J'entrouvris un œil embrumé et discernais une ombre vague, comme une forme humaine.

Un rêve… c'est un rêve…

Mes pensées se rassemblèrent peu à peu, tandis que mes oreilles commençaient à capter le léger bruit d'une respiration.

Non… il y a vraiment quelqu'un… l'un des ennemis de Dorian ? Un voleur ? Qui ? Ou quoi ?

Mon cœur se mit à battre un peu plus vite. J'avais l'impression qu'on pouvait l'entendre. L'impression que si je bougeais, le monstre qui avait hanté le dessous du sommier pendant mon enfance allait brusquement se jeter sur moi. Après tout, il était bien assis au bout de mon lit. Je sentais le drap un peu tendu près de ma cheville, et la même chaleur que lorsqu'un chat dort sur la couverture à vos pieds.

La lune passa entre les persiennes, faible lueur.

- Vous dormez, mon oncle ?

Je crus que j'allai avoir une attaque.

- Qu'est-ce que vous faites là à - à cette heure-ci ? m'écriai-je, suffoqué.

Dorian gratta une allumette et la glissa sous le globe de la lampe à gaz, sur la table de nuit. Il était assis les jambes croisées et tenait ses genoux dans ses bras repliés. Il avait mon plaid sur les épaules et ses cheveux étaient plus que jamais hérissés.

- J'ai fait un cauchemar, dit-il d'un ton plaintif.

- Et comment faisiez-vous quand il n'y avait aucune pomme que vous puissiez entretenir de ça dans la maison ? ripostai-je en frottant mes yeux bouffis et en essayant de m'asseoir.

Je n'y parvins pas et me laissai retomber sur l'oreiller en fermant les paupières. Je mis mon bras sur mon visage pour me protéger de la clarté de la lampe.

- Allez-y, soupirai-je. Racontez.

- Je mettais ma veste et j'allai marcher dans le village jusqu'à ce que je rencontre quelqu'un à qui le raconter. Les mauvais rêves s'en vont quand on les explique.

Je rouvris les yeux avec une grimace.

- C'est ça, votre cauchemar ?

- Nah, évidemment que non, protesta mon neveu comme si je venais de dire une absurdité. Mais à quoi pensez-vous, mon oncle ?

- Il est deux heures du matin, dis-je pour me justifier.

- J'étais tout seul.

Je haussai un sourcil et me hissai sur mon coude plié.

- Vous ne croyiez tout de même pas que j'allais dormir sur un fauteuil à coté de votre lit ? dis-je d'un ton ironique, les paupières mi-closes comme un chat blasé.

Dorian exhala un soupir presque imperceptible et posa son menton sur ses bras.

- Il n'y avait personne. Vraiment personne…

Je me radoucis un peu, essayant de comprendre.

- Dans votre rêve, vous voulez dire ?

Les yeux bleu orage du jeune homme fixaient un accro sur le revers du drap. Il tendit machinalement la main et l'effleura du bout des doigts.

- Il faisait noir et il n'y avait personne. Rien que des objets qui ne sont plus les mêmes dans l'ombre, qui cachent la peur et la laissent échapper petit à petit, juste assez pour que vous en deveniez fou…

Je posai ma main sur son bras.

- C'est fini, maintenant, dis-je doucement. Vous êtes réveillé.

Il releva le menton et me contempla, comme s'il ne réalisait pas vraiment.

- Vous aussi, dit-il au bout d'un moment.

Et son rire lui échappa.

Je lui assénai un coup de polochon et le chassai de la chambre.

Il s'arrêta sur le pas de la porte, profitant de ce que j'essayai de refaire le lit. Il resta de dos, une main appuyée contre le chambranle et le plaid sur ses épaules comme une longue cape.

Un instant seulement.

- Merci.

Puis je l'entendis descendre les escaliers entre deux quintes de toux.

Il me fallut encore plus de temps pour me rendormir.

Peut-être qu'il avait besoin de moi, finalement.

Le soleil en se glissant entre les persiennes me chatouilla le visage et j'ouvris les yeux péniblement.

Il me fallut une paire de secondes pour réaliser que c'était jeudi et que je n'avais pas besoin de m'affoler et une demi-minute pour me rappeler de cette étrange visite nocturne. Je fis ma toilette en y réfléchissant.

Dorian n'était pas, certes, un homme ordinaire. Cependant Constance m'avait fait la leçon et j'étais supposé veiller sur lui en tant qu'oncle.

Cette consigne me revenait sûrement parce qu'il avait éternué une douzaine de fois. Je l'avais oubliée depuis mon arrivée.

Je terminai de boutonner ma chemise et nouai vaguement ma cravate, sans la serrer, avant d'aller saluer Mme Blanc en cuisine.

- Il est dans le salon, me dit-elle en matière d'introduction.

Je sentis le sourcil de la contrariété fléchir sur mon front plissé.

- Bonne matinée à vous aussi, Mme Blanc, répliquai-je.

Ça ne l'empêcha pas de continuer à découper les navets avec dignité.

- Vous devriez aller le voir, ajouta-t-elle. Rester un peu avec lui.

- Vraiment ? dis-je d'un ton encore plus grinçant. Je suis resté suffisamment poli pour discuter philosophiquement cette nuit, mais ça ne va pas durer comme le beau temps.

Toutes mes bonnes résolutions s'étaient envolées.

Mme Blanc brandit une endive à moitié écorchée sous mon nez.

- Ne me faites pas croire que vous n'avez pas plus de cœur que… que…

Elle s'interrompit. Rougit, ou du moins c'est ce qui me sembla. Puis attrapa la cuiller en bois et, sans se soucier du pas prudent que j'avais fait en arrière, elle se mit à tourner la soupe d'un air soucieux.

Je levai les yeux au ciel et prit une grande inspiration. Puis, en me frottant la nuque avec résignation, je tirai une chaise à moi et m'y assis.

- Très bien, soupirai-je. Je capitule. Qu'est-ce que je dois faire ?

Mme Blanc me sourit avec gratitude.

J'essayai de me rappeler de son expression soulagée quand je passai la porte du salon.

Mon neveu était debout sur la table ronde, toujours drapé dans sa couverture, et semblait occupé à dévisser quelque chose sur le lustre.

- Bonjour, mon oncle ! me lança-t-il ingénument. Belle matinée pour un jeudi de novembre, n'est-ce pas ?

Je grognai un vague assentiment et m'installai résolument dans mon fauteuil, armé du tome I des Aventures de David Copperfield. Dorian eut un petit sourire en coin – je l'observai de derrière la page que je séparais avec le coupe-papier – puis se remit au travail.

Nous passâmes une longue journée en conversant à bâtons rompus. Disons qu'il me parlait et que j'entrecoupais ma lecture de monosyllabes. Il lui fallut ralentir sa méthodique inspection des lampes à chacune de ses violentes quintes de toux, mais à part ça, il me parut en meilleure forme que la veille.

Mme Blanc, en partant, me recommanda d'être bien vigilant – ce que je ne compris pas, et d'être indulgent – ce que je refusai catégoriquement d'entendre.

Jamais mon fauteuil au coin du feu ne m'avait paru aussi peu confortable. C'était le petit matin. Je me levai, courbaturé, et remis une bûche dans le feu. Dorian était toujours allongé sur le divan, ses grands pieds croisés sur l'accoudoir. Le plaid et l'une de ses mains avaient glissés sur le sol. Il n'avait jamais fait mine d'aller se coucher et j'étais resté obstinément campé dans le fauteuil.

J'avais somnolé par moments, quand je n'arrivai pas à empêcher mon menton de tomber sur ma poitrine et il s'était sûrement endormi bien avant moi.

Sa respiration était oppressée et il toussait toujours. Ses joues étaient tâchées de fièvre, maintenant. Je m'étirai et baillai, puis je cédai et ramassai la couverture pour la remettre correctement sur lui.

Avant d'aller prendre mon petit déjeuner avec le sentiment d'avoir perdu un pari idiot. Mme Blanc pencha la tête de côté et je me concentrai sur ma tartine, le nez presque dans mon bol de café. Je savais qu'elle allait faire un commentaire sur mes cernes et mes vêtements de la veille froissés.

Mais elle ne dit rien. Elle sourit un peu plus largement et posa son panier sur l'évier avant de se laver les mains.

- Pourquoi nous n'appelons pas un médecin, si c'est un simple rhume ? me plaignis-je en rentrant de l'école. "Ce n'est qu'un refroidissement, après tout, et ça ne tournera pas à quelque chose de pire – à moins que cet âne continue à dormir hors de son lit."

- Le Docteur Roux ne viendra pas comme ça, dit Mme Blanc, laconique.

J'exhalai un soupir de désillusion. David Copperfield s'obstinait à être amoureux d'une cruche finie et en rabattait les oreilles de la seule femme capable de l'aimer vraiment.

J'étendis mes jambes lasses et m'efforçai de ne pas renverser les cages à poules entassées à côté de mon coude.

Dorian se décida à s'installer dans sa chambre lorsque j'eus décrété que la lumière qui venait de sa fenêtre était plus agréable pour les yeux que celle du salon. Il s'endormit rapidement, la tête tournée de mon côté comme pour être sûr que je n'allais pas soudain m'en aller.

Je frottai mon œil droit, désabusé, et me massai la mâchoire. Le soir tombait, maintenant. Il faisait de plus en plus sombre. J'allai me décider à allumer la bougie, lorsque Dorian bougea dans son sommeil.

- Papa… marmonna-t-il. Il s'agita et sembla se débattre inconsciemment. "S'il vous plaît…."

Je me penchai sur lui, intrigué, touchai son poignet.

Il était brûlant de fièvre, maintenant. Comment avais-je pu ne pas m'en apercevoir ? La culpabilité m'envahit.

Il appela plaintivement, comme le font les enfants lorsqu'ils sont perdus.

- Constance…

Le tome II de David Copperfield tomba lourdement sur le sol avec le marque-page en or de ma mère.