Gilou habitait à la sortie du village, dans une grosse maison aux pierres apparentes polies par les intempéries, qui avait du autrefois être une ferme isolée mais que l'expansion de Mende avait fini par rattraper. Gilou avait de grands yeux bleu clair illuminés, qui n'étaient pas sans me rappeler ceux de Dorian, et des boucles noires qui tombaient en accordéon sur son front. Ses joues rondes, ses mains potelées et son léger zozotement faisaient de lui un bambin adorable et il en profitait amplement, penchant la tête de côté avec un sourire malicieux pour mieux vous faire fondre. Il faut lui accorder qu'il partageait généreusement tous les bonbons que ses mines lui faisaient gagner. Il portait en général une blouse de coton rouge nouée sur l'épaule par un ruban effiloché, qui cachait ses culottes courtes et lui donnait l'air d'avoir une robe. Sur sa poche droite, une grosse marguerite était brodée. Ses chaussettes n'avaient plus d'élastiques et les lacets de ses godillots étaient toujours impossibles à défaire.
En approchant de la maison, je compris pourquoi ses cols me rappelaient souvent ceux de mes nièces. Gilou était le dernier d'une fratrie de sept enfants dont quatre filles qui le précédaient de quelques années à peine. Sa mère m'accueillit chaleureusement. C'était une brave femme dont la large poitrine tendue de calicot fleuri pouvait embrasser deux personnages de ma corpulence ou trois enfants étagés entre cinq et huit ans. Elle voulut absolument que je goûte à sa crème et à son pain. Gilou sautillait autour de moi, ses cils de velours papillonnant d'excitation et des étoiles dans les yeux. Il me tira par la main jusqu'à la chambre qu'il partageait avec ses deux frères de dix-sept et vingt ans. Il crapahuta sous le lit pour aller chercher sa boite à trésors et exhiba avec fierté une mue de serpent et le doryphore sec qui faisait le clou de sa collection. Son père arriva sur ces entrefaites et tint à me faire absorber un verre de son alcool de prune. Malheureusement, il le fit après m'avoir expliqué dans quelles conditions il l'avait distillée. Je trempai mes lèvres dedans par politesse et fus sauvé du haut-le-cœur par Gilou qui insistait pour m'emmener à sa cabane.
Mes élèves étaient peut-être incapables de réciter l'alphabet sans hésitation, mais ils avaient parfois des inspirations salutaires.
Après Gilou, dont le nom officiel était en réalité Gilles Lambert, je visitai les triplés Baffy. Ils ne se ressemblaient pas du tout physiquement mais ils avaient exactement le même caractère. René était mince et blond, Baptiste rebondi avec une tignasse châtaigne et Jacques un vrai rouquin à la peau de lait. Ils me présentèrent à leurs parents, les épiciers de la Rue Qui Descend et je repartis avec un sachet de sucreries que Dorian apprécia beaucoup et une tablette de chocolat que je cachai après avoir vu ce qui était arrivé aux bonbons.
Ensuite je dus couper à travers champs, sauter trois barrières et abandonner ma vieille casquette à une chèvre obstinée pour atteindre la Grange Bleue où habitaient André et Camille Tourman qui devaient chaque jour faire cinq kilomètres pour venir à l'école. Camille était le plus âgé des deux et il aurait du passer dans la classe supérieure s'il n'avait pas été absent une bonne partie de l'année précédente à cause d'une chute qui lui avait brisé la jambe. Il était resté légèrement boiteux, mais cela ne l'empêchait pas de tirer son petit frère par une main et de porter de l'autre leur déjeuner dans une boite en fer-blanc. Camille était très intelligent, calme et posé, tandis que son petit frère semblait constamment s'être assis sur une fourmilière.
Rendre visite au petit Lucien qui bégayait fut le plus aisé car c'était le fils du patron de Chez Pacôme. Le garçonnet aux yeux verts en amande et au nez piqueté de son avait tellement de mal à dire son prénom que nous l'appelions tous Lulu. Il semblait affligé d'une déveine incroyable qui n'était pas sans me rappeler la mienne à son âge. Dans les quarante-cinq minutes que dura ma visite chez lui, il réussit à casser deux verres, une roue de son train en bois et à coincer la main de sa petite soeur dans la porte de la cuisine. Son air désespéré lui donnait un air de petit caneton égaré et je le pris d'autant plus sous ma protection que son père me jura qu'il ne voyait pas comment je pourrais en tirer quelque chose sans devenir enragé.
Lulu avait cependant déjà un autre champion dans la classe, Piquette comme l'appelait ses camarades, ou plutôt Joseph Marion, qui venait avec assiduité le chercher avant l'école et le raccompagnait d'autorité à la fin des classes, veillant à réparer tout au long du trajet les maladresses de son petit protégé, qui avait le chic pour buter dans une pile de pots en grès, marcher sur la queue d'un chien méchant, traverser la route au passage d'une charrette, s'attirer les foudres d'un groupe de commères. Joseph habitait près de la gare et arborait toujours une figure maculée de charbon, en digne fils de cheminot qu'il était. Joseph était un retardataire avec qui les lettres étaient fâchées mais qui était doté d'une extraordinaire mémoire. Il pouvait vous réciter les dictées de l'année précédente sans ciller et adorait les leçons d'Histoire de France.
Piquette était toujours flanqué de sa petite cour de fidèles qui, outre Lulu, comptait les deux Jean, François, Simon et Marcel. Les deux Jean paraissaient tout droit sortis d'un conte. Ils avaient été élevés ensemble dans l'Impasse de la Gibelotte, partageant biberons, vêtements, soupes et jeux dans le caniveau. Ils étaient inséparables et tellement différents que cela en devenait drôlissime. Jean Mathieu était grognon et susceptible, blond comme une aile de perdrix, mais pacifique et loyal au fond. Jean Lévi était rieur, optimiste et même un peu moqueur, avec une crinière noire et des yeux téméraires qui étincelaient au moindre défi. Ils se défendaient l'un l'autre avec une amitié indéfectible. J'avais bon espoir qu'un jour le caractère prudent de Jean Mathieu détrempe sur la nature insouciante de Jean Lévi et que les habitudes joyeuses du Jean brun déteignent sur l'humeur sombre du Jean blond.
François Cagne était le fils du boucher. Il avait de grands yeux de bébé et les cheveux tellement clairs que les autres l'avaient surnommé "Brin de coton". Il venait en classe avec un agneau en peluche tellement usé que l'une de ses pattes tenait par trois fils bleus et qu'il n'avait plus qu'un oeil. Tous les matins, Piquette le cachait au fond de la sacoche de François et le sermonnait pour que la bête n'apparaisse pas pendant la journée. A dix heures, l'animal désobéissant s'était encore une fois échappé et blotti dans les bras de son propriétaire... et le bon Joseph récoltait un ou deux horions en empêchant les grands de se moquer de notre distrait François qui suçait son pouce assis sur la marche.
Simon Fauvette était le seul de la classe à porter des lunettes qu'il passait d'ailleurs presque tout son temps à essuyer. La tondeuse passait sur sa tête avec plus de régularité que le courrier. Il avait deux bosses sur le haut du front, qu'il prétendait dues à son lignage royal - elles auraient permis de poser la couronne sur sa tête sans risque de chute - et que les autres lui assuraient être une évolution de l'espèce humaine vers les vaches. Il s'en inquiétait un jour sur deux et me demandait souvent de lui relire le passage adéquat du livre de sciences naturelles à la récréation. J'avais beau lui certifier que cela ne dépareillait pas son visage et ne risquait pas d'affecter sa descendance, il me regardait d'un air douloureux, hochait la tête et me disait d'un ton grave : "Tout le monde ne naît pas beau comme vous, monsieur. C'est dur pour les enfants de ne pas avoir la moustache."
Marcel Bourgeois était la tête dure de ma classe. Il avait un tic à l'oeil gauche, qu'il cachait sous une longue mèche qui lui balayait la figure et s'ombrageait dès qu'on avait l'air d'y porter un peu trop d'attention. Il était facilement moqueur, sans doute en réaction, mais je l'avais surpris en train de partager son casse-croûte avec un chat efflanqué et je savais par Piquette que tous les animaux du village se seraient jetés sous les rails du train pour le féroce Marcel.
Paul Vallon était le prince de ma petite classe, le seul rival de Piquette, si le bon Joseph avait voulu tenter un scrutin. Mais le véritable ennemi de Paul était Nans Ladret. Les deux garçons se vouaient une jalousie maladivequi se soldait souvent à coups de poings derrière les toilettes, au fond de la cour. Paul aurait pu être pris comme modèle pour une miniature. Il ressemblait à un de ces pâtres grecs que les peintres se plaisent à faire passer pour des poètes ou des esprits des bois. Il en avait les boucles de jais et les traits romantiques, sans compter qu'il était toujours vêtu avec élégance, sa mère étant la châtelaine de la grande maison flanquée d'une tour, Le Pigeonnier du Roi, dont Mende s'enorgueillissait. Mais le garçon se préoccupait bien peu de ses origines soi-disant nobles, lorsque apparaissaient le nez en trompette et les deux incisives plates comme des assiettes de Nans Ladret. Le père de Nans avait été le garde-chasse des Vallon avant de devenir cantonnier, et les rumeurs couraient ignoblement dans le village qu'il avait été renvoyé après une triste affaire de vol. J'avais assisté à une des empoignades des deux garçons et de ce que j'avais pu déduire, la version des Ladret tendait plutôt vers une mystérieuse histoire de pendu. L'intrigue resterait indémêlable tant qu'il y aurait inimitié entre les deux familles.
Antonin Campanule était légèrement sourd mais s'en vantait à qui pouvait l'entendre - homme ou bête - car il devait ce handicap à une explosion de la pétoire de son grand-père près de son berceau lorsqu'il était bébé. Il avait une longue figure de cheval, avec de grosses dents carrées et la tête coiffée en hérisson. Il était tout maigre, nouait sa blouse presque sous ses aisselles et passait son temps accroupi sur le bord des chemins à converser avec les fourmis et les bousiers. Tout le monde pouvait profiter de ses soliloques car il parlait très fort à cause de son problème d'ouïe. C'était un drame pour lui qu'on écrasât un criquet ou une sauterelle - il vous expliquait la différence avec un grand sérieux et un enthousiasme qui vous perçait les tympans - et je l'avais vu une fois ôter son soulier et le porter sur cent mètres dans les graviers pour ne pas risquer d'en faire tomber je ne sais quel insecte qui aurait été ainsi égaré loin de son habitat naturel.
Pierre était le fils de M. Victor, l'autre instituteur, et en tirait une gloire que n'égalait que celle d'Eugène Fournier devant qui je m'étais malencontreusement exclamé que mon frère portait le même prénom que lui. Eugène était aussi rond et doré qu'une miche de pain, et aussi bavard que la galette de la fable. Il ne savait absolument pas se taire et je le soupçonnais même de continuer à s'entretenir tout seul à mi-voix derrière mon dos. Chaque fois que je me retournais vers lui, il arborait un tel sourire d'adoration que je ne parvenais jamais à l'accuser d'être celui qui produisait cet éternel chuchotement. Pierre me le désignait à chaque fois en faisant de gros yeux de poisson et des grimaces supposées m'aider à pincer le coupable. Je finissais par attraper ma règle et la taper sur mon bureau pour réclamer leur attention - que j'avais déjà toute entière mais pour de mauvais motifs - afin de réussir à ravaler mon fou rire.
Jules Loup avait toutes les maladiesde la terre. Il ne pouvait respirer une bouffée de poussière sans avoir les yeux rouges, toussait dès qu'il mettait un pied dehors, enflait à la moindre bouchée de céleri, se couvrait de boutons s'il portait de la laine. Les autres lui faisaient don de mouchoirs et de branches de thym avec une compassion que je trouvais louche, jusqu'au jour où je découvris qu'ils s'en servaient de baromètre pour la grippe et avaient bon espoir de déclencher une épidémie qui leur aurait valu des vacances impromptues. Ils furent cependant coupés dans leur élan le jour où je gardais Jules un peu après la classe pour lui faire terminer un devoir qu'il avait omis de faire à cause de je ne sais quelle infection imaginaire. J'arpentais tranquillement l'estrade en dictant l'exercice lorsque je fus pris d'une série d'éternuements incontrôlables - certainement dus à la nouvelle lubie de Dorian de laisser les fenêtres ouvertes pour étudier les courants d'air. Je ne sais comment Jules rapporta l'affaire à ses condisciples mais je les vis ensuite surveiller avec angoisse le moindre de mes reniflements et tenir le pauvre garçon bien à l'écart de moi, quitte à lui faire une partie de ses devoirs, comme je le constatai en trouvant plus tard l'écriture de Jean Mathieu sur le cahier de Jules.
Noël Toussaint avait, en plus de ses noms vraiment mal assortis, une soeur qui avait la disgrâce de s'appeler Pâquerette, pour la plus grande joie de la société miniature que représentait l'école. Il n'y avait pas deux minutes que nous avions compris le principe de l'arbre généalogique et que nous l'avions appliqué à nos cas personnels, que le charitable voisin de table de Noël, en l'occurrence Marcel, avait abondamment diffusé cette précieuse information. Noël, qui était d'un caractère placide, nous avait alors expliqué que sa famille était très attachée aux fêtes de l'année avant de fondre en larmes en entendant Paul chantonner "De Pâques à Noël en passant par la Toussaint" sur l'air de En passant par la Lorraine. Il y avait eu ensuite une explication serrée entre Joseph et Paul à la sortie et le lendemain, Marcel s'était fait prendre en classe avec un chaton boueux caché sous sa veste, qu'il avait prétendu avoir apporté pour consoler Noël. Les enfants avaient aussitôt baptisé l'animal Rameaux et je n'avais jamais pu finir la leçon de grammaire.
Dominique ne fut pas le moins ravi de mes élèves lorsque j'entrai dans la cour de la ferme Thévenot. Il me fit tout visiter, depuis l'étable jusqu'à la grange, en passant par l'endroit où sa mère entreposait les fromages. Son père me reçut au début avec réticence, l'air de croire que j'allais essayer de lui voler son fils et en plus pour une raison qui lui échappait. Puis au hasard de la conversation, je mentionnais que j'avais un lien de parenté avec Dorian Derient et soudain tout parut facile et agréable. Cet homme qui m'avait tenu dans l'angoisse pendant toute la semaine qui avait précédé ma visite chez lui, avec ses bacchantes huilées et ses sourcils broussailleux, me reçut soudain avec tous les honneurs que l'on doit à un véritable ami. Il me servit à boire, allant même jusqu'à re-laver le verre que j'avais déjà utilisé en s'excusant de son impolitesse, ce qui me sembla effrayant comme sous-entendu et me fit goûter d'un saucisson très fort qui me fit venir les larmes aux yeux. Il passa ensuite les deux heures qui suivirent à me parler de Dorian et, derrière lui, je voyais le regard brillant de Domi qui approuvait en hochant vigoureusement la tête. Cela ne fut pas sans m'intriguer et je rentrai à la maison avec la ferme intention d'interroger mon neveu sur le chapitre de l'attraction irrésistible qu'il semblait exercer sur les villageois.
Mais il n'était pas là quand j'arrivai et je commençai donc une grande lettre pour Constance. Dorian finit par rentrer, plusieurs heures plus tard. Il monta lourdement les escaliers, entra sans frapper, se jeta sur mon lit de tout son long, le visage dans le drap, et ne bougea plus. Je ne m'arrêtai pas à ses manières théâtrales et lui fit la lecture de mon courrier, tout en ajoutant des détails à l'oral et en lui demandant son avis qu'il ne me donna pas. Il ne manifesta pas la moindre attention et lorsque j'achevai avec enthousiasme la description de la compagnie de campagnols noyés que mes élèves m'avaient apportée la veille, il avait l'air tout à fait endormi. Je me levai pour lui enlever ses bottines boueuses et m'en débarrasser avant que Mme Blanc ne réalise qu'il était monté à l'étage avec. Quelque chose m'arrêta. Sur sa nuque, ses cheveux noirs ne cachaient pas une fine cicatrice comme une trace de craie rose. Je savais qu'il ne me disait pas tout, qu'il y avait un secret. Je dépliai la couverture posée au bout de mon lit et m'apprêtai à l'en couvrir lorsqu'il roula brusquement sur le dos et croisa ses bras derrière sa tête.
- Il y a quand même des enfants bien heureux, remarqua-t-il d'une voix singulière.
Ses yeux bleu orage n'avaient jamais paru aussi tristes et je vis bien qu'il retenait un gros soupir de petit garçon.
