The werewolf thing

2 - Epier.

Je suis resté à l'orée du bois, plusieurs jours, sans bouger, sans me nourrir, sans boire, sans dormir, sans me transformer, me contentant juste de l'observer. C'était comme si je n'avais besoin de rien de plus. J'étais bien, ni la faim, ni la soif, ni le froid, ni la fatigue ne me tiraillaient, et pendant des heures entières, Bella sortait de mon esprit. A chaque fois que l'humain mettait un pied dehors, le souvenir de Bella s'en allait. C'était sûrement dû au fait que l'humain était en réalité une humaine. Et une très belle humaine de surcroit.

Elle passait énormément de temps dehors, à observer l'horizon, essentiellement. Je me demandais bien ce qu'elle pouvait attendre, espérer. La curiosité me poussait à m'interroger des heures entières. Parfois, elle tournait même la tête dans ma direction, regardait l'endroit où je me trouvais, mais n'esquissait pas le moindre geste qui ait put laisser penser qu'elle me voyait. J'étais peut-être devenu invisible à la gente féminine à force d'ignorer toutes les filles du monde pour me concentrer sur Bella.

La douleur m'avait offert un répit. Mon coeur semblait se ressouder lentement dans ce calme solitaire. Et je me sentais capable de passer ma vie entière de cette façon, pourvu que cette paix anihile toute souffrance. Après tout je n'étais qu'un homme, un homme qu'un amour impossible avait consummé et brûlé. Et comme la glace soulage les brûlures, la neige canadienne semblait éteindre progressivement les flammes qui m'avaient carbonisé de l'intérieur.

Et dans mon exil, j'avais perdu le décompte des jours, des mois, je n'avais aucune idée de l'époque de l'année dans laquelle je me trouvais. J'étais un ermite, un solitaire, et je m'étais très vite adapté à ma nouvelle condition. Il est vrai que l'essentiel de mes occupations était d'épier l'étrange humaine, mais cela suffisait à me distraire.

Elle vivait seule, sortait souvent, comme incapable de supporter son chalet probablement bien entretenu mais impersonnel. Souvent elle aimait apporter sa tasse avec elle et apprécier son breuvage chaud dans la fraicheur environnante. Elle faisait quelques pas, observait le ciel, l'horizon. Il émanait de sa démarche une certaine tristesse qui me bouleversa la première fois que je la vit déambuler et laisser ses empreintes dans la neige perpétuellement fraiche. Parfois, sa route croisait celle d'un animal blessé, un oiseau, un lapin, un faon, et avec des geste empreint d'une rare douceur, elle s'ocupait de ces petits être meurtris comme s'il s'était agit d'être très chers.

Petit à petit je brossais son portrait. Je la devinais belle, abimée par la vie, bohème et douce. Je l'imaginais attentionnée, affecteuse et passionnée. Je la découvrais fragile, patiente et généreuse. Mais pas un seul instant ne m'était venu à l'idée qu'elle pouvait être autre chose, quelque chose de plus, d'incroyable. Quelque chose comme une sorcière.

La première fois que je l'ai vu pratiquer la magie, le soleil était à son zénith, pas un seul flocon de neige ne chutait, et rien, absolument rien n'aurait put me faire douter de ce à quoi j'étais en train d'assister. L'orage de la veille avait endommagé une partie du chalet. Un grand pin barrait le toit et avait fracassé la moitié des vitres. Imperturbable devant tant de dégâts, elle était sortie, avait extirpé un baton en bois de sa veste et, d'un léger mouvement du poignet, presque imperceptible, elle avait déplacé l'arbre et réparé les verres brisés. Je m'étais longtemps frotté les yeux, incapable de croire ce que je venais de voir. Et puis, j'avais réfléchi, si les loups-garous et les vampires existaient, les sorciers aussi, j'étais assez mal placé pour en douter.

Etrangement, cette nouvelle n'avait pas changé l'image que je m'étais fait d'elle dans mon esprit. Je continuais à la considérer comme humaine et peu m'importait bien qu'elle puisse transformer les idiots en crapauds ou faire sortir un lapin de son chapeau. Il en aurait fallut plus pour me faire tourner les talons et retourner à mon enfer personnel.

La vérité c'est que cette routine s'était installée. Il m'avait fallut chasser, boire et dormir pour ne pas mourir, mais tout me ramenait à elle. Quand j'attrapais mes proies, je revenais à mon poste les déguster, et quand je me réveillais, la première chose sur laquelle mes yeux se posaient, c'était le chalet. Je la regardais alors sortir, avec sa veste qu'elle serrait d'une main, en tenant sa tasse fumante. Elle faisait quelques pas dans la neige, buvait quelques gorgées, inspectait les lieux, méditait un peu. Ce programme quotidien, cette habitude de focaliser mon attention sur elle me permettait de ne pas me laisser submerger par mes propres pensées. J'avais l'impression de vivre à travers elle. Et je n'imaginais pas un seul instant à quel point nos existences étaient similaires.

Je le découvris un soir de pleine lune. Assoupis, il me fallut quelques secondes pour sentir son odeur et me réveiller. Elle n'avait pas pour habitude de sortir la nuit, aussi, fut-je surpris. Elle ne semblait pas au meilleur de sa forme. De là où j'étais, je pouvais discerner ses tremblements, les convulsions qui parcouraient son corps, la sueur qui luisait sur son front. Et, alors que la lune se présentait, ronde et pleine comme une bille, je sentis la panique me submerger. Quelque chose clochait. J'entendis avant de le voir, ses vêtements se déchirer lentement alors que son corps se transformait, gagnait en importance, perdait en humanité, j'ignorais alors en quoi elle était en train de se métamorphoser.

La peur me paralysait, j'étais absolument terrorisé, craignant qu'il lui arrive quelque chose, qu'elle soit blessée. Je n'avais pas la moindre idée de la façon de lui venir en aide, mais il fallait que j'agisse. J'allais sortir du bois quand sa transformation s'acheva. J'eu un mal fou à reconnaitre la créature qu'elle était devenue. Et alors que je me perdais dans la contemplation de cet être étrange et unique, j'oubliais que ma signature olfactive s'était progressivement renforcée du fait de ma stagnation au même endroit. La bête ne mit pas longtemps à le remarquer. Tournant ses grands yeux dorés dans ma direction, elle se mit en chasse.

Paniqué, je détalais à toute vitesse. Mais la paresse avait eut raison de moi, mes réflexes n'étaient plus ce qu'ils étaient avant que je ne m'établisse dans ce bois. Et j'avais beau le connaitre, je n'avais aucune chance face à la créature qui semblait l'avoir arpenté pendant des milliers d'années.

Je repoussais mes limites jusqu'à leur maximum, mettant le plus de chance possibles de mon coté pour distancer la bête que je refusais d'affronter. Je ne prenais même pas la peine de tendre l'oreille pour mesurer les quelques dizaines mètres qui nous séparaient, me bornant à courir le plus vite possible. J'aurais put courir jusqu'à ce que le jour se lève à nouveau, mais très vite, je me rendis compte que je ne sentais plus rien à mes côtés. Ni bruit, ni odeur, ni présence. Je m'arrêtais, inquiet et empreint d'espoir. Ce fut ma plus grande erreur. La créature, surgissant de nulle part, m'écrasa au sol.