Je retirai ma main et fronçai les sourcils en croisant les bras.
- Vous voulez que j'aille les chercher pour vous, c'est ça, n'est-ce pas ? Je vous le dis tout de suite, je n'irai pas.
Il sourit faiblement.
- Ajoutez donc "nah" et l'image sera complète.
Son insolence me désarma, comme à l'ordinaire. Il me fallut dix bonnes minutes pour dénicher des habits propres dans le désordre phénoménal qui régnait dans sa chambre. Je finis par en trouver dans un panier de pêches. J'emportais aussi la serviette de bain étendue sur une corde à côté d'un morceau de journal déchiré.
- Voilà, dis-je en revenant. Je vais vous aider.
Il ôta sa veste et sa chemise et les abandonna sur le sol. Je fis la moue et les ramassai, les pliai sur le dossier d'un fauteuil. Je le frictionnai énergiquement, revoyant en pensée un jour d'hiver où Martin était revenu de la rivière trempé et où Eugène nous avait fait tout un cours sur le développement des infections pulmonaires. Isidore et moi avions été terrifiés pendant des semaines à l'idée d'éternuer.
- Merci, dit enfin Dorian en me repoussant et en enfilant sa chemise sans la déboutonner. Epatant. Vous êtes une vraie mère pour moi, mon cher Wenceslas.
- Je préférerai n'être que votre oncle, maugréai-je en emportant la tasse vide.
Quand je revins, il s'était endormi sur le divan, ses cheveux un peu humides dépassant du plaid. Une de ses mains pendait sur la pile de livres posée sur le sol.
- Je suis trop jeune pour avoir un enfant de cet âge, soupirai-je, à moitié amusé, à moitié navré, en remettant une bûche dans le feu et en ajoutant un autre couverture sur ses chevilles qui dépassaient de l'accoudoir.
Je fermai la porte derrière moi et montai me coucher.
Le salon que j'avais laissé à peu près en ordre était jonché de mouchoirs roulés en boule quand je redescendis au matin. Dorian était toujours blotti dans son plaid, l'air misérable.
- Qu'est-ce qui s'est passé, ici ? m'exclamai-je, accablé. Et ne me dites pas que c'est encore une reconstitution de Marseille en 1870.
- Vous êtes sans pitié, lâcha mon neveu entre deux éternuements.
- Et vous, vous avez encore perdu, dit Mme Blanc d'un air triomphant, debout sur le pas de la porte, les poings sur les hanches.
- Ne me dites pas que cela vous réjouit, gémit Dorian.
Elle secoua la tête et agita la main au-dessus de son épaule d'un geste blasé.
- Pas du tout.
Elle sortit. Je la suivis des yeux d'un air éberlué.
- Vous pariiez sur la possibilité que vous tombiez malade ? résumai-je avec un brin de reproche dans la voix. "C'est une maison de fous."
- Ne lui manquez pas de respect alors qu'elle est dans cette humeur, se plaignit Dorian qui se mouchait. "C'est encore moi qui en essuierais les conséquences."
Je m'enfuis à l'école mais je dus passer la soirée à supporter les ronchonements de notre logeuse et les réflexions épouvantablement égocentriques de mon neveu. J'essayai de prendre un roman dans la bibliothèque et de me concentrer dessus dans l'espoir qu'il se taise, mais il sollicitait constamment mon attention pour des sujets aussi décousus qu'inintéressants.
Je cherchais un moyen de réussir à suivre le fil de l'intrigue de Peter Pan lorsqu'on se mit à frapper des coups répétés à la porte. Avec un soupir de soulagement, j'allai ouvrir et me retrouvai face à face avec un homme qui aurait pu n'être qu'une barbe montée sur pattes. Seuls ses yeux dépassaient de son abondante pilosité brune et bouclée et même lorsqu'il parla, sa voix me parut un peu étouffée.
- Je ramène le manteau de M. Dorian, dit-il. Vous le remercierez de la part de mon grand qui est bien mal empoté de lui avoir causé ce dérangement.
- Merci, dis-je sans comprendre, en prenant le vêtement. "Je transmettrai le message. "
- Et dites-lui surtout qu'à la Grange Bleue on n'a pas oublié ce qu'il a fait, ajouta encore le bonhomme qui descendit les marches, souleva sa casquette, me laissant entrevoir son crâne aussi lisse et nu que son visage était poilu, puis courut remonter sur son âne.
Je fermai la porte, complètement abasourdi, suspendis le vêtement au portemanteau puis retournai dans le salon.
- Qu'est-ce que vous leur avez fait à eux ? dis-je en pointant le pouce en arrière. M. Tourman vient juste de passer et il avait l'air grave.
- Leurs affaires ne sont en rien les vôtres, grogna Dorian au milieu d'une quinte de toux.
- Très bien, vous vous parlerez donc à vous même, dorénavant, ripostai-je sèchement, vexé. "Je ne m'occuperai quant à moi que de M. James Barrie."
Je me plongeai obstinément dans mon livre et n'en ressortis plus, quoi que j'entendisse à côté de moi. Dorian déménageait des livres et des coussins. Il les entassait autour du divan. Il finit par rentrer dans cette espèce de cathédrale littéraire, armé de son fusil, et se livra à l'intérieur à quelque expérience insensée, d'après ce que je pouvais comprendre de ses marmottements solitaires.
Au bout d'un moment, il commença à se plaindre d'un mal de tête persistant. Il continuait à tousser et buvait beaucoup. De guère lasse - et pour sauver un verre ou deux car il les empilait en une pile précaire sur le bord de la plante verte - je l'enjoignis d'aller s'allonger dans sa chambre, mais il refusa avec l'impatience d'un enfant, s'énerva, et je finis par me taire, estimant qu'il était après tout adulte et responsable de son état. Il s'endormit peu avant la tombée de la nuit, blotti dans le divan avec le plaid écossais qu'il n'avait pas quitté depuis le matin. Je me risquai à lui poser une main sur le front – me glissant entre deux tours de bouquins – pour évaluer sa température et constatait qu'il avait de la fièvre.
Mais cependant rien qui ne pouvait alarmer, et c'est donc pour cela que la réaction de Mme Blanc me surprit et me vexa un peu, je dois l'avouer. Elle frappa à la porte du salon juste après le passage des moutons et passa la tête dans l'embrasure.
- Le repas est prêt, monsieur, si vous voulez le manger chaud.
Je relevai la tête du dernier chapitre de mon livre.
- Merci, Mme Blanc. Nous allons le prendre dans un instant. Je souris. "Il s'est endormi. Je ne pensais pas qu'on puisse réussir à trouver le sommeil dans une position aussi inconfortable. Saviez-vous que M. Darling a passé trois semaines dans la niche du chien après le départ des enfants ?"
- Endormi ? répéta la logeuse en entrant carrément dans la pièce.
- Oui, répondis-je un peu étonné. Il y a une heure ou deux. Il a un peu de température, mais rien de grave.
- Alors pourquoi ne l'avez-vous pas porté dans son lit ? accusa-t-elle à mi-voix, d'un air de reproche.
- Parce qu'il pourra y aller de lui-même dès qu'il aura dîner, répliquai-je, agacé. Il n'est pas invalide, que je sache.
- Vous ne comprenez pas, dit Mme Blanc en secouant la tête. Ça a commencé.
Je la regardai avec ahurissement.
- Mais enfin dans quel monde vivons-nous, ici ? m'écriai-je. Sommes-nous des adultes ou non ?
La femme continua à opiner du bonnet comme si mes paroles n'étaient guère plus qu'un bourdonnement désagréable. Elle renversa les piles de livres sans ménagement, passa ses bras sous les aisselles de Dorian et le souleva péniblement.
- Il faut vous allonger, monsieur, dit-elle avec douceur. Allons, aidez-moi un peu... Vous ne pourrez pas continuer tout votre petit travail d'ange si vous êtes malade...
J'avais vraiment l'impression de m'être égaré en pleine oeuvre surréaliste. Je soutins mon neveu de l'autre côté, pour soulager un peu la logeuse qui peinait sous les soixante-dix kilos de son étrange locataire, et nous mîmes Dorian au lit après avoir débarrassé la courtepointe des bocaux de conserve vides entassés dessus. Il ne s'était pas réveillé. Mme Blanc le borda presque avec tendresse, lui toucha le front en marmonnant puis m'entraîna hors de la chambre.
- Vous devriez vous en sortir sans moi ce soir, dit-elle avec sérieux. Ce n'est que le début.
Je lui attrapai vivement les mains.
- Pour l'amour du ciel dites-moi ce que signifie cette mascarade !
Elle hocha du menton en se dégageant.
- Ne soyez pas si grossier, M. Augustin, protesta-t-elle, et faites-moi confiance. Je ne suis peut-être pas aussi instruite que vous, mais depuis cinq ans que je travaille pour lui, je sais bien de quoi il retourne, oui.
Je sentis mes oreilles s'empourprer et mes joues brûler.
- Je ne voulais pas dire cela, Mme Blanc, vous le savez bien ! plaidai-je, dépité. Mais avouez que vous autres dans cette maison, avez des habitudes peu ordinaires !
Elle me fixa, comme sondant ma sincérité, puis se détendit.
- Pardonnez-moi, dit-elle. C'est juste que sa mère, l'autre jour... enfin, ce n'est pas à moi de juger les gens. Mais lui, c'est comme un grand enfant et même s'il a l'air, comme ça, de pouvoir porter le monde sur ses épaules et même de s'en jouer, il ne sait pas se défendre.
Je la suivis à la cuisine, de plus en plus intrigué.
- Il tombe malade tous les ans à cette époque, monsieur, continua-t-elle en s'enveloppant la tête de son châle. Il est toujours distrait quand vient novembre, je le sais bien, allez ! Ce soir il dormira. Mais demain... Ne le grondez pas s'il quitte sa chambre.
Je levai un sourcil à ce dernier conseil qui poussait cette insolite soirée à son paroxysme.
- Il ne peut pas y dormir, monsieur, ajouta Mme Blanc en quittant la maison. C'est comme ça.
Je refermai soigneusement la porte derrière elle et m'y appuyai.
C'est comme ça.
Les gens ont tendance à excuser vraiment n'importe quoi avec cette petite phrase.
Je mangeai en solitaire, jetant de temps à autre un coup d'œil suspicieux dans la chambre de mon neveu puis décidai d'aller me coucher. Agenouillé au pied de mon lit, comme chaque soir, j'avais du mal à me concentrer pour prier.
Je savais au plus profond de moi que le Ciel ne fait rien au hasard et que si les choses s'étaient enchaînées ainsi pour que je vienne demeurer chez mon neveu, c'est qu'il devait y avoir une bonne raison. Mais laquelle ?
Il est tellement sûr de lui, indépendant et orgueilleux. Il y a pas moyen qu'il aie besoin de moi… Je serai peut-être utile aux enfants, mais pas à un adulte. Encore moins à cet adulte-là. C'est comme s'il avait toutes les clés en mains. Je ne suis qu'un idiot à côté de lui.
Je finis par me glisser sous les couvertures avec un amer sentiment de découragement et d'inutilité. A force de tourner et de retourner dans mon lit, je finis par m'endormir. Sur les toits voisins, des chats miaulaient.
Ils chantaient, dans mon rêve, et marchaient sur deux pattes en procession. Ils montaient un escalier, passaient sous une grande arche de marbre puis s'évanouissaient comme s'ils n'avaient jamais existé. J'étais seul au milieu d'une grande salle dallée et plongée dans une nuit bleutée. Je pouvais à peine distinguer le haut des larges fenêtres. Il y avait quelqu'un dans cette pièce, même si je n'arrivais pas à le voir. Quelqu'un dont les yeux, quoique je fasse, étaient toujours fixés sur mon dos.
Ce fut la sensation d'être observé qui m'éveilla, bien plus que le poids soudain au bout de mon lit, qui fit grincer une des lattes.
