The Werewolf thing

3 - Veiller.

J'étais persuadé de mourir. Mais je refusais que cela se produise sans avoir tout fait pour l'empêcher. Ruant comme un fou, je libérais mon dos de l'emprise de la bête, qui, en retombant me fit face. Elle me regarda longtemps, prête à bondir, à attaquer de nouveau. Je l'observais aussi. Jamais de ma vie je n'avais vu un loup-garou, pour ce qui me semblait en être un, de ce genre. D'un gris prononcé, il était bien plus grand que moi et bien plus mince. Ses muscles rapides et forts auraient eu raison de moi si je ne m'étais pas dégagé plus vite. Et dans ses immenses yeux dorés, une étrange sensation d'impuissance flottait.

N'importe qui aurait trouvé la créature hiddeuse, mais j'en étais incapable. Quelque chose dans son regard me faisait plutôt penser tout le contraire. Je la trouvais belle, majestueuse et humble. Je la remarquais forte, indomptable et déterminée. C'était un fauve, une bête sauvage, une de ces créatures qu'on rêve de pouvoir apercevoir, approcher, mais qui, comme une chimère s'enfuit quand les premiers espoirs s'érigent, ne laissant derrière elle que l'impression perpétuelle qu'elle est chaque fois plus belle.

Apeuré face à l'aspect menaçant que je lui présentait, le loup fit demi-tour prestement et s'enfonça à toute vitesse dans les bois. Je le suivis du mieux que je pus, incapable d'accepter l'idée qu'il puisse m'échapper. Cependant, je m'efforçais de garder mes distances pour ne pas l'effrayer, pour pouvoir l'observer sans qu'il se sente en danger. Je voulais voir comment il agissait, comprendre comment il évoluait.

Jamais je n'avais vu de créature aussi vive et intelligente. Elle esquivait les pièges dans lesquels j'étais tombé pendant ma formation, avec une facilité déconcertante, et se montrait être une excellente chasseuse. Même les oiseaux ne parvenaient à lui échapper.

J'étais impressionné et en même temps inquiet. Des milliers de questions me tourmentaient. Etait-elle la seule ? D'où venait cette différence ? Comment s'était-elle accoutumée à ce genre de vie ? Qu'adviendrait-il des loups de mon espèce si des hordes de loups comme elle apparaissaient subitement ? Car je devais me rendre à l'évidence, si j'avais survécu à son attaque c'était car elle n'avait probablement jamais croisé de loup comme moi, que ça l'avait destabilisé et qu'elle ne s'était pas rendu compte qu'elle aurait put facilement avoir le dessus sur moi. Et je n'étais pas mécontent qu'elle n'ai pas fait toutes les constatations que mon esprit était en train d'élaborer.

Elle traversa la forêt de parts en parts, toute la nuit durant. Elle chassa toutes les créatures qu'elle pouvait débusquer et s'abreuva à toutes les rivières qu'elle apercevait. Elle avait ses habitudes, certains arbres portaient la marque de ses griffures. Et moi, je la suivais de loin, veillant à ce qu'il n'arrive rien, que ce soit à elle ou d'éventuels humains. Mais les bois canadiens ne grouillaient pas de visiteurs à la nuit tombée.

Je constatais rapidement que lorsque les nuages obscurcissaient la lune ou lorsqu'elle décroissait dans le ciel, le loup paraissait s'affaiblir. C'est ainsi que lorsque l'aube commença à s'approcher, après des heures et des heures de balade nocturne, la bête en vint à s'approcher de l'orée du bois. Elle attendit patiemment que la lune décline et fini par s'allonger à même le sol, comme épuisée.

Ja m'approchais un peu alors que la lune disparaissait définitivement et que le ciel s'éclaircissait, et fut témoin de la métamorphose inversée à laquelle j'avais déjà assisté à la nuit tombée. Lentement, le loup sembla se ratatiner sur lui même, rapetir, décroitre. Sa forme s'altéra et ressembla de plus en plus à un corps humain. Sa couleur s'estompa, et de longs cheveux chatains apparurent progressivement. En moins de temps qu'il fallut pour faire toutes ces constatations, le loup avait laissé place à une humaine nue et endormie.

Ma transformation fut beaucoup plus rapide et eut au moins le mérite de me maintenir éveillé. Attrappant le short qui trainait toujours accroché à mon molet, je me rhabillais et m'approchais.

L'aurore éclairant son visage, je remarquais qu'elle était aussi belle vue de près que de loin et nue que vétue. Ses sourcils étaient froncés, comme si elle était inquiète ou en proie à un cauchemar. Sa bouche était pincée et marquait le point de départ d'un griffure qui descendait jusque dans son cou et qui ne semblait pas dater de cette nuit-ci. Son corps fin et musclé frissonnait, refroidi par la neige sur laquelle elle était allongée. J'esquissais un sourire ironique en me souvenant des 40 degrés dont j'étais réchauffé toute l'année.

Avec toute la délicatesse dont je pouvais faire preuve, je glissais mes bras sous son corps et la soulevais de terre. Je la plaçais contre moi pour la réchauffer un peu et prit la direction du chalet.

Sortir à découvert dans la clairière baignée de lumière me fit un étrange effet. J'étais resté si longtemps dans l'ombre des arbres de la forêt que cette clarté me fit cligner des yeux avant de me remonter le moral. Je m'arrêtais quelques secondes, observant le paysage qui m'entourait depuis le point de vue de la fille que j'avais passé des semaines à épier. La vue était magnifique.

Calmement, sans me hâter, je continuais ma progression en direction du chalet dont je montais les marches en bois. D'un coup d'épaule je poussais la porte en remerciant le ciel qu'elle n'ait pas songé à la fermer. Puis, m'orientant selon mon intuition, je trouvais rapidement le salon et l'installais sur le sofa. Attrappant une couverture qui trainait sur un autre fauteuil, je la couvris et m'installais confortablement, attendant qu'elle se réveille.

Je la détaillais. Plus mon inspection des traits de son visage était poussée, plus il me semblait qu'elle était magnifique. Je gravais dans mon esprit le souvenir de son froncement de sourcil, la courbe de son menton, la profondeur de sa griffure, le frémissement de ses lèvres, la blancheur de sa peau. Avec une minutie proche de l'obsession je cherchais à la deviner à travers son apparence. Comment était-elle ? Comme je me l'était imaginée ? Cent fois mieux ? Cent fois pire ? Et comme ces interrogations me rendaient fou, je m'éloignais d'elle, changeant de place, comme on veut changer de sujet.

J'en profitais pour observer le salon aux couleurs chaleureuses, à la décoration épurée, aux dizaines de livres éparpillés. Je me sentais étranger, déplacé, j'étais bien trop habitué à la forêt pour m'accoutumer à une habitation relativement ordonnée. Je me sentais claustrophobe, coincé entre ces murs, dans ce chalet que j'aurais put passer ma vie à observer sans jamais le visiter.

Je me levais, arpentant la pièce, m'arrêtant devant la grande baie vitrée qui dévoilait une partie de la forêt. Cette vision me rassurait. L'immensité des bois m'apaisait, éloignait mes mauvaises pensées, rejettait toute sensation d'être enfermé. Après tout, je n'étais pas un chien qu'on pouvait mettre dans une boite.

Un mouvement attira mon attention, détournant mon regard du paysage pour me concentrer sur la propriétaire des lieux. Elle s'agitait, semblait sur le point de se réveiller. Ses mains glissèrent le long de la couverture, le pli de son front se renforça, elle se frotta les yeux, et fini par les poser sur moi.

Un hurlement brisa le silence.