Trois casseroles empilées au milieu du petit déjeuner voisinaient avec des pots de couleur, des tubes à essai, une bouteille remplie d'un liquide suspect, des bandes de gaze roulées et plusieurs boites d'allumettes.
- Vous avez l'intention d'utiliser le poêle, accusai-je. Je me penchai pour vérifier le bouffant du nœud dans le fond de la marmite retournée sur l'évier. "Je ne m'associerai pas avec vous, Dorian. Mme Blanc ne veut pas que vous utilisiez sa cuisine pour vos expériences. La pauvre femme en sera désolée."
- Elle en a vu d'autres, dit-il en haussant les épaules. Puis s'approchant pour m'aider à passer ma veste : "Allons, mon oncle, vous ne savez pas même en quoi consistent mes recherches !"
- Je sortais, quoi qu'il en soit, dis-je fermement. Je vais à l'église.
Il recula d'un ou deux pas, me considéra de haut en bas puis soupira.
- Oui, c'est vrai. J'aurai du deviner, dit-il d'un ton déçu. Eh bien je vous reverrai à midi.
Je pris mon chapeau sur le portemanteau, m'en coiffai, puis je m'aperçus que j'avais oublié ma bible dans ma chambre. Je remontai donc la chercher puis je dévalai à nouveau les marches, sifflotant un début de cantique comme Eugène m'en avait donné l'irrespectueuse habitude.
- Vous êtes un drôle d'instituteur, cependant, me lança Dorian qui avait démonté le tiroir à couverts et y fourrageait.
Je m'arrêtai, la main sur le loquet de la porte.
- Je sais, dis-je en riant. Un instituteur de la IIIème République qui se rend à l'église de bon cœur, c'est assez inhabituel à notre époque moderne. Cela faisait beaucoup jaser à l'école des maîtres, mais je n'y renoncerai pour rien au monde.
Mon neveu interrompit sa bruyante activité et scruta mon visage avec une sorte d'incompréhension mêlée d'envie.
- Mais du fait que vous êtes un libre penseur, un homme d'esprit, peut-être ne croyez-vous pas en Dieu ? hasardai-je.
- Au contraire, me répondit-il avec sérieux. Il faut assurément que ce que nous voyons autour de nous d'inexplicable ait été créé par un être supérieur, car la science ne peut l'imiter. Mais avoir la foi ne signifie pas cependant aimer ou adorer Dieu. Et moi, j'ai des raisons personnelles d'être fâché avec le personnage. Je ne vous accompagnerai donc pas à l'église.
Je le saluai et ouvris la porte.
- Je n'avais pas l'intention de vous y forcer, ajoutai-je en souriant.
- Mais vous aviez celle de me le proposer, riposta-t-il avec toute sa gaîté habituelle.
Je sortis donc et la discussion fut close pour un moment, mais ce bref échange de points de vue m'avait intrigué. Dorian semblait décidément un étrange personnage, aux multiples facettes. Ses promenades le menaient à des endroits bien plus insolites et variés que je ne pouvais l'imaginer. Je m'en rendis compte quelques jours plus tard, en emmenant mes élèves marcher au bord des champs, dans l'idée de leur faire ramasser les derniers coquelicots de la saison, que nous étudiions alors en classe. J'avais derrière la tête de croiser Dominique et d'encourager le garçon à revenir à l'école, à défaut de convaincre son père de la nécessité de son éducation. Je scrutai donc les visages en sueur des travailleurs et ma surprise fut grande en découvrant soudain mon neveu parmi eux. Toujours vêtu de son gilet noir, en manches de chemises, il était juché sur une charrette et brassait à l'aide d'une fourche comme s'il n'avait fait que cela toute sa vie. Les autres autour de lui avait l'air de trouver sa présence naturelle.
Lorsque je l'interrogeai, le soir même, il éluda la question, me persuada que j'aurai eu avantage à faire étudier les lavandes aux enfants et finit par s'enfermer dans la salle de bains un temps assez long pour décourager Pénélope elle-même.
J'en déduisis que ses activités étaient plus diverses qu'il ne s'en vantait et qu'il ne fallait pas le brusquer si l'on voulait obtenir plus d'information.
C'est dans ce contexte-là, lors des vacances de la Toussaint, que l'incident de la bibliothèque se produisit.
Dorian s'était absenté pour deux jours, ne laissant comme indication qu'un bout de papier quadrillé sur lequel il avait griffonné de son écriture insensée :
"reviens le 4, pas besoin de charbon – Mme Blanc"
Papier que nous avions trouvé coincé sous le pot de confitures de mirabelles. La logeuse avait grommelé qu'il aurait pu la prévenir avant qu'elle ne remplisse le seau et, tout à ma curiosité de connaître sa destination, je n'avais pas pensé à la questionner sur ce sujet lui aussi mystérieux.
Je me retrouvai donc seul pour le premier jour de congé et après avoir savouré le calme de la maison, fait une petite promenade au court soleil de cette matinée d'automne, je revins au salon et fis face au désordre apocalyptique qui y régnait.
Dorian avait entrepris d'étudier je ne sais quelle écorce d'arbre et il y en avait des copeaux un peu partout sur les fauteuils de peluche rouge, le manteau de la cheminée, le tapis oriental, et les journaux étalés sur le carrelage en étaient poudrés. Le tableau noir était recouvert d'inscriptions insensées et de toute manière illisibles, il y avait une tête de chou moisie dans la jatte en porcelaine et l'une des piles de livres était soutenue par une demi porte d'étable, à en juger par les traces de boue mêlée de paille.
Je ne sais vraiment ce qui me prit soudain. Je m'étais habitué à cette pagaille et j'avais acquis de surprenantes facultés d'oubli. Après avoir enjambé les cartouches répandues sur le sol, une fois blotti dans le fauteuil à bascule avec un bon roman, je pouvais faire complète abstraction de ce qui m'entourait. Mais ce jour-là, peut-être poussé par la coutume qu'avait Constance de faire un grand nettoyage de la maison à chaque début de saison, je m'agenouillai brusquement et me mis à retourner les livres pour lire leurs titres.
Au bout de trois heures, j'avais mal au dos, déboutonné mon col et mon gilet et trié les deux tiers des ouvrages par ordre alphabétique. J'attrapai la robe de chambre de Dorian suspendue au crochet à viande. Elle était en drap bleu délavé, maculée de tâches d'encre et de petits trous en étoiles qui pouvaient être dus à des brûlures de tisons ou de cigarettes. La manche droite portait une large tâche rosâtre.
En bref, elle était en loques et je m'en servis donc pour nettoyer les étagères qui couraient le long des murs. Une fois essuyées et lavées, elles apparurent d'une jolie couleur bois de merisier et, très satisfait de cette découverte, j'y installais donc les volumes en leur donnant un coup de chiffon au passage.
Il me semblait être à nouveau à la maison familiale et je m'attendais presque à voir Isidore en me retournant, car nous avions passé des heures ensemble à astiquer les rayons de la bibliothèque de mon père, sous l'égide implacable de Thérèse.
J'étais donc d'excellente humeur et, passant une main dans mes cheveux collés par la sueur, je me mis à siffler d'un air d'opéra tout en classant le dernier tiers des livres – ils étaient tous consacrés à la botanique – sur les étagères qui restaient.
Je m'aperçus qu'il y avait un espace où quatre trous laissaient deviner que quelque chose avait du être vissé autrefois au milieu des rayonnages. En investiguant sous la nappe de la table ronde, je retrouvai le miroir qui s'y ajustait. Les quatre vis étaient respectivement dans une tasse où restait un peu de lait caillé, sous le pouf, derrière le tableau et dans le pot de la plante verte. Je m'armai du tournevis déniché au milieu des couteaux plantés en forme de A dans la tapisserie et re-fixai le miroir. J'y croisai mon reflet, le front rouge, des traces de poussière sur les joues et mes cheveux blonds en bataille et je continuai à ranger avec d'autant plus d'enthousiasme.
J'étais en train de déraciner les couteaux et de les ranger dans le râtelier prévu à cet effet que j'avais découvert entre le coussin et le dossier du divan, et j'avais déjà décroché la corde et empilé toutes les feuilles volantes en un tas correct épais d'une vingtaine de centimètres, lorsque la porte s'ouvrit.
Il y eut un silence de plusieurs secondes.
- Mon Dieu, laissa ensuite échapper quelqu'un.
Je me retournai en souriant.
- Est-ce que ça ne vous parait mieux comme ça, Mme Blanc ? lançai-je, fier de moi. Si vous voulez bien passer la serpillière sur le sol, je me ferai un plaisir d'aller vous taper le tapis et les coussins.
La logeuse hocha vaguement la tête.
- Mon Dieu, monsieur, répéta-t-elle. Vous êtes bien certain de ce que vous faites ? Vous lui direz bien que c'était votre initiative, pas la mienne. Il va se mettre dans un état…
Je descendis de l'escabeau sur lequel j'étais juché.
- Si vous voulez, répondis-je avec un peu d'impatience. Mais je ne vois pas pourquoi il y aurait sujet à piquer une crise de nerfs. Après tout nous partageons cette pièce.
- Plus pour longtemps, je le crains, marmonna la femme en se penchant pour attraper un bord du tapis que j'avais à moitié roulé.
- Attention, dis-je vivement. J'ai rassemblé toutes ses épluchures d'écorce là-dedans. Ce sera plus facile à évacuer.
- Oh là là, murmura la logeuse et elle continua à gémir et se plaindre à voix basse d'une manière tout aussi absurde en lessivant le carrelage, pendant que j'ôtais les drapeaux en cure-dents de la plante verte et emportais à la cuisine les assiettes vides – à l'exception de quelques débris de pain à divers états avancés de moisissure que je mis à la poubelle – et elle refusa catégoriquement de m'aider à raccrocher le fusil au-dessus de la cheminée.
Malgré la mauvaise volonté évidente de Mme Blanc, lorsque la nuit tomba des rideaux propres et intacts étaient suspendus à la place des lambeaux des précédents, les coussins avaient repris leurs couleurs originelles, je terminais d'assurer le cran de sûreté du piège à loup et j'avais remis le tableau sur son trépied – sans cependant en effacer les inscriptions, car au dernier moment la pensée que Dorian, lui, pouvait peut-être les relire, m'avait arrêté.
Je posais la demi porte à l'extérieur de la maison, me redressai et me frottai les mains. Les genoux de mon pantalon étaient sales, ma chemise froissée et des toiles d'araignée avaient enroulé leurs peluches poussiéreuses aux boutons de mon gilet.
- Enfin, dis-je en revenant au salon et contemplant la pièce rangée et étincelante. "Quel endroit agréable pour passer la soirée ! Je n'aurai jamais cru que cette cheminée fut si belle."
- Vous l'avez savonnée et vidée comme un vrai ramoneur, commenta Mme Blanc en venant se placer à côté de moi. "Dieu me bénisse, monsieur, vous êtes plus maniaque que ma sœur", ajouta-t-elle d'un ton teinté de reproche.
- Avouez que vous travaillerez mieux dans ces conditions, protestai-je.
- J'en dormirai pas de la nuit, ça, pour sûr, grommela-t-elle. Attendez de voir ce qu'il va dire, lui…
- Il en sera certainement très satisfait, affirmai-je, quoi qu'un peu troublé par l'attitude de cette femme. "Il n'a pas le temps de nettoyer et remettre en ordre lui-même, d'ordinaire."
La logeuse me regarda d'un air tellement dubitatif que je commençai à avoir peur de la réaction de mon neveu. Mais la fatigue de la journée me permit cependant de dormir comme un bienheureux cette nuit-là. Je savourai le sentiment du travail bien fait tout au long de la journée du lendemain, mais vers six heures en allumant le feu, j'eus comme un mauvais pressentiment. Je repris tout de même mon livre de la veille et m'installai dans mon fauteuil, à gauche de la cheminée. Je cherchai ma page et tentai de continuer ma lecture, mais mon oreille guettait malgré moi le bruit de la porte d'entrée.
Enfin ses pas rapides montèrent les marches et il passa le seuil en sifflotant joyeusement.
