Eugène et moi étions dans le fumoir, enfin seuls après l'agitation de la fête. J'étais heureux de pouvoir enfin parler à mon frère aîné, d'homme à homme.
Il semblait aussi désireux d'avoir cette conversation à l'écart.
- Comment trouves-tu Constance ? demanda-t-il après avoir fermé les portes sur nous.
- Je la trouve changée, dis-je lentement. Fragile. Bien plus émotive qu'auparavant. Si tu l'avais vue quand je lui ai présenté Dorian... On aurait dit que ce n'était pas un simple neveu mais un revenant. Un simple échange de bonjours qui a tourné au "comme tu ressembles à", une véritable affaire d'état.
Eugène prit la blague à tabac sur la cheminée et bourra la pipe comme s'il avait l'habitude de faire ça tous les jours.
- C'est vrai qu'il ressemble à son père, dit-il, le front plissé.
- Et donc ? m'exclamai-je. Je ne vois pas ce que cela a à voir avec la santé de Constance.
Eugène me regarda, l'air ailleurs, puis secoua la tête comme pour se débarrasser d'une pensée.
- En effet, dit-il. Il reposa la pipe sur la cheminée et vint me poser les mains sur les épaules. "Elle va bien, Wenceslas, dit-il de sa voix grave et rassurante. Ne t'inquiète pas. Elle vieillit, c'est tout, comme toi et moi."
- Je voudrai qu'elle soit toujours là, soupirai-je malgré moi. Je levai les yeux vers mon grand frère. "Je sais, cela sonne vraiment infantile."
Il secoua la tête, ses yeux bleu foncé remplis de tendresse.
- Non, dit-il. Pas du tout.
Je me dégageai et allai vers la fenêtre, soulevai le rideau pour contempler la neige qui virevoltait sur le jardin.
- Et elle porte de la couleur, maintenant, m'écriai-je en me retournant brusquement vers mon frère. "Je ne l'ai jamais vu porter autre chose que du noir !"
Eugène vint me rejoindre. Nous restâmes en silence, de chaque côté de la croisée, nos visages plongés dans l'ombre de la pièce.
- C'est à cause de tes lettres, dit-il au bout d'un moment. Ce devait être après la quatrième ou la cinquième, je ne sais plus. Il inclina la tête et m'adressa un sourire attendri dans la lumière qui passait par la fenêtre. "Tu en écris beaucoup !"
Je souris en retour.
- Désolé…
- Ne le sois pas, dit Eugène. Elle les attend avec impatience et les relit souvent. Ce jour-là, elle a déplié un grand coupon de soie sur la table du salon. Marthe était venue pour le café. Constance… Constance a commencé à draper le tissu sur elle et nous a demandé si cela pourrait faire une robe d'après-midi.
Je levai un sourcil, incrédule.
- Vraiment ?
Mon frère hocha le menton.
- J'étais comme toi, je croyais que c'était pour quelqu'un d'autre, que j'avais mal compris. Et puis on a eu les De Brêt à manger et…
Il me regarda droit dans les yeux.
- Elle descendait l'escalier et tout semblait briller autour d'elle. De la soie sauvage, Marthe a dit. Toute d'or vêtue… cela faisait tellement longtemps que je ne l'avais pas vue comme ça.
- Mais tu ne sais pas pourquoi ?
Il sembla sur le point d'ajouter quelque chose, ses yeux toujours perdus dans ses pensées, puis il se reprit et fit un signe de dénégation.
- Non, je n'en ai pas la moindre idée, conclut-il. Son deuil avait duré assez longtemps, de toute façon.
Presque toute ma vie… je ne parvenais pas à me rappeler la dernière fois que ma sœur avait porté une robe claire. Il y avait comme des images fugitives dans mon esprit, de celles dont on ne sait pas si elles appartiennent à la mémoire ou à une photographie que l'on a contemplée...
Cette nuit, je fis un rêve.
Les rideaux flottaient doucement aux larges fenêtres, comme les contours flous d'un rêve. Le petit déjeuner était sur la table, les tranches de pain doré débordant de la panière et l'odeur familière du café au lait remplissait la pièce comme une chaude et rassurante couverture…
Constance se pencha sur moi. Elle avait à peine vingt ans. Ses abondants cheveux blonds cendrés étaient noués en deux cascades par des rubans azurés. Elle était en robe de chambre.
- Vous allez être en retard, dit-elle mi-fâchée mi rieuse en rectifiant rapidement ma coiffure.
- Encore une tartine, protesta l'enfant-moi en attrapant la grande cuiller et en la plongeant dans le pot de miel.
La quantité de miel qu'il en retira pouvait nourrir une petite colonie d'abeilles.
- C'est une cuiller de miel ou une patate ? dit Constance en éclatant de rire. Laisse-moi faire, Wenceslas.
- Je sais faire, insistai-je.
Il y eut un bruit étouffé derrière moi, comme quelqu'un qui s'efforce de rester sérieux.
- Tu es trop petit, protesta la jeune femme. Oh – voilà. Il y en a sur ton col. Attends, je vais nettoyer ça.
Une main lui tendit un mouchoir.
- Merci, dit Constance. Dans ses yeux il y avait tout l'amour d'une mère et sur son visage l'expression qu'on ne voit qu'aux gens heureux. "File te laver les mains, s'il te plaît, dit-elle à l'autre. Nous te rejoignons dans une minute. Non, Wenceslas, tu as assez mangé."
J'essayai de me tourner sur la chaise pour voir à qui elle avait parlé, mais je n'y parvins pas. C'était comme dans ses rêves où l'on voudrait en voir davantage mais où lorsqu'on se force à ouvrir plus les yeux, on se réveille.
Je m'assis dans le lit. C'était le matin.
Et je n'avais pas vu le visage de l'enfant qui pouffait derrière mon dos dans le rêve. Car c'était un enfant, j'en étais sûr. J'avais réussi à apercevoir sa petite silhouette qui fuyait à travers les voiles.
Je secouai la tête et allai me passer un peu d'eau sur le visage.
- Ce n'était qu'un rêve, dis-je à mon reflet. Pas un souvenir.
Je m'habillais, essayant de ne pas chercher de raison tarabiscotée derrière la conversation que j'avais eu avec Eugène. La soirée de Noël avait été paisible, Dorian s'était comporté de façon tellement normale – exemplaire – que j'en avais presque oublié sa présence.
Ces vacances n'étaient pas aussi terribles que je les avais préconisées en apprenant qu'il les partagerait.
Parfois, je me surprenais à penser que j'étais bien méchant et égoïste de ne pas vouloir partager ma famille avec lui.
Sa mère l'avait-elle invité ?
Pourquoi n'était-il pas allé à Paris la rejoindre ?
Et pourquoi notre logeuse avait-elle montré tant de reconnaissance à l'idée que je l'emmène avec moi ?
Le mystère Dorian semblait constament s'épaissir.
Je me secouais d'un geste d'épaules et remontais le couloir en direction du petit déjeuner quand je m'aperçus que la conversation, les bruits et les odeurs filtrés par la double porte de la salle à manger semblaient l'écho de mon rêve.
- C'est une cuiller de miel ou une patate ?
Mais ce n'était pas une voix de femme, cette fois-ci. Je poussai doucement les battants. La robe de taffetas ciel de ma sœur glissait sur le sol alors qu'elle contournait la table avec le pichet de lait. Le soleil matinal entrait à flots dans la pièce, inondant d'or le bois des meubles et la vaisselle en porcelaine. Dorian leva sa tasse en la tenant à deux mains pour que Constance le serve. Il était déjà habillé mais n'avait pas mis sa veste. Les bretelles noires sur sa chemise blanche aux manches retroussées et ses cheveux encore humides de sa toilette lui donnaient un air de petit garçon qui se prépare avant d'aller à l'école. Il reposa la tasse dans la soucoupe imprimée d'une scène champêtre en bleu céruléen et reprit la tartine abandonnée sur la nappe.
Il était assis sur ma chaise et buvait dans ma vaisselle, mais ce ne fut pas ce qui me tordit le cœur.
Constance le contemplait avec le regard dont elle m'enveloppait d'habitude.
J'eus l'impression de contempler un tableau, inaccessible et intouchable, puis Dorian s'aperçut de ma présence et la sensation s'effaça.
Constance sourit, m'invita à les rejoindre, mes autres frères et sœurs vinrent bientôt ajouter leurs voix et leurs présences bruyantes et je rangeais très loin dans mon esprit la scène que j'avais entrevue, comme si elle n'avait jamais existé.
Quelques jours plus tard, nous quittâmes Lyon et, en un clin d'œil, la vie à Mende reprit comme si nous n'avions jamais fait cette escale.
Jusqu'au début du mois de février, seulement.
Car ensuite, plus rien ne fut pareil.
