Je m'éveillai en sursaut et m'assis dans mon lit. Il ne me fallut que quelques secondes pour déterminer ce qui m'avait tiré de mon sommeil. Du salon montait une sourde mélopée joyeuse et barbare pour cette heure tardive. A la lueur de la pleine lune qui passait à travers les persiennes, je consultais la montre que j'avais laissée sur la table de nuit et me renfonçais dans mes oreillers avec un soupir blasé.
Trois heures du matin.
Ce n'était pas la première fois que j'étais réveillé au milieu de la nuit par un des cris de joie de Dorian. Quoi qu'il cherchât, il le trouvait toujours à des heures indues. Je ne savais pas encore que ses bruyantes manifestations de satisfaction seraient plus tard suivies d'une cavalcade dans les escaliers et d'une irruption dans ma chambre. Il viendrait s'installer en tailleur sur mon lit et m'expliquerait un raisonnement absurde en faisant de grands gestes excités, davantage intéressé par un public que par mon opinion.
Cette période exaltante et déjantée de ma vie commença quelques semaines après notre retour de Lyon, un soir de février où mon neveu s'était absenté après avoir reçu la visite d'un homme au chapeau de feutre baissé sur un visage chafoin. Je n'avais pas assisté à leur conversation – Dorian ayant réquisionné le salon pour leur entretien en privé – mais je n'avais pas aimé les manières du visiteur.
Je ne l'aurais jamais avoué, mais je crois que ce soir-là, j'attendais inconsciement son retour pour me rassurer.
J'étais assis au salon, en train de somnoler sur le journal, lorsque j'entendis la porte d'entrée s'ouvrir et presque aussitôt la voix de Dorian.
- Wenceslas ! appela-t-il. Mon ooon-cle !
Je jetais un rapide coup d'œil vers la pendule. Il était presque minuit. Comment pouvait-il espérer que je sois encore debout ? Je me levai néanmoins et me dirigeai vers la cuisine.
- Wenceslas, réveillez-vous ! continuait-il d'héler et sa voix avait quelque chose de bizarre.
Je poussais le battant et le découvrit en éclairant.
- Ah, enfin, fit-il en me voyant. Je savais bien que c'était vous, cette lumière sous la porte.
Il se tenait bizarrement, un peu plié. Il s'appuyait d'un côté sur l'évier et de l'autre sur la table et quand j'avançai vers lui, il claudiqua vers moi, son pied gauche touchant à peine le sol.
- Mais qu'est-ce que… commençai-je en me précipitant pour le soutenir.
Je bougeai une chaise et il se laissa tomber dessus, visiblement soulagé.
- Je suis décidément trop distrait, mon cher Wenceslas, dit-il avec une bonne humeur forcée, deux gouttes de sueur perlant sur son front. "J'ai mis stupidement le pied dans une bouche d'égout et je crois que je me suis foulé la cheville."
Je m'accroupis et soulevai l'ourlet de son pantalon pour examiner son pied. Il était déjà très enflé et bleuissait.
- C'est une sérieuse entorse, oui, plutôt, rectifiai-je avec sévérité. Peut-être même une légère fracture. Je me redressai. "Je vais aller chercher le médecin."
Il attrapa ma manche.
- Oh, ce n'est pas la peine de le déranger pour si peu, dit-il d'un ton qui avait quelque chose de suppliant. "Vous avez l'air de vous y connaître, mon oncle. Je suis sûr que vous pouvez régler cette affaire de bandage sans l'aide d'un praticien."
- Mais enfin, protestai-je, interloqué, cela pourrait être plus grave qu'il n'y parait et…
Je m'interrompis. A la lumière de la lampe, je vis nettement son visage levé vers moi : son menton portait une trace de coup, sa lèvre saignait et un peu de sang coagulait sur son arcade sourcilière.
- Mais comment vous êtes-vous arrangé ainsi ? m'écriai-je en remplissant hâtivement un bol d'eau pour nettoyer ces premières plaies avec mon mouchoir.
- Le trottoir, Wenceslas, mentit-il avec aplomb, il est plutôt inhospitalier.
Cela avait tout l'air de blessures récoltées au cours d'une bagarre d'ivrognes ou dans un règlement de comptes.
Avais-je raison de penser que l'homme au visage de rat avait quelque chose à voir avec cela ?
Je soupirai. De toute manière, il n'en dirait pas plus et si je le questionnai, il risquait de m'inventer une histoire à dormir debout, ce dont je n'avais absolument pas besoin.
- Est-ce que vous pouvez faire quelque chose pour cette cheville ? demanda-t-il et je vis passer un rictus de douleur sur son visage qui s'efforçait d'être insouciant. "Il y a une trousse à pharmacie dans le salon, vous y trouverez ce qu'il vous faut."
Cette affirmation était aussi vide de sens qu'une théorie sur le langage des vaches. Je fouillai le désordre inextricable qui régnait dans le salon et finis par découvrir la trousse en question derrière la plante verte, dans un panier pour chien dont je n'avais jamais soupçonné l'existence.
Je sortis la longue bande, la déroulai en grommelant que je ne voyais pas pourquoi j'étais obligé de me livrer à cette activité inepte au milieu de la nuit alors qu'un médecin habitait à quatre rues de chez nous. Il me livra sa cheville avec confiance et ne poussa pas un gémissement alors que je serrai fortement pour comprimer l'inflammation. Je terminai avec une épingle à nourrice puis relevai les yeux. Il était très pâle et ses articulations avaient blanchi sur ses mains qui agrippaient la chaise, mais il trouva néanmoins le courage de sourire faiblement et de me féliciter en m'assurant que je m'étais trompé de vocation. Je le soutins ensuite jusqu'à sa chambre, pendant qu'il racontait je ne sais quoi au sujet de mes piètres performances en tant qu'instituteur de campagne, et l'abandonnai sur son lit en enrageant devant l'impossibilité de faire taire cet incorrigible bavard.
Le lendemain, il me fallut le surveiller sous peine de le voir créer je ne sais quel appareil compliqué et dangereux pour que les objets dont il avait besoin puissent se déplacer à sa commande dans la pièce. Il avait déjà installé des rails au plafond et je ne tenais pas à ce qu'il le fasse aussi sur le plancher.
En fin d'après-midi, il m'envoya à la droguerie acheter une demi-douzaine de crayons de couleur.
Je revenais de la droguerie avec mon paquet, relevant le col de mon manteau pour protéger un peu mon visage, lorsque un peu plus loin devant moi, une femme lâcha son panier, laissant rouler une demi-douzaine de pommes de terre gelées sur le pavé. Je me précipitai pour l'aider à les ramasser. Une paire de bottines assez petites pour appartenir à un enfant s'arrêta à côté des galoches de la villageoise et une longue jupe de lainage crème balaya l'air.
- Et voilà la dernière, Mme Martial, dis-je en me relevant. Votre dîner avait des pattes !
Je croisai deux yeux verts juste assez doux pour vous donner l'impression d'être un héros et juste assez grands pour que votre reflet vous sourît bêtement.
Les yeux étaient ombragés de cils qui ressemblaient à des ailes de papillon.
Ils appartenaient à un visage triangulaire, coiffé d'une toque blanche dont s'échappaient des mèches rousses un peu frisées.
- Merci monsieur, dit Mme Martial, rompant soudain le charme.
- Je vous en prie, bredouillai-je.
- Bonsoir, Mlle Benoît, ajouta-t-elle en se tournant vers la gracieuse silhouette qui époussetait ses gants. Les affaires ont bien marché aujourd'hui ?
- Très bien merci, rirent les yeux verts d'une voix musicale. Bonsoir et bon appétit !
Et ils s'en allèrent de leur côté, la robe crème dansant dans le vent glacé. Elle traversa la place puis disparut. Un son familier me tira de mes rêveries. Les clochettes de mes amis les moutons se profilaient dans le lointain. Le ciel était déjà de ce bleu sombre qui amène la nuit et les maisons s'éclairaient peu à peu.
Je me tournai vers nos fenêtres et je distinguai une ombre derrière le rideau du salon.
Dorian est en faction comme d'habitude à cette heure, pensai-je vaguement, encore sous l'effet des jolis yeux.
Une idée soudaine me traversa l'esprit.
Il s'était donc traîné à son poste comme d'habitude, malgré la douleur que lui infligeait sa cheville. Etait-il possible que… ?
Je me dépêchai de rentrer. J'accrochai mon manteau, ôtai mes chaussures et mis mes pantoufles. Lorsque j'entrai, Dorian était allongé sur le divan comme je l'avais laissé en partant.
- Voici vos crayons, dis-je.
Je les lui tendis et m'assis dans mon fauteuil en le regardant les ouvrir.
- Savez-vous ce qui est drôle ? continuai-je, l'air de rien. On a de ces hallucinations parfois. En revenant, j'aurai juré que vous étiez à la fenêtre.
- Bah, vous aurez rêvé sans doute, dit-il tranquillement en examinant l'un des crayonspar transparence à la lumière du lustre. "Je n'ai pas bougé un instant d'ici."
- Alors pourquoi mon plaid est-il sur l'appui de la fenêtre ? accusai-je triomphalement. Vous l'aviez sur vous quand je vous ai quitté.
- Il faut croire que non, répliqua-t-il d'une voix calme, mais je vis bien à son sourcil crispé qu'il s'était troublé.
