Quand je me réveille, le calme est revenu. On entend des crépitements au loin : finies les bombes, ils sont passés à la fusillade. Ca veut dire que les rebelles sont sur cette rive. La nuit est tombée. J'ai faim. Je suis seul dans ce trou, assis dans l'eau.
J'entends un bruit hors de ma fosse. Je me redresse, ma chemise est ouverte, j'ai un pansement de fortune, fait avec le reste de son polo, qui tient je ne sais trop comment. Une douleur fulgurante me paralyse. Je titube et retombe dans un splash boueux.
- Evan ?
Elle est dans le cabanon, au-dessus de moi. Je ne la vois pas mais je l'entends se rapprocher, et avec elle la lueur vacillante d'une flamme qui danse dans la nuit. Elle s'arrête au bord de la cavité, elle peut me voir de dos.
- Ca va ?
- Moui.
La faible lumière vient éclairer la boue sous mes pieds. Elle est rouge. J'ai du perdre pas mal de sang. Eva me le confirme, d'une voix sans expression, puis se tait. Elle ne cherche pas à descendre me rejoindre.
Rien entre nous sinon le silence, et un grand vide. Je ne me retourne pas vraiment, je suis encore un peu sonné, il faut que je rassemble mes idées.
- Et toi, ça va ?
- Oui, fait-elle.
- Qu'est-ce que tu fais là-haut ?
- Je cherchais de quoi manger. J'ai faim. J'ai froid aussi.
- … Tu devrais redescendre : il y a des combats pas loin d'ici, il ne vaut mieux pas qu'on nous voie, c'est dangereux.
- … Je peux au moins trouver de quoi me couvrir ?
- Oui. Mais vite alors.
Elle s'éloigne. Quelque chose cloche, mais pas dehors : entre nous deux. Elle m'a posé la question comme on demanderait la permission. Sa voix était atone, d'une dureté que je ne lui connais pas. Elle n'a pas cherché à me regarder. De mon côté j'ai agis comme si je parlais à l'un de mes hommes.
Je me souviens alors de ce qu'il s'est passé juste avant que je ne m'évanouisse, et prends tout à coup conscience des catastrophes qui se sont jouées entre nous depuis que nous nous sommes retrouvés.
Je lui ai crié dessus. Je lui ai fait mal, physiquement : les cheveux d'abord, la peau du poignet ensuite. Je l'ai forcée à avancer, à me soigner alors que ce n'était pas le moment, à se mettre dans ce trou qui vient tout de même de recevoir un obus. J'ai tué un homme sous ses yeux. Je ne lui ai pas dit un mot gentil, je crois même que j'ai fait une mauvaise blague sur les Allemands. Je l'ai embrassée de force, j'ai même caressé sa peau douce d'autorité, l'alcool me montant à la tête, mais avant encore ses cuisses quand je cherchais le couteau. Et je ne l'avais pas vue depuis deux mois. Nous sommes deux étrangers, forcés de rester ensemble dans ce chaos.
Elle doit me détester.
Je ferme les yeux pour soupirer longuement. Comment tout gâcher en un après-midi. Je ne suis pas suffisamment assuré de mon charme pour savoir comment rattraper tout ça à coup sûr. Et puis je suis exténué, l'énergie que je trouverai encore ne passera assurément pas dans la reconquête d'Eva. Il y a d'autres priorités, hélas.
Je l'entends fouiller derrière moi. Je me rappelle tout d'un coup que la nuit est tombée, et cherche dans mes poches ma montre : il est 20h07, Weir a du nous contracter il y a deux heures, à moins qu'elle ne soit en négociations avec le gouvernement au sujet des otages. Je prends la radio à ma ceinture. Elle est cabossée, mais j'espère qu'elle fonctionne. J'allume : elle marche, mais ce n'est que pour entendre des grésillements. Le brouillage radio fonctionne toujours. Nous sommes seuls, Eva.
Je reste prostré. Allez, il nous trouverons bien. Ils viendront nous chercher. Je choisis de ne rien lui dire.
- Ca c'est arrêté quand ? je demande.
- Quoi ?
- Les bombardements. Ca s'est arrêté quand.
- Il y a un quart d'heure. Ca a duré pendant quinze minutes et puis ça s'est arrêté… Ca a été quinze très longues minutes.
- Je sais.
J'ai déjà vécu ça. Et dire que la pauvre fait son baptême du feu avec un type qui s'évanouit au plus fort du canonnage…
Elle glisse à mes côtés, enveloppée dans une chemise tachée de suie, frigorifiée. Elle s'éloigne de moi pour se mettre à l'exact opposé. Bien sûr dès qu'elle s'assoit l'humidité vient la saisir et tremper le vêtement sec. Elle pose entre nous la petite lampe à huile qu'elle a trouvée. La petite flamme s'éteint, une goutte d'eau tombe exactement dessus. Aucun de nous deux ne rit à cette coïncidence. Je crois que ça nous arrange d'être dans le noir. Nous ne nous sommes pas regardés. Nous sommes tous deux éreintés. C'est affreux d'être ainsi avec la fille dont on rêve, à ne plus savoir comment recommencer à discuter.
Je me mets à observer le ciel. Il est déchiré d'éclairs, mais ce ne sont pas des bombes : il n'y a aucun bruit. Comme si les nuages se battaient, mais que eux le faisaient en silence. C'est impressionnant. Je finis par le formuler, après cinq minutes de vide pesant.
- Tu as vu le ciel ? C'est beau.
- C'est un ciel de mousson. C'était comme ça au Cambodge (1).
J'essaye de savoir quel air elle affiche, car sa voix ne laisse rien transparaître. Mais dans l'obscurité, je distingue à peine son visage. Elle serre un peu plus la chemise, et finit par lancer d'une voix presque agacée :
- On ne peut pas aller dans la maison ?
- … Si, on va aller dans la maison.
- On aura plus chaud. Par contre elle a été endommagée, il y a une partie qui s'est écroulée. Tu pourras marcher ?
- Oui oui, ça va aller.
Je ferai abstraction des papillons devant les yeux et du sifflement dans mes oreilles quand nous traverserons le no man's land, c'est tout.
Elle se prépare, sans un mot, rassemblant le peu de choses qu'elle a pu récupérer dans sa chemise. Je prends la lampe, sans l'allumer. C'est elle qui se hisse la première pour sortir. Mes mouvements à moi sont lents, j'ai du mal à me repérer.
Je me lève jusqu'au rebord du trou pour regarder la maison. Papillons. Sifflements. Inspiration. Je monte et on avance, en direction des courtes flammes qui grignotent des débris juste devant la façade ouverte.
Il n'y a que quelques dizaines de mètres de notre abri jusqu'au bâtiment. Mais le relief est bouleversé : des cratères viennent ponctuer notre marche nocturne. A chaque fois que je trébuche, j'ai envie de crier de douleur. Je finis par me concentrer et avancer moins rapidement, mais plus sûrement. Eva m'attend à chacun de mes pas, me demandant de temps en temps doucement si ça va, ce à quoi je ne peux répondre que oui, en me retenant sans succès de gémir. C'est elle qui chancelle à un moment, je la rattrape par le bras, mais n'ose pas la garder contre moi. Je l'aurais fait sans hésiter avant. Maintenant je n'ose plus.
Nous entrons dans l'habitation par le trou béant qui fume encore. Elle allume la lampe : je peux voir une longue trace violette longiligne sur son poignet, signe du violent pinçon que je lui ai infligé tout à l'heure lorsqu'on nous a attachés. Je ne fais aucun commentaire.
Hormis les vitres brisées et cette pièce par laquelle nous sommes entrés, la maison est intacte. Elle a été pillée, mais les murs et quelques meubles sont encore debout. Un escalier mène à l'étage. Il doit y avoir trois ou quatre chambres, mais ce n'est pas très grand. On fait rapidement le tour du propriétaire, en silence, chacun de notre côté une fois que j'ai trouvé une sorte de lampe de poche. Eva ouvre une porte : un escalier descend, il y a un sous-sol. Elle referme sans commentaire.
Alors que j'observe une cheminée dans la pièce principale, j'entends Eva crier, puis un bruit de casseroles et de courses. Je me précipite dans le couloir pour recevoir de plein fouet un petit être dans l'estomac. Il tombe, je le rattrape : un enfant.
- Hiiiiiiiiiiii ! Naaaaaaaaan !
Il doit avoir dans les six ans, il est d'une pâleur terrible, fluet, ses yeux bruns exorbités par la peur. Il crie, et je dois me mettre à crier aussi pour qu'il se taise.
- C'est fini, du calme. Du calme. DU CALME !
Eva nous rejoint en courant, essaye de l'apaiser, mais sans succès. Je finis par lui mettre une main devant la bouche, le tenant fermement de l'autre, et lui demande doucement de ne pas s'inquiéter : nous sommes des amis, nous ne lui voulons pas de mal. Il m'écoute, en larmes. Hoche la tête quand je lui annonce que je vais enlever ma main, et qu'il ne faudra pas crier pour ne pas faire venir les miliciens. C'est bon, il est calmé. Soupir. J'explique lentement et le plus doucement possible :
- Je m'appelle Evan. Nous cherchons un abri pour la nuit, et aussi de quoi manger, avec Eva, la demoiselle qui est là. Tu es tout seul ?
Il confirme.
- Tu nous fais une petite place dans ta maison jusqu'à demain ?
Il hésite. Je lui dis que nous ne sommes pas des miliciens. On ne ressemble pas à grand-chose avec nos vêtements boueux et humide. Il réfléchit et fait signe qu'il est d'accord.
- Super. Tu nous fais visiter ? Tu sais où on range la nourriture ?
Nouvel acquiescement, mais il n'a pas l'air très rassuré pour autant. Il part et je le suis, il n'ose pas trop s'éloigner. J'échange un regard désolé avec Eva qui nous emboîte le pas : qui sait depuis combien de temps il est là ?
Le petit garçon nous mène dans la cuisine et s'y arrête. Plutôt rustique : des placards, dont un entièrement de métal que je considère être une cuisinière, une minuscule table, des casseroles renversées. J'aimerais bien entendre la voix du gosse. Ca tombe bien Eva lui demande :
- Comment tu t'appelles ?
- … Melouprey Kaidal Thu Ruan. Ils ont tout pris.
- Melouprey Kaidal Thu Ruan ?
- Tout ça c'est ton nom ? je demande. Comment tes parents t'appellent ?
« Parents ». Oups oups oups. Un voile devant ses yeux.
- Kaidal.
- D'accord et bien écoute, Kaidal : on va essayer de trouver quand même de quoi manger, même s' « ils » ont tout pris, et peut-être que tu nous raconteras un peu après comment ça se fait que tu es tout seul ici, ok ?
- Oké.
On ne trouve rien dans les placards, « ils » ont en effet bien pillé. Je descends au sous-sol, voir si je trouve quelque chose. Il est inondé, j'ai de l'eau jusqu'aux genoux. Je trouve un pain de sucre, un bocal de fruits en sirop, du pain mouillé. De la viande « sèche » le long du mur, mais je préfère m'abstenir, ça ne m'inspire pas confiance.
On s'installe à l'étage, on trouve des couvertures, c'est une sorte de pique-nique humide. Kaidal se détend, aidé par Eva. On essaye de le faire un peu rire. Heureusement qu'il est là, la tension entre nous deux sinon serait énorme. J'ai l'impression à un moment qu'on échange un regard complice, quand il nous dit que « les frères et sœurs c'est embêtant parfois, mais quand on est tout seul ils nous manquent ». Mais c'est furtif.
Il nous raconte : c'est le dernier d'une famille de onze enfants (j'ai repéré en bas la taille de la table à manger, c'est assez impressionnant). Les aînés travaillent déjà dans les centres à la campagne. Il a huit ans quand je lui en aurais donné six : on ne mange pas tous les jours à sa faim ici. Il était à l'école quand elle a été bombardée, il a décidé de rentrer chez lui, mais la maison était vide. Il est resté à « attendre que Papa et Maman reviennent », mais il faut se faire une raison : il est 22h et ils ne sont toujours pas là. Quand les miliciens sont venus piller il s'est caché, il a eu très peur. Très peur aussi pendant le bombardement, mais comme il a de la ressource, le petit, il est allé se réfugier sous la gazinière en fonte. Comme ça, si ça s'écroulait, il était protégé. Je baisse la tête quand il évoque le bombardement : si j'avais choisit d'aller dans la maison plutôt que dans ce trou, on aurait été avec lui à ce moment-là. Oui, cet après-midi était un beau désastre.
\V/
23h. J'ai retenté avec la radio, sans succès. On n'entend plus de fusillade. Kaidal s'est endormi contre moi, côté blessure mais j'ai mauvaise grâce à le bouger, en plus je m'endors moi-même. Eva quitte la pièce sans un mot. Je finis par poser Kaidal sur le lit et la rejoindre. Il faut qu'on parle.
Elle est dans une sorte de salle de bain, minuscule, derrière un drap tiré. La flamme de sa lampe me l'offre à contre-jour. Elle se lave, débarrassée de sa jupe et de son débardeur. J'hésite un moment sur le pas de la porte, l'observe en voyeur sans qu'elle remarque ma présence, puis décide de faire demi-tour. Demain.
Je vais en bas me débarbouiller à la cuisine, changer de vêtements. Quand je remonte elle dort sur l'un des lits, à côté de Kaidal. Je m'assois et veille.
Au petit matin, les rayons du soleil me réveillent. Dehors, c'est le silence. Kaidal à bougé dans la nuit : il est à nouveau à mes côtés. Eva par contre n'est plus là. Je commence à en avoir marre et maugrée contre le fait qu'on n'arrive plus à s'accorder. Je laisse le petit dormir et descends. Elle est à la cuisine, elle a allumé la cuisinière et fait chauffer de l'eau, tout en divisant ce qui reste du pain de sucre. Elle me jette un coup d'œil tandis que je prends une chaise.
- Bonjour.
- Bonjour Evan.
- Bien dormi ?
- Peu. Et toi ?
- Mal.
- La blessure ?
- Ca tire. Ca va.
En fait ça brûle aussi, ça suinte et une plaque rouge est apparue. Mais je lui dirais plus tard. Je prends une grande inspiration.
- Je voulais m'excuser pour… pleins de choses.
- Mm…
Elle continue à s'occuper de la « cuisine », mais juste pour se donner une contenance : elle touille l'eau dans le vide.
- J'ai pas été… Ca a été un peu catastrophique, hier.
- J'ai détesté ce jour.
- Hum. Oui…
Silence, juste le raclement de la cuillère dans la casserole. Une voix suraiguë qui appelle soudain :
- Evaaan !
- Je suis en bas Kaidal !
- J'arriiiiive !
Dans cinq secondes il est là. Je me lève pour me rapprocher d'elle :
- Ecoute, pour le baiser je suis désolé. J'ai eu… une impulsion, j'en ai eu besoin, ce n'est pas dans mes habitudes d'agir comme ça. Je suis désolé.
- Je ne m'attendais pas à ça.
- Ca aurait du se passer autrement…
Des petits pas descendent l'escalier. Il faut que je me dépêche.
- J'aimerais juste qu'on oublie hier. S'il te plaît. Qu'on se souvienne de comment c'était avant, avant que je parte, de…
- Plus d'un mois s'est passé Evan.
Elle se retourne enfin. Elle est si près de moi, je n'ai qu'à tendre la main pour lui effleurer la joue. Mais je me perds dans ses yeux tristes. Sa voix tremble un peu.
- Il y a pleins de choses qui ont changé, dont je me suis rendue compte. J'ai eu le temps de beaucoup penser...
- Tu fais cuire quoiii ?
- Je n'ai rien contre toi. Non, mais il faut que… je réfléchisse. Prendre du…
Elle cherche ses mots, ou alors sa voix s'est vraiment étranglée. Je propose :
- Prendre du recul ?
- Oui, c'est ça.
- C'est du lait ?
- D'accord.
Je hoche la tête et fait un pas en arrière. Je détourne les yeux, bon sang ce que je suis déçu.
- J'comprends.
Et trop bête aussi. C'est pas la première fois qu'une fille me dit ce genre de choses mais là ça me met dans un état terrible. J'ai trop pensé à elle sans la voir. Je me suis trop dit qu'elle était faite pour moi. J'ai été trop nul hier. Enfin, j'ai juste été un militaire. Mais jamais on n'aurait du se retrouver tous les deux dans une telle situation. J'étais en service, mais les moments avec elle en théorie je suis en mode « civil ». Pourquoi alors ça a tout gâché ?
Il faut que je pense à autre chose. Sans la regarder, j'attrape Kaidal et le soulève. Il rit.
La porte s'ouvre à ce moment-là, violemment. D'un mouvement je mets le gamin derrière moi, attrape le revolver du milicien, qui ne m'a pas quitté, et mets l'inconnu en joue. Ils ont du m'entendre appeler Kaidal tout à l'heure. Eva tire le petit vers elle.
Le nouveau venu n'est le pas seul à tendre son fusil vers moi, il y a au moins trois autres types dans le couloir. On s'observe. Il me dit que tout va bien, de lâcher mon arme. Il répète. Je demande :
- Miliciens ?
- Non mon gars. Tu vois où un uniforme ?
Leurs vêtements sont en effet tous bruns, mais aucun n'est similaire à l'autre. J'hésite : l'armée alors ?
- Qui êtes-vous ? répète-je.
- Ben…
Il se tourne incrédule vers ses copains, l'air de dire « z'avez entendu c'qu'y d'mande ? Il sort d'où çui-là ? ».
- Des rebelles ?
- Beeen oui, mon gars ! Enfin !
Je baisse ma garde, ils font de même.
- Excusez-nous. On n'est pas du coin.
- Hé, les « hommes de bruns » c'est partout !
- Pas sur… ma planète. C'est un peu compliqué, je peux voir votre supérieur ?
Ils nous mènent à un camion, pour aller vers le centre de commandement. Les rebelles ont pris la rive cette nuit, ils marchent vers le siège du gouvernement. Notre maison, encore debout, tiendra lieu de QG pour la formation que nous avons rencontrée.
Je leur signale qu'il y a des otages terriens quelque part et qu'il faut faire attention. Ils me disent qu'ils pensent qu'on les a retrouvés. Impossible d'en savoir plus.
On nous mène de l'autre côté du pont : enfin sur l'autre rive. Le brouillage radio fonctionne toujours. Durant le trajet je tente de me mettre au courant, mais le chauffeur n'arrive pas à me dire grand-chose. Kaidal ne veut pas me lâcher, Eva lui dit de me laisser un peu, mais ça ne me dérange pas.
Nous arrivons dans un immense parc où se dressent des tentes. Un camp de réfugiés au milieu des ruines. Ca s'est battu fort ici aussi. Je prends Kaidal sur mes épaules, au cas où un membre de sa famille soit dans le coin, qu'il le reconnaisse. Il est tout content, son pied balance contre ma blessure, je le place mieux. Notre chauffeur échange deux mots avec un type qui nous fait signe de le suivre. On arrive à un bâtiment en dur transformé en hôpital. Là, surprise !
- Beckett ?!!
- Major Lorne ! Eva !
- Mais qu'est-ce que vous faites ici ? Comment vous avez réussit à vous échapper ?
Leonetti et Reiben arrivent derrière, je reconnais aussi les deux infirmiers de l'équipe.
- Hey ! Major !
- Vous avez fait une sacrée prise de guerre on dirait !
- Oh…
Je pose Kaidal à terre et le présente. Il fait le timide.
- On vous avait perdus ! Comment vous êtes arrivés ici ? me demande Reiben.
- On a été réquisitionnés dans un hôpital de campagne sans blessés, puis on s'est échappés, on s'est retrouvés en plein bombardement et ce matin on est tombés sur des rebelles.
Je regarde Eva qui discute avec l'un des infirmiers. Il lui sourit, lui désigne un couloir et ils s'éloignent, elle tourne juste la tête vérifier que je l'ai vue partir.
- Mais et vous ?
- Et bien le gouvernement a entamé une négociation avec le docteur Weir, raconte Beckett, et comme elle a un peu fait traîner les choses, le Dédale a eu le temps d'arriver, de se placer en orbite et de nous téléporter à bord. Une évasion propre et sans bavure. C'était hier soir.
- Caldwell a refusé d'aider les rebelles, continue le lieutenant. Mais a quand même voulu entrer en contact avec eux. Là il discute avec les leaders de la rébellion, du coup on a demandé l'autorisation de filer un coup de main ici, qu'on serve quand même à quelque chose. Le capitaine est avec lui. Twist se balade.
Je souris rien qu'à imaginer ma brochette de militaires, le doc et ses infirmiers tenir tête à au commandant du Dédale pour pouvoir aider ce camp de réfugiés.
- Bien, je vais me présenter à Caldwell alors.
- Il est dans le bâtiment avec un drapeau, là-bas.
- Vous êtes sûr d'aller bien, Major ?
Je me tourne vers Beckett. Il désigne ma chemise tachée de sang au niveau de ma plaie. Rouvert par les pieds de Kaidal.
- Ah, ça… Ben en fait non. Eva a rafistolé ça comme elle a pu mais c'est pas idéal.
- Montrez-moi ça le temps que le colonel finisse.
Je suis Beckett, Kaidal toujours sur les talons, sa main dans la mienne. Le doc me fait un pansage dans les règles de l'art et me donne un antidouleur, enfin. Je n'ai plus mal, physiquement du moins. A apercevoir Eva travailler avec l'infirmier et retrouver son sourire, je ressens un vide terrible dans ma poitrine. Beckett me demande si ça a été quand même, hier soir. Je lui dis que oui. Mais je pense qu'il a deviné que quelque chose n'allait pas. Il dit seulement « pourtant vous ne chantez plus », mais je ne comprends pas de quoi il parle. Il veut que je me repose, mais je préfère sortir, sans un regard pour Eva.
Un peu shooté, je reprends Kaidal sur mes épaules et attend devant le bâtiment où se trouve Caldwell. Je ne suis pas sûr que le colonel va apprécier de voir que j'ai pris en charge un gamin. On discute, le petit bonhomme et moi, il me change les idées. Un de ces rebelles en brun s'approche de nous en courant, crie le nom de Kaidal. Son frère.
On se serre la main, il me remercie d'avoir « sauvé » le petit. Il doit avoir à peine dix-huit ans, il a un fusil à l'épaule, et tient l'enfant par la main. Il dit que ses parents sont sur l'autre rive, en train de chercher leur dernier fils, mais deux de ses sœurs sont dans le camp, puis trois frères aussi. Une histoire qui va bien se terminer en somme. Il va me manquer.
Caldwell sort à ce moment-là, avec Burns. Ils sont surpris de me voir. Je lui fais mon rapport. Comme je suis blessé, il m'ordonne de me reposer dans le Dédale. Ce n'est pas de refus, je préfère être loin d'elle, constant rappel d'un cruel foirage dont je suis quasi-entièrement responsable.
Juste un au revoir à Eva, rapide, Kaidal avec moi. L'infirmier l'attend alors qu'elle s'éloigne pour me parler. Elle me dit de bien me reposer. Je lui réponds d'être prudente. Le siège du gouvernement vient de tomber : elle rentrera par la Porte dans peu de temps. Moi par vaisseau. Elle me dit qu'elle est contente que Kaidal ait retrouvé sa famille. L'infirmier terrien nous scrute toujours. Je comprends que bien des choses en effet ont du changer en un mois et demi. Gênés par sa présence, nous nous faisons juste un signe de la main et je pars rejoindre Caldwell pour la téléportation. Je dis aussi au revoir au petit, qui lui m'enlace de façon inattendue. Il me dit qu'il demandera à ses parents de m'inviter à la maison quand elle sera réparée. Je ne peux lui assurer que je viendrai.
Je ressens un double vide : à cause du petit bonhomme, quand même, et à cause d'elle. Enfin, de moi. Un peu d'elle aussi : elle fait preuve de mauvaise volonté. Je suis nul.
Franck j'ai tout gâché. Ca me fait mal à la tête d'y penser. Mal au cœur, littéralement. J'avais même un peu parlé d'elle à des copains. Regardé juste comme ça où se trouvait Erfurt, combien coûtait un billet d'avion pour aller en Allemagne. Et puis cette guerre débile. Mon sens militaire qui a pris le dessus. Ca nous a sans doute sauvé, mais seulement la vie. « Nous deux » n'est plus à l'ordre du jour.
Je crois que je l'ai perdue.
Plus loin et dans un autre cerveau…
Je suis un peu triste. Pourquoi il ne peut pas rester ? Je suis content de retrouver Itrem et bientôt Maman et Papa, mais je suis triste que Evan soit parti. Mais il sait où j'habite, j'espère qu'il viendra me voir.
Eva aussi était gentille. J'ai du mal à comprendre pourquoi ils étaient si tristes tous les deux, alors que la guerre est finie. Ils m'ont dit chacun de leur côté que c'était des histoires de grands. Moi je connais ces histoires, avec tous les grands dans la famille. Alors j'ai demandé à Evan si il était amoureux. Il m'a dit que oui, mais que ce n'était pas facile et qu'il pensait que c'était fini et que ça le rendait très malheureux. C'est bizarre parce que Eva elle m'a dit exactement la même chose. Pourquoi ils sont malheureux tous les deux tous seuls ? Faut qu'ils se marient ! C'est compliqué les grands.
Faut que je demande leur nom à leurs copains qui sont restés, qui sont aussi de la même planète. Je suis sûr qu'ils commencent tous par E, V, A.
(1) Véridique, et à mon avis pas qu'au Cambodge mais dans tous les pays de moussons à la saison des pluies : la nuit le ciel est illuminé de flashs, un peu comme si la lumière d'un phare balayait la terre, mais cela ne fait aucun bruit, et il ne pleut pas. J'ai mis longtemps à comprendre que c'était un phénomène naturel, qui n'avait rien à voir avec la lumière des villes. C'est très joli (et d'ailleurs c'est juste pour ça que je l'ai casé dans cette fic).
Encore deux chapitres ! Première partie du dernier volet la prochaine fois. Les avis sont toujours très appréciés et très utiles !
