Puis un autre nom lui échappa, plusieurs fois, et je repris mes esprits, sortis de la chambre avec précipitation et me ruai dans la cuisine où Mme Blanc s'arrêta au milieu d'une épluchure de pomme de terre pour me regarder avec inquiétude.

- Il est au plus mal, haletai-je. Il délire complètement !

Mme Blanc recommença à peler sa patate.

- S'il délire tout va bien, dit-elle sans se troubler. C'est lorsqu'il ne parlera plus qu'il faudra s'inquiéter.

Incapable de me calmer, je me mis à faire les cent pas le long de l'évier.

- Il appelle une femme. Je ne l'ai jamais entendu mentionner aucune femme et je ne peux pas me figurer qui est cette – "Adeline" qu'il invoque en divaguant.

Le bruit du couteau qu'elle posait un peu lourdement me fit relever la tête et je croisai les yeux de notre logeuse.

- C'est moi, dit-elle avec une expression étrange, et je ne pus réussir à démêler qui l'emportait sur son visage de l'indignation, de l'amusement ou de la pitié.

- Vous ? m'écriai-je malgré moi, incrédule.

Avec la vie infernale qu'il lui menait, je ne comprenais pas qu'il puisse être autant attaché à cette brave femme. Elle eut une sorte de sourire mitigé et mit ses pommes de terre en morceaux dans la marmite remplie d'eau.

- Il a découvert mon prénom il y a quatre ans, par je ne sais laquelle de ses manigances diaboliques, dit-elle en grattant une allumette. "Sans doute en embobinant mon mari, en soudoyant l'un des enfants ou en séduisant l'une de mes amies avec ses beaux discours."

La vision de Dorian faisant les yeux doux à l'une des solides commères du marché me parut d'un intérêt grandissant et je m'assis à table pour écouter la suite de l'anecdote.

- Ensuite il s'est mis à m'appeler comme ça et il a fallu que je me fâche sérieusement pour obtenir qu'il cesse de me manquer de respect, continua-t-elle en coupant les poireaux en petits cubes.

Je visualisai tout à fait la scène, elle vitupérant avec son balai à la main et lui sautillant autour d'elle en plaidant sa cause avec son rire d'enfant impossible à contenir. Mme Blanc se rendit compte que je ne compatissais pas et fronça les sourcils.

- Le prénom d'une honnête femme de mon âge n'a rien à faire dans la bouche d'un jeune monsieur comme lui, s'anima-t-elle. C'est inconvenant !

- Certainement, Mme Blanc, dis-je en levant les mains devant moi. Je ne pensais pas à mal.

Elle me lança un coup d'œil menaçant.

- C'est exactement ce qu'il a dit, gronda-t-elle en vidant les rondelles de carottes dans l'eau qui bourboutait.

- Dans ce cas je vous présente toutes mes excuses, ajoutai-je aussitôt avec prudence. "Mais cela ne m'explique pas pourquoi cette histoire lui revient dans son délire."

Mme Blanc se radoucit et commença à rassembler ses épluchures.

- Il lui revient des tas de choses quand le mal lui monte au cerveau, dit-elle. Des choses qui l'ont fait beaucoup rire… et d'autres qu'il ne dit pas mais qui le hantent.

Elle plia le journal sur les déchets et le rangea dans son panier près de la porte, gardant les débris de légumes pour ses poules. La question me brûlait les lèvres mais je ne la posai pas par politesse.

- Il vous dira ce qu'il voudra vous dire, conclut doucement la logeuse en surprenant mon regard fixé sur elle. "Ce n'est pas à moi de trahir ses secrets."

Je compris que toutes ces disputes n'étaient qu'un jeu qui cachait leur amitié et qu'il n'appelait peut-être pas simplement la logeuse à cause de la fièvre, mais peut-être bien parce qu'elle était la mère que n'avait jamais été Dora.

- Vous devriez aller vous reposer, dit Mme Blanc en me touchant le bras pour me tirer de ma rêverie. "Je vais finir ma soupe et j'irai un moment pour le surveiller."

Cela me rappela que mon neveu avait vraiment besoin de soins et je m'enquis de l'adresse du médecin pour aller le chercher sur le champ. Mme Blanc me relaya la cuiller en bois et s'arma de sa pèlerine pour y aller elle-même.

Je retournai m'asseoir auprès de mon neveu.

Il bredouillait toujours avec incohérence mais il ne prononça plus le prénom que j'avais cru comprendre avant qu'il ne répète plusieurs fois celui de notre logeuse.


Ce soir-là, je rencontrai pour la première fois le docteur Philémon Roux. Il était si gros qu'on aurait pu aisément fourrer une demi-douzaine de Dorian sous sa jaquette de velours côtelé vert sapin. Sa cravate de jacquemart pelure d'orange, trop serrée, et son col amidonné accentuaient encore son teint rouge et congestionné. Il parlait en roulant les -r- et d'une voix qui craquait et soufflait comme celle d'un blaireau qui creuse son terrier. De l'animal, il avait aussi le poil dru et hérissé, mêlé de gris et de blanc. Ses yeux noirs et ronds s'écarquillaient dix fois par minute sous ses épais sourcils et semblaient constamment offusqués. Son lorgnon pendait sur sa large poitrine, le cordon emmêlé avec l'un des boutons de son gilet tendu à se déchirer. Il avait de très petits pieds en comparaison de sa taille plutôt haute – il était quasi aussi grand que moi – et se chaussait d'escarpins à l'ancienne mode, ce qui n'était pas vraiment pratique pour aller visiter ses patients à la campagne.

Je courus à la cuisine pour l'accueillir – je les avais guettés par la fenêtre – et lui tendis ma main qu'il ignora. Derrière lui, Mme Blanc ôtait ses sabots mouillés et remettait ses pantoufles.

- Laissez-moi passer, dit le patricien en imposant sa massive silhouette dans l'encadrement de la porte. Vous n'êtes pas de la famille, j'espère ? Non ? Roulement des yeux, raclement de gorge. Une légère ressemblance, on dirait. Ahem. Le menton, n'est-ce pas ? Il se tourna vers Mme Blanc. "Si les yeux sont honnêtes, c'est le cœur doit l'être aussi, je crois."

J'amorçai un mouvement pour protester de cet examen déplacé mais il me tapota l'épaule de sa canne.

- Très bien, jeune homme. Bon esprit. Ahem. Trop de paroles tuent l'esprit, voilà qui est certain. Alors ? Où est l'enfant aujourd'hui ?

- Dans sa chambre, dit Mme Blanc en l'escortant.

Le docteur haussa ses sourcils broussailleux et toussota.

- Dans sa chambre ? Ahem. Grande victoire, Madame, jour glorieux. Je vous suis. Il agita son chapeau melon sans que je puisse vraiment discerner s'il me saluait ou s'éventait. "Bien le bonjour, monsieur. Il me faut aller examiner votre – ahem – ami."

- Je suis son oncle, m'écriai-je.

Il me toisa d'un long regard sceptique et me donna un léger coup de canne dans les côtes, comme à un enfant impertinent.

- Ne dites donc pas de sottises. Si c'est la moustache qui vous donne de telles idées de grandeur, vous feriez mieux de la raser de suite.

Et il continua son chemin vers le salon. Je portai machinalement la main à ma lèvre supérieure puis secouai la tête et le rattrapai.

- Je suis très sérieux, docteur, repris-je en étendant les bras pour lui barrer la route. Je… je sais bien que je n'ai pas l'air sérieux du tout, à cet instant, mais je vous assure que je suis l'oncle de Dorian.

L'homme leva les yeux au ciel et toussailla de nouveau.

- Très bien, dit-il d'un ton lassé. Je vous crois. C'est charmant. Si vous êtes son oncle, vous ne voyez certainement pas d'inconvénients à ce que je l'examine au plus tôt alors ?

- Non, évidement, bafouillai-je. Je ne sais pas ce qui m'a pris. Je… allez-y.

Je m'écartai, rouge d'embarras. Il me dépassa, l'œil mi-clos.

- Son oncle, vraiment, marmonna-t-il.

Le blaireau ne me croyait pas.