Ce ne fut que le lendemain, en me réveillant, que je me souvins que j'avais déjà croisé ces yeux verts à l'église, et qu'ils appartenaient à l'une des demoiselles discrètes qui s'occupaient des enfants pendant le service.

Je l'avais aperçue quantité de fois, mais sans jamais la regarder. Ça ne se faisait pas. Et j'étais la plupart du temps en retard au service, à cause de Dorian – ou de la fatigue accumulée à préparer mes cours tard dans la nuit, il faut l'avouer. J'arrivais juste à temps pour me glisser parmi les fidèles au premier chant, me faufilant au dernier rang pendant qu'ils étaient encore debout.

Mais elle était toujours en avance et s'asseyait au deuxième rang quand elle ne remplissait pas le rôle de maîtresse pour la catéchèse. Son bibi blanc sur d'opulents bandeaux auburn et la voilette qui ombrageait son visage fin et clair étaient systématiquement escortés par une capote mauve sévère ornée d'une plume noire et d'un chapeau avec un oiseau peint en bleu.

Une fois que je les eus repérées dans l'assemblée, je m'efforçais de faire connaissance de manière fortuite.

La capote mauve coiffait une grande femme qui avait tout d'un pruneau sec, si ce n'est la couleur. Sa peau était presque jaune à force d'être ridée et d'un aspect huileux comme celle d'un poulet plumé. Elle avait des yeux un peu ovales, dont les prunelles ressortaient rondes et noires à cause de la quasi inexistence de ses paupières. Son nez était droit et décharné et sa bouche petite et pincée. Invariablement vêtue d'une longue robe noire dont le haut col était fermé d'un camé et qui la faisait paraître encore davantage osseuse si c'était possible, elle s'appuyait sur une cane sobre mais élégante. Elle était enveloppée d'un châle sombre lui aussi, drapé sur ses bras comme sur ceux d'une princesse douairière.

En deux mots, elle faisait peur.

Le chapeau à l'oiseau naviguait haut perché sur le chignon blond-roux d'une minuscule femme âgée d'environ trente à trente-cinq ans. Son visage rond et gentil était tapissé de tâches de rousseur. Elle était en général vêtue d'une robe imprimée bleu de Provence, avec une large bavette de dentelle. Elle serrait son petit sac contre elle et son rire faisait tressauter ses épaules rebondies. Elle riait tout le temps, d'un petit rire discret mais irrépressible, communicatif, et qui plissait ses yeux comme des fentes sur ses bonnes joues. Quand elle marchait, ses pieds miniatures semblaient propulser en avant son corps replet comme si elle était montée sur roulettes.

Ces vieilles dames de l'église m'apprirent complaisamment que la jolie dame en blanc était orpheline et élevée par sa tante – une digne veuve quoique un peu austère – et vivait avec sa cousine Annabelle – un cœur d'or mais peu de cervelle, hélas – au-dessus de la boutique de chapeaux du défunt oncle.

Je quittai donc le banc des anciennes, où je m'étais assis un dimanche après-midi comme par erreur après le service, remerciais chaleureusement les dames parcheminées qui gloussaient de contentement et m'en fus avec le biscuit dont j'avais été gratifié pour ma bonne conduite faire la connaissance de la belle inconnue.

Elle s'appelait Elise Benoît.

Entre deux bouchées du croquant au miel, j'avais appris qu'elle n'était pas mariée, ni fiancée, ce qui en rendrait l'approche difficile. Le meilleur moyen d'entrer dans son cercle consistait à se faire une amie de la vieille tante acariâtre. J'allais donc m'y employer avec zèle.

Je tapai dans mes mains pour me débarrasser des dernières miettes, léchai mon pouce en réfléchissant à une prochaine manœuvre pour obtenir un autre biscuit, puis me dirigeai résolument vers la tante.

- Mesdames… dis-je nonchalamment, mon chapeau sur la poitrine comme un bourgeois tranquille, mais mon cœur battant la chamade comme celui d'un étudiant des quais de Paris.

Annabelle se dandina avec intérêt mais la pupille d'olive de la tante me toisa avec suspicion.

- Mossieur, répondit-elle avec hauteur.

J'allumais des étoiles dans mes yeux et tentai le sourire dont on m'avait toujours vanté la franchise affable.

- Wenceslas Augustin, je suis l'instituteur des classes préparatoires. Je me demandais si vous sauriez me renseigner…

Son arcade sourcilière se creusa. Derrière l'épaule saillante, je devinai les coups d'œil intrigués – et charmants ! – échangés par les cousines.

- … je cherche un modiste… vous aviez de si jolies coiffures… je pensais que vous pourriez m'indiquer une boutique de bon goût…

Je vis à la façon dont se froissaient les lèvres desséchées que je perdais des points et me hâtai d'ajouter :

- C'est pour l'anniversaire de ma sœur… elle n'a jamais mené grand train, mais j'aurais voulu lui offrir un chapeau qui lui permette de marcher avec fierté dans les rues de Lyon.

- De Lyon ! Oh ! s'écria involontairement Annabelle, qui rougit sous l'œillade sévère de sa tante.

- Lyon est une grande ville. Il s'y trouve certainement quantité de chapeliers.

Je commençais à m'embrouiller, quand la jolie demoiselle vint à mon secours.

- M. Augustin n'a certainement pas le loisir de se promener en ville quand il retourne visiter sa famille, dit-elle de sa voix douce et musicale. "Tante Sidonie, donnons-lui l'adresse de Claque & Bourguignotte, et le conseil de mon oncle."

Je dus avoir l'air interrogateur, car la vieille tante se radoucit et consentit à m'éclairer.

- Feu mon époux avait la passion de ses chalands et ne laissait personne s'en aller sans le couvre-chef qui lui convint au mieux. Ma nièce a hérité de cela.

Je m'inclinai.

- Ma sœur est la personne que j'aime le plus au monde, dis-je avec sincérité. "Mais je n'ai moi-même aucune idée de la mode féminine. Votre aide sera la bienvenue."

Elles parurent charmées par ma candeur. J'avais gagné à moitié ma cause – et trouvé un cadeau pour Constance.

Je rentrais à la maison d'un pas allègre – après une longue promenade – et évitais soigneusement le salon où Dorian se morfondait, cloué sur son divan et passablement contrarié d'être privé de ses vagabondages habituels. J'eusse espéré qu'il écrirait un de ses livres – son éditeur me faisait toujours aussi pitié – mais il semblait plus enclin à chercher les limites de ma patience. Celle de Mme Blanc avait été usée jusqu'à la corde depuis déjà longtemps.

Je m'endormis de bonne heure et rêvais d'un bibi à plume blanche sur une mer de fils d'or. Deux papillons émeraude voltigeaient autour de moi, et chaque battement d'ailes serrait mon cœur d'un doux émoi…

Le lendemain matin, lorsque je revins de l'école, je trouvais Dorian dans la cuisine, penché sur un plat, en train d'examiner quelque chose de brillant avec une grosse loupe. Il me sembla qu'il s'agissait d'éclats de verre et je me demandais ce qu'il avait encore cassé.

- Qu'est-ce que vous avez là ? m'enquis-je en m'installant sur la chaise à côté de lui et en déposant mon cartable au bout de la table.

- Rien, répondit-il vivement en jetant un grand mouchoir sur le plat.

Je ne pris pas la mouche, mais ne renonçai pas pour autant.

- Cela fait partie de vos recherches pour le roman ?

Il me fixa avec gravité.

- Mon oncle. Vous devriez vous préoccuper davantage de votre amourette et moins de mes affaires.

Je sentis mon visage s'enflammer.

- Mais de quoi parlez-vous ? m'écriai-je.

Il se mit à rire. Ses yeux bleus pétillaient comme ceux d'un enfant moqueur.

- Double rasade d'eau de Cologne, le peigne a fait connaissance avec cette crinière, et si j'en crois cette coupure, vous vouliez être bien rasé mais vous aviez du mal à vous concentrer…

J'étais piqué et très déstabilisé par cette analyse de mon état.

- Je me coiffe tous les matins, s'il vous plaît ! protestai-je.

Il se contenta d'arquer un sourcil dubitatif sous sa mèche de jais.

- Bien, bien… si vous voulez vous en persuader…

- Mais c'est la vérité ! insistai-je.

Je quittai la pièce en voyant le sourire qui laissait échapper ses dents blanches. Il me fallut faire quatre fois les cent pas sur la terrasse pour reprendre mon sang-froid.

Moi, amoureux ?

Mais de qui ?

Et comment ?

Pourquoi ?

Je respirai profondément l'air froid de ce quatorze février, le visage empourpré par le soleil qui se couchait derrière le clocher de Mende, dans un ciel baigné d'indigo.

Les clochettes tintèrent. C'était les moutons.

L'infernal réveil sonna, strident et impérieux au bout de sa cordelette, à côté de moi.

Et je la vis.

Silhouette dansante à travers la place, les mains blotties dans son manchon. Bottines effilées, un manteau crème qui seyait parfaitement à sa taille fine, et cette toque posée crânement sur ses beaux cheveux d'ambre, le port de tête gracieux.

Elise Benoît passait devant chez nous, comme tous les soirs à la même heure.

Quelque chose s'illumina dans mon esprit au moment où l'horizon enflammé sombrait dans la nuit.

Le réveil.

L'heure.

L'inquiète attente de Dorian.

Sa silhouette derrière la fenêtre malgré son entorse.

Amoureux, hein ?

Il ne s'agissait pas de moi.