Le docteur Philémon Roux passa aussi peu de temps qu'il le put dans notre maison et la plupart du temps en grommelant dans sa barbichette, mais il fallait reconnaître qu'il ne faisait pas son métier en s'y prenant comme un peintre en batiment avec une cuillère.
Dorian fut rapidement sur pieds, à mon grand soulagement.
Je n'aurais pas pu survivre à un hiver entier de gamineries insupportables et malgré tout désarmantes et j'avais soupçonné Mme Blanc d'être sur le point de plier bagage et d'émigrer en Russie au début de la deuxième semaine.
Je n'arrivais pas à comprendre cependant pourquoi, outre mes élèves qui s'étaient rendus compte de ma distraction profonde en classe, tant de personnes avaient défilé à notre porte pour demander de ses nouvelles.
Quel homme était donc mon neveu pour toujours provoquer une réaction chez les autres, qu'elle soit en bien ou en mal ?
La moitié des gens l'adorait. Il se faisait des amis rien qu'en entrant dans une pièce. Sa silhouette élancée et son large sourire, sa démarche chaloupée – peut-être même son long manteau aux pans flottants – tout contribuait à charmer les gens qui l'entouraient. Comme s'il était inévitable de l'apprécier. On se fiait à lui comme s'il avait été une vivante image de la Force et de la Sagesse – et pourtant il n'était pas vraiment épais et débitait dix âneries pour trois paroles sensées.
L'autre moitié ne pouvait pas le supporter. Mme Blanc et moi n'entrions cependant pas dans cette catégorie, mais sa mère, elle, en faisait probablement partie, j'avais fini par le comprendre à demi-mot. Cette moitié-là se révélait dangereusement agacée par l'existence de Dorian Derient, comme je l'appris peu à peu au cours de mon séjour mouvementé chez lui – par notre logeuse qui, quand elle était bien lancée, n'était pas avare de commentaires et lors de conversations surgies de nulle part comme mon neveu en avait le secret.
- Voici la clé de la maison, m'avait-il un jour en me la tendant. "Vous pourriez en avoir besoin."
- Pourquoi ? avais-je demandé, surpris. C'est un petit village. Nous ne fermons jamais à clé.
- Je ferme, moi, le soir, avait répondu Dorian d'un air très sérieux.
A force de vivre avec lui, je finis par entendre – à chaque fois par hasard, car il n'était pas vantard, même s'il semblait parfois irrépressiblement sûr de lui – qu'il avait essuyé bon nombre de coups, échappé à des embuscades répétées, été blessé grièvement plusieurs fois et avait manqué mourir sans aucun doute aussi souvent que n'importe quel héros des temps modernes. Il était abonné aux lettres de menaces comme d'autres le sont au Petit Parisien. Dans mes jours magnanimes, je le soupçonnais de ne pas manger de légumes verts parce qu'on avait essayé de l'empoisonner avec des petits pois, un jour.
Mais même si je commençais à davantage cerner le personnage, je n'avais toujours pas compris exactement quel était ce métier qu'il exerçait en dehors de son écriture.
Testait-il les dangers qu'il narrait dans ses romans ?
Avait-il écrit un article qui avait offensé quelque grand ponte ou un gang inconnu ?
Ce que je considérais comme des enfantillages était-il regardé comme subversif par le gouvernement ?
Parfois je commençais à croire à des théories complexes et surréalistes comme celles dont se délectaient les poivrots à casquettes du bar qui faisait l'angle de la place…
Dorian était-il vraiment de cette Terre ?
Là reposait la vraie question...
J'avais cru qu'après l'épisode de sa maladie, nous serions plus proches, mais ce ne fut pas le cas.
Du moins, je le crus.
La fin du mois de décembre allait me le prouver de façon inattendue.
- Regardez ce que le père Noël a laissé tomber de sa hotte en avance, dis-je en poussant la porte de l'épaule, les bras encombrés par les porte-documents.
Dorian, les pieds croisés sur la table, sa chaise en équilibre, leva un sourcil interrogateur au-dessus de la bille de houx qu'il examinait à la loupe.
- Le Père Noël est une invention pour obliger les enfants à aller se coucher plus tôt, décréta-t-il.
- Vous êtes impossible, ripostai-je en réussissant enfin à fermer.
Je tapai mes chaussures contre la marche à l'intérieur. Mon chapeau me tombait sur les yeux et j'avais l'impression de manger mon écharpe. Je déposai avec soulagement la pile de papiers, de dossiers et de livres sur la table, sous l'œil horrifié de mon neveu et me débarrassai de mon manteau et de mes gants.
- Mais attention, protesta-t-il. Mon houx ! Vous n'avez donc aucune considération pour mon travail ?
- Vous faites semblant d'étudier ici pour que Mme Blanc laisse le poêle allumé en partant, dis-je sans miséricorde. Jetez plutôt un coup d'œil à ce que je vous amène. Ce sont des partitions ! M. Victor en avait des tonnes. Il vend son piano, vous savez.
Dorian fit basculer sa chaise, posa les pieds sur le sol et se pencha pour attraper l'une des feuilles qui dépassait de la pile.
- Edouard Lalo ? Ce n'est pas très connu, commenta-t-il. Et que voulez –vous que je fasse avec tout ça ?
- Vous jouez du piano, dis-je en appuyant sur le verbe pour que cela paraisse encore plus évident. Cela vous fera un peu de nouveauté – et vous cesserez de jouer cette affreuse pièce à une main.
- Vous ne l'aimez pas non plus ? marmonna Dorian en se levant. Il passa dans le salon et ouvrit le piano après avoir posé sur un fauteuil le buste de Marianne et les cinq bouteilles cachetées qui encombraient le tablier.
- Laquelle allez-vous essayer ? demandai-je avec excitation.
Il disposa soigneusement la nouvelle partition et l'examina en clignant des yeux. Puis, se rabattant en arrière, il se frotta le menton et glissa une main dans ses cheveux, les hérissant. Ses longues mains coururent sur les touches en silence. Il inspira profondément.
Et joua cette affreuse suite de notes scolaires.
- Vous êtes – insupportable, dis-je, furieux, avant de quitter la pièce.
J'allai m'asseoir à la place qu'il avait abandonnée et me massai les tempes, déçu et fatigué. Quoi qu'il arrive, quand bien même je m'évertuai à trouver quelque chose qui lui fasse plaisir, il finissait par touj…
Je tendis l'oreille.
Il jouait.
Il jouait la nouvelle pièce.
Je me levai et glissai un œil par l'entrebâillement de la porte. La musique régulière et sans fausse note remplissait le salon. Les interminables doigts tâchés d'encre de mon neveu dansaient sur le piano tandis que son menton suivait doucement la cadence, s'inclinant légèrement en rythme.
J'ébauchai un sourire qui se figea. Il ne pouvait pas me voir de là où il était, mais je distinguai parfaitement la larme qui traçait une ligne irrégulière sur son profil.
Cela faisait maintenant quatre mois que je vivais dans la même maison que lui, mais j'étais si loin de penser que nous étions de la même famille (j'avais du mal à concevoir que nous soyons déjà de la même espèce) que je n'aurais jamais pu imaginer ce qui se passerait le lendemain.
