L'expression de Mme Blanc était indéchiffrable. Près de l'alcôve, l'homme donnait la becquée à un vieillard aussi ridé qu'un étang sous la pluie. Son bonnet boutonné sous son menton osseux laissait échapper quelques mèches d'un gris bleuté et il était enveloppé de couvertures que j'avais déjà vues chez nous.

- Z'êtes pas discret, vous, dit l'enfant dans mon oreille.

Elle s'était levée derrière moi et sa patte terreuse s'était posée sur ma manche. Je baissai les yeux et vit à côté de ma main ses godillots de garçon et ses socquettes en accordéon sur des guibolles de gamin qui a trop joué dans les ronces.

- J'm'appelle Marie, chuchota-t-elle. J'ai dix ans et d'mi.

- J'ai vingt-quatre ans et six mois, dis-je en me dépliant. Enchanté de te connaître. Messieurs-dames...

J'amorçai un mouvement de retraite vers la porte, embarrassé par les regards toujours fixés sur moi.

- Vous n'pouvez pas, murmura Marie. C'est bientôt l'heure du souper.

- Et donc ? Je ne vais pas me perdre en rentrant.

- Nous le partageons avec eux, grinça Mme Blanc avec un coup d'oeil effrayant dans ma direction.

- Oh. Je m'assis sur la chaise que l'enfant venait de pousser contre mes mollets. "Très bien. Pardon. Je ne savais pas."

Je croisai mes mains sur mes genoux. Marie, qui mettait ses pommes de terre à bouillir, se retournait de temps en temps et m'adressait un clin d'oeil effronté. La logeuse sortait de son panier des poireaux et un gros navet, une bouteille de vin, une énorme miche de pain emballée dans un torchon, un long saucisson gris et un morceau de fromage à la croûte épaisse.

Le garçonnet avait arrêté de sucer son pouce et m'observait, la bouche entrouverte. L'autre petite fille interrompit à nouveau sa lecture et suivit les allées et venues de la nourriture avec des yeux qui pétillaient.

- Veux-tu que je te remplace ? demandai-je en lui prenant doucement le volume.

La vieille femme me surveillait avec de gros yeux un peu globuleux qui me donnaient l'impression d'être bizarre, cliquetant de ses aiguilles en faisant claquer sa langue de temps en temps avec un petit bruit mouillé désagréable.

- Continue, dit-elle d'une voix rauque.

L'enfant accroupie, terrifiée, n'osait visiblement pas récupérer le roman et tirait nerveusement sur ses deux courtes tresses hérissées. Je m'assis à côté d'elle et lui souris, essayant de ne pas avoir l'air d'un chat en colère.

- Je vais lire, si tu veux.

Je retournais le livre pour regarder la tranche. C'était une ancienne édition du premier volume des Mystères de Paris. La page de la rencontre entre Fleur-de-Marie, le Chourineur et Rodolphe était marquée par une marguerite séchée.

- Ce n'est pas un livre pour les enfants, commentai-je. Enfin. C'est une belle histoire. Allons-y.

- Oui, oui, oui ! cria Marie en sautillant. I sont complètement fous dans c't histoire !

Mme Blanc se mit à faire la soupe et l'odeur nous réchauffa peu à peu, avec les sentiments nobles des personnages d'Eugène Sue. L'enfant aux courtes nattess'appuya un peu plus sur moi, suivant les lignes en articulant silencieusement. Les bras noués autour de ses genoux, Marie penchait un peu la tête de côté et fronçait le nez aux péripéties, ses cils clignant sur son regard perdu, un bras passé machinalement autour des épaules de son petit frère.

Nous quittâmes la maison vers sept heures. J'avais comme un creux au fond de l'estomac, qui n'était pas seulement du au fait que cette malheureuse écuelle de soupe ne pouvait combler la faim d'un homme de ma taille et de mon âge.

La vieille femme avait posé sa main décharnée sur mon épaule pendant que je lisais.

- C'est beau, avait-elle dit de sa voix qui raclait.

J'avais hoché le menton.

- C'est une belle histoire, avais-je répété. Cet écrivain savait ce qu'il disait. Il avait un grand coeur et un grand talent.

- C'est comme vous lisez, avait-elle croassé. On dirait qu'ils sont là avec nous - ces gens.

Les enfants avaient opiné du bonnet, leurs yeux remplis de ruelles parisiennes et de robes anciennes.

- C'est vrai que vous avez une voix qui raconte bien, avait renchéri l'homme. "C'est comme Monsieur Dorian. Lui aussi quand il lit on dirait que ça devient vrai."

- Le Ciel soit béni pour vous deux, monsieur, avait ajouté la femme qui tournait la louche dans la marmite.

- Tu continues ? avait conclu le petit garçon avant de remettre son pouce dans sa bouche.

Alors je m'étais aperçu qu'ils écoutaient tous. Mme Blanc m'avait souri de loin et j'avais vu comme de la fierté sur son visage. C'est là que cette impression désagréable avait commencé à creuser dans mon estomac. J'étais celui qui croyait en Dieu et celui qui s'était dévoué au service public, mais c'était mon neveu qui me donnait des leçons d'humanité et de fraternité.

Sur le pas de la porte, Marie m'avait serré la main comme à un vieux camarade.

- Vous r'viendrez, s'pas ?

- Certainement. Rodolphe ne sait pas encore que Fleur-de-Marie est sa fille.

Elle avait ouvert la bouche comme un poisson, puis levé son sourcil d'un air mécontent.

- Oh, mais n'dites pas la fin ! avait-elle protesté.

J'avais souri, énigmatique.

- Ce n'est pas la fin, ça.

Nous nous étions quittés sur un clin d'oeil, comme les papillons qui se disent adieu au coucher du soleil.

Constance avait l'habitude de dire que chaque battement de cils était un "je t'aime". Quand j'étais enfant, j'essayais de battre des cils le plus vite et le plus longtemps possible quand elle était penchée sur moi pour me souhaiter bonne nuit. Elle disait que c'était pour ça que les papillons ne vivaient qu'une journée et cherchaient la lumière des lampes à la tombée du soir, avant de mourir. Ils étaient trop tristes que personne ne voit leurs "je t'aime" dans l'obscurité. Alors je chuchotai en clignant des yeux à toute vitesse :

- Voilà beaucoup de "je t'aime" pour attendre le matin. Ça suffira ?

Elle souriait toujours et m'embrassait avant d'allumer la veilleuse.

- Assez pour tenir jusqu'à l'aube, promettait-elle à chaque fois.

Il est des joies simples qui ont un goût d'Eternité.


Ce soir-là, Dorian rentra encore une fois assez tard, comme Mme Blanc l'avait prédit. La nuit était tombée depuis plusieurs heures et la brume glacée de l'hiver montait, elle, du sol.

Dans la cheminée, le feu joyeux me tenait compagnie, discourant et crépitant au grès du vent qui se coulait dans la hotte avec de longs soupirs effrayants. Les pieds bien au chaud dans mes pantoufles posées sur le pouf, rôtissant devant le foyer, mes jambes enveloppées du plaid écossais, vêtu de ma robe de chambre, je lisais en toute quiétude, somnolant dans le salon paisible, sous le dôme des factures crochetées sur le lustre.

J'entendis la porte d'entrée s'ouvrir puis se refermer, quelqu'un taper ses chaussures contre la marche. Je levai les yeux au ciel, imaginant la tête de Mme Blanc quand elle allait découvrir les raclures de boue. Les pas se rapprochèrent et Dorian entra dans le salon. Il avait toujours son écharpe et ses gants, son nez était rouge et il se frottait énergiquement les avant-bras.

Il me salua entre deux frictions d'un geste de la tête, tourna vers la cheminée l'autre fauteuil en en vidant sans délicatesse les dossiers entassés dessus et s'y pelotonna, serrant ses genoux contre lui.

- Il fait un froid terrible, lâcha-t-il et je me rendis compte qu'il claquait des dents.

- Mon Dieu, mais vous êtes gelé, m'écriai-je en me levant et en lui tendant le plaid dont il s'enveloppa aussitôt, sans même me remercier.

- Qu'avez-vous fait de votre pardessus ? continuai-je en apercevant par la porte qu'il avait laissée entr'ouverte le portemanteau où ne pendaient que mes affaires.

J'avais la nette impression d'être une mère grondant son enfant et je ne savais pas encore à quel point ce sentiment allait s'intensifier au cours des jours suivants.

- Je l'avais en sortant, geignit Dorian en ôtant ses gants avec précaution et en soufflant sur ses doigts engourdis.

- Voilà une observation judicieuse, vraiment, me moquai-je. Je vais vous faire du café.

- Non, du lait chaud et du miel, plutôt, précisa-t-il soudain en relevant la tête. Puis, croisant mon regard incrédule : "S'il vous plait, mon oncle", ajouta-t-il avec un sourire désarmant.

Je haussai les épaules, essayant de prendre un air sévère et désapprobateur, puis me sauvai dans la cuisine pour y étrangler le rire qui me montait dans la gorge. Lorsque je revins avec la tasse brûlante, il était quasiment assis dans la cheminée, le visage rougi par la chaleur et se massait toujours les mains.

- Voilà votre cordial, dis-je en m'asseyant à côté de lui. "Rapprochez-vous encore un peu et ce sera intéressant de voir quelle allure vous aurez sans sourcils."

- Il faut que je change de chemise, marmonna-t-il sans bouger. Celle-ci est humide.

Je hochai le menton.

- Vous avez bien raison. Un refroidissement est vite attrapé en cette saison.

Nous restâmes quelques instants en silence. Dorian continuait à claquer des dents. Je finis par me pencher et lui poser la main sur l'épaule.

- Vous ne vous sentez pas bien ?

Il secoua la tête.

- Cela ira tout à fait bien d'ici un instant, dès que j'aurai enfilé des vêtements secs.

La vérité m'apparut soudain clairement.