Dorian se réserva cependant le droit de faire allusion à l'incident de la bibliothèque sous forme de piques qui surgissaient aux moments les plus inattendus, ainsi que je m'en aperçus quelques jours plus tard. Nous venions d'avoir une discussion assez mouvementée durant laquelle il avait soutenu que la modernité ne servirait qu'à encourager les gens à se comporter en égoïstes et sans-gêne, me contredisant exprès alors que je citai tous les progrès qui nous apportaient confort et avantages médicaux.

- Vous prenez systématiquement un exemple qui n'a rien en commun avec ce que je dis, protestai-je au bout d'un moment, impatienté. "Je voudrais que mes frères et sœurs puissent vous rencontrer et comprendre ce que je dois vivre chaque jour", ajoutai-je, sarcastique, en allant à la fenêtre.

- Oh, mais quelle excellente idée ! s'exclama Dorian en relevant le nez du journal dans lequel il s'était absorbé pendant mon exposé. "Cela ne peut pas manquer d'être intéressant pour quelqu'un qui étudie les caractères humains comme moi. Votre famille a l'air si – pittoresque."

Je compris qu'il n'avait pas saisi l'ironie ni davantage écouté le reste de mes paroles et je laissai retomber le rideau, dépité, avant de retourner m'installer dans le fauteuil.

- Vous pouvez bien critiquer, vous en faites partie de cette famille, malgré vous, marmonnai-je au bout d'un moment.

Le silence continua à régner dans la pièce. Une page du journal se tourna. Puis je sentis son regard peser sur moi et je relevai la tête.

Il était en train de m'observer par-dessus les gros titres.

- Les fées du logis sont parfois susceptibles, n'est-ce pas mon cher Wenceslas ? commenta-t-il.

Je fis la sourde oreille car je le savais capable de répéter plusieurs fois une de ses plaisanteries jusqu'à ce qu'elle obtienne la réaction escomptée.

Mais je l'entendis néanmoins pouffer de rire pour lui-même.

Quelques fois, je regrettai presque d'avoir hérité d'un caractère pacifique. Cela m'arriva par exemple lorsqu'un froid jeudi après-midi le grand Domi apporta un colis pour moi. Il rôdait souvent autour de l'école – dans l'espoir de m'apercevoir, m'avait dit M. Victor – et mon honoré collègue lui confiait les lettres qui arrivaient à mon intention. En effet, je n'avais pas encore réussi à soustraire à Dorian l'adresse exacte de notre maison. Mme Blanc ne la connaissait pas et le courrier se volatilisait à peine le seuil franchi, au contraire des journaux.

Je remerciai Dominique, glissai dans sa mitaine usée l'un des pains au beurre tout chaud que Mme Blanc était en train de faire et fourrageai gentiment dans sa tignasse. Il m'adressa un large sourire heureux et s'enfuit à grandes enjambées maladroites. Je le suivis des yeux puis refermai la porte en frissonnant.

- Oh oh, cela vient de ma famille, dis-je avec excitation en posant le paquet sur la table.

- Tenez, dit la logeuse en me tendant un couteau propre. Vous auriez du lui dire de s'arrêter prendre une tasse de cacao, à ce petit.

- Vous avez raison, dis-je, fâché de ne pas y avoir songé moi-même.

- Vous y penserez la prochaine fois, avec votre bon cœur, monsieur, me dit gentiment la femme. "Allons, ouvrez, que vous êtes tout émoustillé."

Je fis donc sauter la ficelle et découvris le plaid écossais qui garnissait d'ordinaire la liseuse de Constance, dans lequel nous nous blottissions lorsque j'étais enfant. Elle y avait agrafé un bristol sur lequel il était écrit : tu te sentiras un peu à la maison et il te protègera du froid les longues soirées d'hiver.

Dorian déboula dans la pièce alors que le papier d'emballage était encore sur la table.

- Ah, mon colis est arrivé, s'exclama-t-il tout joyeux. Comment le trouvez-vous ?

- Je ne me serai jamais permis de l'ouvrir s'il vous avez été adressé, balbutiai-je, humilié. Mais c'était pour moi.

- Très bien, très bien, continua-t-il sans se préoccuper de ce que je venais de dire et en soulevant le papier brun. "Ou est-il passé ? J'espère qu'il n'est pas cassé."

Il trouva le plaid encore plié sur la table car je l'avais posé pour lire la lettre qui accompagnait le cadeau. Il le déplia, le retourna en l'examinant.

- Charmant, tout à fait parfait, commenta-t-il en tirant sur le tissu. Eh bien, ce n'est pas du tout ce à quoi je m'attendais…

- Evidemment puisque cela m'est destiné, vous dis-je. C'est un cadeau de ma sœur, intervins-je, abasourdi.

- La matière est incroyablement douce, dit-il encore, l'air d'un professionnel. Et il sent bon !

Et sur ce, il s'en enveloppa et se dirigea vers le salon.

- Mais attendez, protestai-je en le rattrapant. C'est mon plaid !

- Certainement, mon oncle, je l'avais remarqué, m'assura-t-il avec aplomb, l'air de douter de ma bonne santé mentale. "Ma mère ne m'enverrait jamais une chose pareille."

- Eh bien que faites-vous avec, alors ? ripostai-je, vexé par l'expression qu'il avait utilisée.

- Quoi ? Vous n'avez pas l'intention de l'utiliser maintenant, n'est-ce pas ? Et puis je n'ai plus de robe de chambre depuis que vous avez jugé bon de transformer la mienne en serpillière.

Estomaqué par sa logique, je le laissai retourner dans son antre où il se jucha aussitôt sur le divan avec un livre et sa loupe, le plaid dépassant derrière sa tête comme un chapeau pointu.

C'est ainsi qu'il se l'appropria et je dus avouer qu'il en faisait un très bon usage. A peine rentré, il s'en drapait et se promenait avec dans toute la maison. Il était extrêmement frileux et s'était armé d'une casquette à rabats, d'une écharpe de laine bleu nuit interminable et d'une longue veste noire épaisse dès les premiers frimas de la fin d'automne. Je me demandais sincèrement ce qu'il allait mettre quand la neige tomberait, puis je découvris un matin glacé son manteau doublé de fourrure et sa toque digne des rangs de l'armée prussienne.

Mais bien avant cela je l'avais déjà vu allumer la cheminée à la fin d'une douce soirée de septembre. Il était extrêmement adroit pour cela, bâtissait une sorte de pyramide inca avec des branchettes, fourrait à l'intérieur un morceau arraché à l'un de ses précieux journaux et réussissait à faire partir un feu durable à l'aide d'une seule allumette. J'observais toujours cela avec beaucoup d'admiration en repensant aux innombrables échecs que nous avions essuyés avec mes frères, jusqu'au jour où je découvris que mes élèves en étaient parfaitement capables eux aussi.

En effet, après les premières semaines d'adaptation à l'école, et surtout après avoir appris à les connaître, j'avais décidé d'aller visiter chacun des enfants pour rencontrer leurs familles. J'avais commencé avec Gilou, le plus petit, et terminé avec Dominique, le plus âgé évidemment.

Je ne savais pas encore à l'époque à quel point ils allaient être liés à mon destin.