C'était l'avant-veille de Noël et je me voyais déjà à la maison, tout en fermant mon manteau avant de partir à la gare, quand Dorian surgit soudain à côté de moi.

- En route ! dit-il joyeusement en enfilant ses gants.

Il était déjà boutonné jusqu'au menton, son écharpe enroulée autour des oreilles et son chapeau enfoncé sur le front, ses bottines fourrées aux pieds, aussi équipé qu'un explorateur des contrées polaires.

- Vous allez passer les fêtes quelque part vous aussi ? demandai-je en avisant la valise qu'il avait posée à côté de la mienne.

- Eh bien – chez vous, mon oncle, répondit-il, presque étonné. Il est grand temps que je fasse connaissance avec ma tante Constance.

Et, profitant des quelques secondes où j'essayai de retrouver ma respiration coupée, il ajouta : "Croyez-vous que je sois assez habillé pour une ville aussi froide que Lyon ?"

Je secouai la tête.

- Mais vous n'êtes pas invité, balbutiai-je. Vous ne pouvez pas…

- Je suis invité par vous, Wenceslas, rectifia-t-il avec aplomb. Vous me l'avez dit.

- Quand ? m'écriai-je, hors de moi devant la tranquillité de son attitude.

Il ouvrit la porte et ramassa les deux valises.

- Vous étiez prêt à me présenter à tous vos frères et sœurs i peine un mois, continua-t-il en s'avançant dans les escaliers. "Quel meilleur moment que Noël ? N'oubliez pas de fermer à clé. Au revoir, Mme Blanc, nous serons de retour dans une paire de semaines. Passez de bonnes fêtes.

La logeuse qui arrivait tout juste, emmitouflée dans son châle, nous adressa un large sourire.

- Bonnes fêtes à vous aussi, Monsieur, dit-elle en le regardant se diriger vers le fond de la place. Puis elle se tourna vers moi et posa sa main sur mon bras. "Merci de l'emmener avec vous, M. Augustin" ajouta-t-elle d'un ton tellement reconnaissant que je me sentis aussitôt coupable d'avoir réagi avec autant d'impolitesse.

Quand je le rattrapai, Dorian sifflotait joyeusement et il ne s'interrompit pas avant que nous ne soyons devant la porte du train, à l'exception du moment où il me demanda de prendre son billet.

Je grimpai dans la voiture, au milieu de la vapeur en volutes et des appels, lorsqu'il m'arrêta brusquement en m'attrapant le bras.

- Vous n'êtes pas ennuyé que j'aille avec vous, mon oncle ? demanda-t-il d'une voix d'enfant.

Ses grands yeux bleu orage étaient attachés sur moi d'un air suppliant, même s'il essayait de donner à l'expression de sa bouche son insouciance accoutumée.

- Constance sera enchantée de faire votre connaissance, dis-je d'un ton bougon en me retournant pour monter dans le train.

Il y eut un instant de silence, puis il se hissa d'un bond dans la voiture.

- Qui ne le serait pas ? commenta-t-il en rectifiant son manteau.

Je sus que ce serait de longues, longues fêtes.

- Cela fait une éternité que je n'ai pas mangé de dinde aux pruneaux, continua-t-il en soulevant la vitre sans se soucier du courant d'air glacé que cela provoqua. "Cela va être tellement… tellement…"

- "Epatant ?" suggérai-je. Et où croyez-vous que vous allez manger de la dinde aux pruneaux ?

- Pour le repas de Noël, bien sûr ! riposta-t-il en me lançant un coup d'œil oblique comme si j'étais d'un autre monde.

- On ne mange pas ce genre de choses, chez moi, dis-je avec autorité.

- Oh. Comme c'est dommage. Il prit un air déçu puis secoua la tête et retrouva son expression joyeuse et excitée. "Au moins nous aurons de la crème fouettée !"

Je décidai de renoncer et me résignai aux deux jours que j'allais devoir subir, enfermé dans le petit compartiment avec lui.

Fort heureusement, il en passa la moitié à la locomotive et l'autre à esayer de nettoyer ses vêtements couverts de suie. En arrivant à Lyon, il devint subitement silencieux et me suivit au tramaway avec une docilité qui me m'aurait inquiété si je n'avais pas été aussi proche d'arriver.

Enfin, je fus devant la porte et sonnai vigoureusement.

- Nous y voici ! dis-je avec excitation, en me tournant vers Dorian qui cachait son regard sous le rebord de son chapeau.

Je me serai presque mis à sautiller sur place tellement j'étais content d'être de nouveau à la maison.

La porte s'ouvrit et une tête rouquine frisée, couronnée d'un bonnet de dentelle, pointa à l'extérieur.

- Me voilà, Rose ! m'écriai-je en l'attrapant à bras le corps et en la faisant tourbillonner.

Elle était petite et fluette pour une femme de trente ans, portait un tablier blanc sur une robe bleu ciel qui se reflétait dans ses yeux et n'avait pas changé d'un pouce depuis la dernière fois que je l'avais vue.

- Wenceslas ! piailla-t-elle. Elle noua ses bras autour de mon cou comme un enfant le ferait spontanément. "Bienvenue !"

- Me voilà, répétai-je en la reposant sur le sol. Je suis rentré à la maison.

Elle prit ma main et me tira vers l'intérieur.

- Viens !

Et comme je résistai, le temps de ramasser ma valise :

- Viite !

- Un instant, dis-je en riant. Voici Dorian, Rose. C'est notre neveu.

Elle le considéra de haut en bas, les yeux écarquillés et la langue entre les dents, concentrée, puis sourit.

- Il y a assez de truffes en chocolat, conclut-elle.

- Elle vous aime bien, traduisis-je.

- J'avais bien compris, dit Dorian en adressant un de ses clins d'œil désarmants à ma sœur.

Il semblait redevenu lui-même.

Elle pouffa de rire puis me tira à l'intérieur.

- Constance ! cria-t-elle dans l'escalier. Constance !

- Je viens ! répondit une voix depuis l'étage.

J'enlevai mon chapeau et le pressai dans mes mains, contre ma poitrine.

Enfin. Enfin j'allai la revoir. Quatre longs mois… Elle m'avait tellement manqué.

L'ourlet de sa robe de taffetas gris perle caressa les marches alors que ses bottines descendaient rapidement l'escalier marbré.

- Que se passe-t-il ? demanda-t-elle. Rose, as-tu…

Elle s'interrompit en me découvrant. Son large col brodé de pervenches était fermé par un camaïeu, comme d'habitude et les clés du cellier pendaient à un cordon noué à sa taille.

- Oh mon Dieu, articula-t-elle. Tu es arrivé.

Mon cœur battait comme si j'avais été absent pendant des siècles.

- Me voilà, dis-je pour la troisième fois.

Je fis un pas en avant et l'enlaçai.

- Bonjour, Constance, dis-je en la serrant contre moi.

"Bonjour, maman" chuchota l'enfant tout au fond de moi.

Elle m'embrassa sur la joue, se haussant sur la pointe des pieds, puis s'écarta un peu pour m'examiner.

- Tu as maigri, constata-t-elle en levant un sourcil. Elle agita son index d'un air sévère. "Tu ne prends pas assez de temps pour manger et te reposer."

- C'est ce que je passe mon temps à lui dire, mentit Dorian avec aplomb, derrière mon dos.

Sa voix avait quelque chose d'un peu râpé. Constance me poussa un peu de côté pour voir qui avait parlé.

- Oh, tu as amené un ami, commença-t-elle avec bienveillance. Quelle bonne idée ! Il…

Elle s'interrompit.

- Ce n'est pas précisément un ami, corrigeai-je avec un bref sourcil blasé. "C'est Dorian."

Il y avait une différence entre les deux mots, même si je ne savais pas exactement laquelle.

Constance chercha ma main à tâtons, les yeux fixés sur mon neveu qui avait l'air d'avoir égaré toute son assurance naturelle.

Il n'avait jamais paru aussi embarrassé de sa haute silhouette mince. Il se balança d'un pied sur l'autre. Sa longue écharpe glissa de son cou et tomba sur le sol. Il se pencha vivement pour la ramasser et la fourra maladroitement dans sa poche avant de passer une main dans ses cheveux humides, ce qui les hérissa davantage.

- Bonjour, dit-il. Il se racla la gorge. Eh bien, je… merci de m'accueillir pour les fêtes. Wenceslas me… m'a invité et… Dorian Derient, au fait. C'est mon nom, vraiment.

Il s'embrouillait. Il cligna des yeux, chercha mon regard comme si j'allais l'aider.

- Comme tu ressembles à ton père, murmura Constance.

- Je vous demande pardon ? s'enquit Dorian en s'inclinant un peu pour mieux entendre.

Je n'étais pas sûr non plus d'avoir bien compris.

Constance sourit et lâcha ma main.

- Bienvenue à la maison, Dorian, dit-elle. Bienvenue dans la famille. Tu es ici chez toi.

Son visage était plus lumineux que je ne l'avais jamais vu, mais deux gouttes étaient accrochées à ses cils.