Fin novembre, les conversations matinales entre Dorian et Mme Blanc prirent un tour des plus étranges. Chaque jour en arrivant, la brave femme examinait mon neveu caché derrière son bol de lait, enveloppé dans le plaid écossais. Elle levait systématiquement un sourcil inquisiteur auquel il répondait avec un gloussement.
- Pas aujourd'hui, Mme Blanc. Et ça n'arrivera pas cette année, je vous assure.
Elle haussait les épaules, l'air désabusée.
- Oh que si, monsieur, ça arrivera sans l'ombre d'un doute. Je pourrais parier là-dessus si je n'étais pas une honnête femme.
Assis dans l'escalier avec la tasse de café que j'avais monté pour finir de corriger mes derniers cahiers, je suivis leur duel bizarre avec intérêt.
- Eh bien pariez donc votre excellente tarte aux noix, lança Dorian avec excitation, en se levant, drapé dans sa couverture comme un indien, pour aller chercher un couteau à beurre – j'avais emmené celui qu'il utilisait d'ordinaire dans ma chambre.
Mme Blanc mit ses poings sur ses hanches, sceptique.
- Et vous, que parierez-vous, monsieur ?
Il hésita, le couteau en l'air, le front plissé intensément. Soudain son visage s'illumina.
- Je rangerai les livres de la bibliothèque, proposa-t-il avec enthousiasme. Bien que cela me paraisse cependant désuet…
- La belle affaire, protesta la logeuse, indignée, depuis que M. Augustin est là, ils se rangent tous seuls !
Je pouffais d'un rire un peu gêné et ils me remarquèrent.
- Et vous, mon oncle, que donneriez-vous comme enjeu ? me lança Dorian.
- Je ne sais même pas à propos de quoi est le pari, dis-je en riant.
Dorian engloutit la dernière bouchée de sa tartine et se débarrassa du plaid.
- Il est temps que je parte, dit-il soudain. Mme Blanc, je peux compter sur vous pour ce seau de charbon ?
- Bien sûr, monsieur, répondit la logeuse sans s'étonner du changement brusque de sujet. "M. Augustin m'aidera à le porter."
Il hocha le menton, montrant qu'il avait entendu, passa son manteau noir, enroula autour de son cou son écharpe et fourra dans sa poche une pomme récupérée sur le buffet. Puis il sortit en enfilant ses gants.
- Il rentrera tard, dit la femme en le suivant des yeux par la fenêtre.
- Pourquoi ? demandai-je en terminant mon café à petites gorgées, tenant levé le rideau de cretonne de l'autre main.
- Il aime tellement leur apporter le seau lui-même, s'il s'en est privé c'est que l'affaire est grave.
- L'affaire ? répétai-je avec curiosité. De quelle sorte d'affaire peut-il s'occuper ?
Mais elle haussa les épaules et ne répondit pas. J'occupai ma journée à apprendre à mes élèves la composition d'une phrase. Pendant la récréation, ils organisèrent un "chat" auquel je participai pour me réchauffer – le ciel avait beau être d'un bleu éclatant, le froid était vif. Le grand Domi se joignit aux enfants et courut en criant avec eux, la tête rentrée dans ses épaules osseuses et les yeux pétillants.
A cinq heures, je quittai l'école et me pressai pour rentrer, remontant le col de ma veste et les oreilles bien au chaud sous les pans de ma casquette. Je bus un autre café dans la cuisine, m'attardant auprès de Mme Blanc dans l'espoir qu'elle m'en dise plus sur les activités de mon neveu. Lorsqu'elle s'avisa qu'elle m'avait déjà bousculé deux fois et que je la gênais dans son travail, elle soupira à haute voix, leva les yeux au ciel, mit son châle et son manteau et ramassa le panier couvert d'un torchon qui attendait à côté de la porte.
- Allons-y, monsieur, me dit-elle d'un ton qui me fit penser que j'allai être puni.
Nous remplîmes un seau de charbon dans la réserve, qu'elle me fit signe de porter, puis nous nous enfilâmes à travers les courettes des rues derrière la maison.
Nous débouchâmes soudain hors du village alors que la nuit tombait. La route boueuse n'était pas goudronnée et nous dûmes enjamber les nids de poule. L'ourlet de mon pantalon se mouilla rapidement et le bord de la robe de Mme Blanc se tâcha comme j'avais remarqué déjà plusieurs fois qu'il l'était en fin de journée, sans réussir à comprendre ce qui avait pu l'arranger ainsi alors qu'elle ne quittait quasiment pas la cuisine.
Nous longeâmes le mur au bord de la route, où le lierre avait pris l'air d'une longue couleuvre morte et arrivâmes enfin à une maisonnette. La femme poussa la barrière délabrée et traversa la cour encombrée de débris rouillés de machines agricoles. L'un des volets étaient sur le point de se décrocher et il y avait du carton à la place d'un des carreaux. Un peu de lumière filtrait à travers l'épaisse couche de saleté qui encrassait les fenêtres.
Elle frappa énergiquement et nous attendîmes. La porte s'ouvrit en grinçant affreusement et une petite bouille apparut dans l'embrasure.
- Hé, bonhomme, commençai-je.
L'enfant fut remplacé par un homme grand et maigre qui mâchait sa pipe vide.
- Oh, dis-je, troublé. Bonsoir monsieur. Excusez-moi de vous déranger...
- Il ne pourra pas venir aujourd'hui, coupa Mme Blanc.
- Je comprends, dit l'homme, et j'aurais juré que dans ce regard hâve il y avait de la déception.
Il s'écarta et me laissa passer.
La pièce était éclairée par une lampe tempête, posée sur une table branlante dont l'un des pieds était remplacé par un piquet en fer planté entre deux carreaux descellés. Il y avait du linge qui séchait sur un fil tendu d'un mur à l'autre et une bouilloire qui sifflait sur le poêle en porcelaine bleue écaillée. Dans un fauteuil mité tricotait une vieille femme coiffée d'un foulard noir qui faisait ressortir la forme anguleuse de son visage. A ses pieds, la petite fille vêtue d'un gilet trop grand pour elle annônait les premières lignes d'un roman écorné. Le garçonnet aux cheveux coupés ras – et sans nul doute par quelqu'un qui n'était ni coiffeur ni adroit – se coula à côté d'elle et se mit à sucer son pouce.
Je me sentais affreusement gêné. Je déposai le seau à côté du poêle et tentait de faire disparaître ma silhouette encombrante dans une encoignure de la pièce, tandis que Mme Blanc causait à voix basse avec la femme qui tournait une cuiller dans une casserole d'un air fatigué, debout près de l'alcôve.
- 'Tention, z'allez tout m'renverser.
Je baissai le regard, surpris. Il y avait une autre fillette accroupie dans le recoin sombre de la pièce. Celle-ci pouvait avoir dix ans. Elle avait un sourcil froncé comme un chapeau chinois et me reprochait clairement d'avoir failli mettre le pied dans sa gamelle de pommes de terre. Je m'accroupis.
- C'est un couteau drôlement pointu, que tu as là, dis-je pour engager la conversation et tenter de calmer mon rythme cardiaque.
Elle fit la moue et toucha du pouce la pointe de son arme de boucher, plissant le nez et se mordillant la lèvre comme une professionnelle. Elle avait de courts cheveux blonds ébouriffés, des yeux noirs brillants comme des escarboucles, un nez en trompette et un fier petit menton creusé d'une fossette.
- Faut t'jours utiliser les bons outils, commenta-t-elle sobrement avant de se remettre à sa besogne.
Je frissonnai et croisai les bras pour me réchauffer.
- Fait pas chaud, n'est-ce pas ?
Elle cligna d'un oeil, déroulant une épluchure parfaite tout en me regardant.
- Pas vraiment, avouai-je, un peu honteux.
L'enfant ne portait qu'un mince tricot sur sa blouse de tergal rayé et ses genoux, sur le papier de journal qu'elle avait étalé devant elle, étaient rougis par le froid à travers les accros de son collant. Elle haussa les épaules.
- Question d'habitude, dit-elle, secouant la tête pour se débarrasser d'une mèche. "M'sieur Dorian, lui, i n'dit jamais qu'i fait froid, mais i siffle et ça fait un p'tit nuage."
Je souris et m'assis sur le coffre en bois dans l'ombre duquel elle se dissimulait.
- C'est mon neveu, expliquai-je. Je m'appelle Wenceslas. Et toi ?
- Wein... cela... ce... C't un nom difficile, dit l'enfant. Elle posa la patate pelée dans la gamelle, en attrapa une autre et continua son oeuvre délicate, magnant sans peur le gigantesque coutelas. Puis, penchant soudain la tête de côté : "Z'en avez pas d'autre ? De nom ?"
Je réfléchis un peu.
- Si, avouai-je. Je n'y pense pas souvent. Je m'appelle aussi Quentin.
- Alors j'vous appellerai comme ça, dit la fillette d'un ton décidé. Elle passa son poignet sur son front en soupirant et y laissa une trace de terre. "Vous permettez ?"
- Uniquement si toi tu me permets de connaître ton prénom, dis-je d'un ton ferme.
Elle me fixa quelques secondes, son sourcil toujours froncé, puis se détendit et sourit.
- Vot' moustache s'retrousse comme les babines d'un chat quand vous voulez faire l'méchant, dit-elle d'un air malicieux.
Je ne pus m'empêcher de rire. Dans la pièce, les murmures s'éteignirent un instant et les regards se tournèrent vers nous.
