir sur la terrasse et de refermer la porte derrière lui.

Je compris qu'il avait écouté tous les récits que je lui faisais avec enthousiasme et que ses apparentes occupations – il avait successivement disséqué des œufs à la coque, reconstitué un puzzle en bois aussi laid que peu intéressant et découpé tous les E majuscules des journaux qu'il avait à sa disposition – ne l'avaient pas empêché d'entendre ce que je ressentais.

Mais je ne décrochai pas le réveil de la tonnelle car j'avais obscurément compris, depuis longtemps que cette sonnerie stupide à une heure indue revêtait une importance particulière pour lui. Je me rendis en ville – par l'autobus qui était ma foi confortable et distrayant – et je me fis l'acquéreur d'une jolie petite pendule de voyage qui me réveilla dorénavant à cinq heures.

Le dimanche, elle ne se manifestait pas et c'était un délice de la toiser d'un regard bouffi de sommeil pour me renfoncer après sous mes draps. Le soleil ensuite se faufilait entre les persiennes entrouvertes et je savais qu'il me fallait me lever. Le dimanche était un jour de bonne humeur pour moi comme pour Dorian mais nous n'avions pas les mêmes raisons, comme je le constatai dés la fin de ma première semaine chez lui.

L'avant-veille, après l'épisode de la bouteille de champagne offerte en guise de provision pour le civet, nous avions réussi à convaincre Mme Blanc de recommencer à nous faire à manger. Dorian m'avait clairement signifié qu'il comptait sur moi pour le débarrasser les légumes verts. Samedi soir, la brave femme avait cuisiné des tomates au persil et il en était resté suffisamment pour qu'elle n'ait pas besoin de revenir le lendemain.

Mon neveu se leva donc dans d'excellentes dispositions. Lorsque je descendis en terminant de nouer ma cravate, ma veste de lin crème sur le bras, il rangeait son bol favori dans le buffet. Il se tourna vers moi, dans un grand mouvement de sa robe de chambre entrouverte sur le col déboutonné de sa chemise.

- Ah ah, dit-il en se frottant les mains. Vous voilà ! Vous avez senti que le vent de la découverte soufflait sur cette maison ! Epatant !

Un bref coup d'œil sur la cuisine me permit de deviner tout de suite à quoi il faisait allusion.