Cela ressemblait de très près à l'enfer.
N'y manquaient même pas les damnés.
Le peuple des orcs connaissait un développement exponentiel des plus impressionnants depuis qu'il avait colonisé toutes les Montagnes Bleues. Un jour viendrait où il représenterait une terrible menace pour tout le reste de la Terre du Milieu mais, pour l'heure et depuis soixante-dix ans, ils se contentaient de se multiplier et de s'organiser. Les montagnes étaient désormais truffées d'un labyrinthe de cavernes qui, certes, ne communiquaient pas toutes entre elles en raison des aléas du terrain (roche trop dure, rivières souterraines, etc) mais peu importait, les orcs s'étaient dissociés en plusieurs groupes de manière à tenir toutes les montagnes. Durant les premières décennies, ils avaient forcé leurs esclaves à creuser sans fin de nouvelles galeries et de nouvelles salles pour accueillir leur multitude.
Puis, à force de creuser, ils avaient découvert des filons de métal. Depuis, une partie des nains réduits en esclavage exploitaient les mines de fer afin de fabriquer des armes, certes, mais aussi de nouveaux outils pour travailler les entrailles de la montagne. Jour et nuit (mais comment, si loin sous la terre, différencier l'un de l'autre ?) les cavernes résonnaient du bruit des outils, du claquement des fouets, du ronflement des fournaises et du sifflement du métal refroidi après avoir été forgé. Des lueurs sanglantes, émanant des torches et des fours, baignaient les lieux en permanence.
A côté de cela, les orcs forçaient leurs esclaves à ouvrir toujours de nouvelles galeries dans l'espoir de trouver de nouveaux filons. Elles étaient abandonnées lorsqu'elles ne donnaient rien, ou remblayées à la hâte.
Et partout, outre les orcs qui supervisaient les travaux, des nains hâves, décharnés, épuisés et les yeux creux ployaient sous les charges, creusaient le sol, alimentaient les foyers et travaillaient le métal.
Tel était le spectacle que Thorin, Dwalin, Balin, Bofur, Bifur et les quelques autres qui avaient été capturés dans la forêt découvraient, atterrés. Car c'est une chose que savoir par ouïe dire, c'en est une autre de voir par soi-même !
Poussés sans ménagement par leurs geôliers, ils traversèrent une partie de l'immense chantier jusqu'au pied d'un énorme éboulis, comme si la montagne s'était affaissée sur elle-même en cet endroit. Comme une multitude de fourmis, des nains équipés de pioches ou de marteaux réduisaient les blocs de pierre en morceaux tandis que d'autres en emplissaient d'énormes paniers qu'ils chargeaient ensuite sur leurs épaules pour aller les vider on ne savait où, le dos courbé sous le poids. Pas un n'eut un regard pour les nouveaux arrivants. Trop épuisés, sans doute, ou alors si profondément enfoncés dans leur misérable existence d'esclaves que plus rien ne pouvait susciter en eux le moindre intérêt.
- Qu'est-ce que c'est que ça ? demanda un orc en pointant un doigt épais vers Bifur.
Ils avaient déjà eu droit à la même pantomime plus tôt, dans la forêt : les nains avaient eu bien du mal à convaincre leurs ennemis de ne pas toucher au fer de hache enfoncé dans le crâne de leur compagnon. Les orcs y voyaient une arme, point, et voulaient donc la retirer. Il s'en était fallu de peu qu'ils le fassent vraiment. Balin avait dû longuement parlementer et déployer des trésors de persuasion pour leur faire admettre que toucher à cette lame tuerait leur compagnon sur le champ et qu'ils ne couraient aucun risque de le voir tenter de s'en servir. Ils craignirent d'avoir à recommencer mais, cette fois, ce fut l'un de leurs ravisseurs qui se chargea de l'explication :
- C'est juste un nain rendu à moitié idiot par un maladroit qui ne sait même pas fendre correctement un crâne ! T'inquiète, il ne peut pas y toucher, sa cervelle viendrait avec !
L'autre orc haussa les épaules et aboya à l'adresse des prisonniers :
- Prenez des outils et mettez-vous au travail ! En vitesse !
Thorin et Dwalin se dressèrent furieusement sous l'outrage, les yeux en feu. Au même instant, leur attention fut détournée par le pitoyable spectacle d'un malheureux qui chancelait sous le poids insupportable de son panier empli de pierres. Tandis qu'il titubait, un orc le prit pour cible et fit siffler son fouet :
- Plus vite, racaille ! Tu n'es pas là pour t'amuser ! Plus vite !
Le nain, à bout de forces, fit quelques pas plus chancelants que jamais et finit par tomber sur les genoux, incapable de se redresser, presque écrasé par le poids de sa charge.
Lorsqu'il vit l'orc s'acharner sur lui à coups de fouet, le sang de Thorin ne fit qu'un tour. D'un geste machinal, il chercha une épée à son côté et ne trouva évidemment rien. Cela ne l'empêcha pas de faire un pas en avant pour se porter au secours du malheureux. Dwalin, comme toujours son ombre fidèle, suivit son regard et se dressa à son côté, le regard farouche.
Mais Balin les arrêta en les saisissant vivement par le bras.
- Thorin, je t'en supplie !
Le roi voulut se dégager mais le vieillard resserra son étreinte et, à voix basse, il dit très vite :
- Nous devons sortir d'ici. Mais pour cela, il faut rester en vie. Je t'en prie ! Pour le moment on ne peut rien faire, nous serions taillés en pièces. Ne dis rien, fais semblant d'obéir...
Thorin tourna la tête vers lui d'un mouvement brusque et le foudroya du regard. Balin ajouta, presque sur le ton d'une prière :
- Pense à Fili ! Pour lui, Thorin ! Pour lui, tu dois vivre. Et pour notre peuple tout entier.
- Il a raison, marmonna Bofur à mi-voix.
- Vivre, mais à quel prix ? grogna Dwalin, apparemment peu convaincu.
A ce moment, un nain qu'ils ne connaissaient pas, aux vêtements ocres de poussière de roche, aux cheveux presque momifiés par la saleté et au visage morne leur tendit des outils. Outils qu'ils regardèrent non sans répugnance et presque comme s'ils ignoraient de quoi il s'agissait !
- Ne faites pas d'éclat, murmura l'inconnu presque sans bouger les lèvres. Les orcs n'aiment rien tant que faire des exemples et croyez-moi, il y a de meilleures façons de mourir.
- Au travail, bande de fainéants ! beugla un orc.
- Faites ce qu'il dit, ça vaudra mieux, chuchota encore l'inconnu.
- Thorin ! souffla encore Balin à voix très basse.
A contrecoeur, d'un geste presque machinal, Thorin saisit la pioche qu'on lui tendait. Ses compagnons l'imitèrent sans mot dire.
Faire semblant... donner le change à ces brutes... et trouver le moyen de s'enfuir. Telle serait désormais leur seule préoccupation.
ooOoo
Dix jours plus tard, leur résignation de façade commençait sérieusement à se fissurer. Ils étaient épuisés par le labeur incessant, le ventre creux -on ne pouvait pas appeler nourriture l'infâme brouet qu'on servait aux prisonniers deux fois par jour- chacun de leurs muscles protestait douloureusement : le dos cassé à force de travailler penchés, les jambes nouées de rester debout toute la journée, sans parler des bras : manier pelle, pioche ou marteau des heures durant n'est pas une sinécure.
Tout cela cependant n'était rien : c'était leur patience qui était à bout. Chaque fois qu'un orc passait à proximité de lui, Thorin avait des fourmillements dans les doigts tant il avait envie de lui enfoncer sa pioche dans le crâne ! Il se contenait encore, mais de plus en plus difficilement. Il lui fallait vraiment se raccrocher à la pensée de Fili, abandonné à lui-même, pour ne pas exploser.
- Ca ne peut pas durer, grommela Dwalin à ses côtés, comme en écho à ses pensées. Si nous ne sortons pas d'ici rapidement, nous ne sortirons plus du tout. Nous devons agir tant qu'il nous reste des forces.
Il fit une pause et ajouta :
- Regarde Balin. Il n'en peut plus.
Thorin ne leva pas les yeux et se contenta d'opiner d'un vague hochement de tête. Ses manches en lambeaux se balançaient tristement au rythme de ses mouvements, mécaniques comme ceux d'une machine. Il n'avait pas besoin de regarder, il savait.
Plus âgé que ses compagnons, Balin était au bout de ses forces. Or, ils savaient tous ce que cela voulait dire : s'il ne mourait pas d'épuisement, les orcs l'achèveraient dès lors qu'ils considéreraient qu'il devenait inutile.
- Vous allez nous sortir d'ici ?
La question semblait si incongrue que, pour le coup, Thorin cessa de manier la pioche, redressant ses reins douloureux avec une grimace. C'était Mordin qui avait parlé, ce nain qui le tout premier jour les avait mis en garde et exhortés au calme. Il semblait le seul, dans cette multitude hébétée, à avoir conservé un semblant d'intérêt pour ce qui se passait autour de lui. Il semblait aussi s'être attaché aux nouveaux venus, peut-être parce qu'eux seuls, lors des très rares instants où ils en avaient le loisir, échangeaient quelques mots avec lui.
- Qu'est-ce que tu veux dire par là ? bougonna Thorin en se massant le dos.
- Vous êtes Thorin Ecu-de-Chêne, n'est-ce pas ? Notre roi. Vous êtes venu pour nous sortir tous d'ici.
Abasourdi, Thorin échangea un regard avec Dwalin. Certes, ils nourrissaient le projet de s'échapper, mais pas un instant ils n'avaient envisagé de libérer cette multitude ! L'idée même en était ridicule. Même pour un tout petit groupe, l'opération était à la limite de l'impossible -en tous cas, pour le moment ils ne voyaient toujours pas comment ils pourraient s'y prendre- alors tous ces nains ! Dwalin ne mâcha d'ailleurs pas ses mots :
- Si nous trouvons un moyen, nous ne pourrons pas être nombreux.
- Vous trouverez, fit Mordin avec confiance, j'en suis sûr.
Au même instant, un cri lui échappa : la lanière d'un fouet venait de lui labourer l'épaule.
- Au travail, racaille ! hurla un orc. Vous n'êtes pas là pour bavasser !
Les yeux de Thorin jetèrent des éclairs mais déjà le nain se hâtait de reprendre sa besogne un moment interrompue.
- Oh, celui-là ! grogna Dwalin avec haine, suivant des yeux l'orc qui continuait à déambuler sur le chantier en houspillant les uns et les autres. Je me ferais un plaisir de l'étrangler avec la lanière de son propre fouet !
Il ne reçut pas de réponse. Thorin avait repris son travail, mécaniquement, un geste s'enchaînant à l'autre, ses longs cheveux noirs balayant son visage. Pourtant, loin d'être résigné, il bouillait de colère. De colère contre lui-même. Il n'appréciait pas du tout que ce soit un malheureux comme Mordin, un gamin -il n'était pas tellement plus âgé que Fili et devait être à peine adolescent lors du Massacre- qui lui ait montré du doigt son devoir. Oui, il était le roi des nains. Il devait les libérer de cet enfer. Mais comment ? Comment ?
A la dérobée, il jeta cette fois un regard inquiet vers Balin qui titubait sur place, le visage gris. La solidarité de son petit groupe était encore intacte : Bofur et Bifur, ainsi que Bragni, un autre de leurs compagnons de la forêt, s'arrangeaient pour se placer devant le vieux nain chaque fois qu'un orc passait à proximité, de manière à ce qu'il ne s'en prenne pas à lui, ne remarque pas qu'il n'était plus guère productif. Dwalin avait raison, ils devaient trouver une solution très rapidement, avant d'être eux aussi réduits à l'état de morts-vivants, de n'avoir plus ni espoir, ni volonté, à peine la force de se traîner en attendant la mort. Le roi eut un sursaut de révolte. Il ne finirait pas comme ça, certainement pas ! Et ses amis non plus.
Mais comment, comment, comment faire ?
Le chantier était constamment surveillé, par des dizaines d'orcs armés. Et il y en avait encore des centaines, sinon des milliers qui grouillaient partout dans les galeries.
Cela paraissait vraiment sans espoir.
ooOoo
Fili se figea entre les arbres, le nez en l'air, inspirant profondément : il ne rêvait pas, ça sentait le feu de bois. Pourtant, il était certain d'avoir soigneusement recouvert les braises de cendres avant de partir chasser.
Un orc ?
Ou bien... ?!
D'un mouvement d'épaule, il ré-équilibra sur son épaule le poids du jeune daim qu'il avait tué et, prudemment, s'approcha du petit campement solitaire qu'il avait établi dans cette partie particulièrement dense de la forêt.
Cela faisait cinq jours qu'il avait abandonné Andlain à son sort, bon ou mauvais, et il s'interdisait farouchement de penser à lui. Ce n'était qu'un menteur, de toute façon, il l'avait lui-même reconnu. Et de toute manière... mais ! Non ! Fili refusait de penser encore à cette créature, il s'obligeait à occuper son esprit à autre chose lorsque, insidieux, le souvenir de l'elfe-nain lui revenait en mémoire. Il y avait plutôt bien réussi, d'ailleurs.
Jusqu'à cet instant : car lorsqu'il risqua un coup d'oeil vers son camp, ce fut bien l'infernale créature qu'il aperçut, paisiblement assise auprès du feu qu'il avait ranimé.
Fili était consterné. Il hésita entre plusieurs alternatives : disparaître sans bruit et traverser toute la forêt pour aller s'installer ailleurs... ou bien tirer une de ses haches à lancer et fendre le crâne à cet importun ! Ou bien encore...
- Je sais que tu es là, tu sais, dit l'autre d'une voix paisible. J'ai vu les feuilles bouger.
- C'est toi qui va bouger ! explosa Fili en sortant du couvert. Je t'ai dit de t'en aller ! Je me fiche de tes histoires et je me fiche de toi ! Tu comprends, ça ?! Ou bien tu es trop bouché ?! Je n'ai pas envie de m'encombrer d'un nain qui n'a rien d'un nain et qui a les manières des elfes !
- Tu pourrais m'apprendre tout ce que j'ai à savoir pour devenir un vrai nain, répliqua Andlain sans s'émouvoir.
L'espace d'un instant, Fili eut vraiment envie d'aller se taper la tête contre un tronc d'arbre, tant il était exaspérée, excédé, horripilé... Quoi qu'il dise ou quoi qu'il fasse, cet olibrius paraissait déterminé à lui imposer sa présence !
- Mais qu'est-ce que tu fiches là ? siffla-t-il.
- Ecoute, Fili, je ne sais pas ce que j'ai pu dire l'autre jour pour te mettre tellement en colère. Je suppose que c'est parce que j'ai vécu parmi les elfes. Les elfes et les nains ne sont pas faits pour s'entendre et, crois-moi, je le sais mieux que quiconque ! Je garderai toujours de la tendresse pour Elrïdel et je lui ai promis de ne jamais la laisser trop longtemps sans nouvelle, mais elle savait depuis toujours qu'un jour, je partirais. C'est elle-même qui me l'a dit. Et si ça t'ennuie, je n'aborderai plus ce sujet, je te le promets. Mais pour l'heure, nous sommes dans la même situation toi et moi : nulle part où aller et plus personne à retrouver. Je ne te dis pas ça pour te faire de la peine, mais c'est vrai. Alors pourquoi ne pas se tenir compagnie, toi et moi ? Deux, c'est mieux que rien.
Les nains ne sont pas faits pour vivre seuls. Fili ne pouvait nier que la solitude lui pesait affreusement. Résigné, il s'approcha du feu et laissa tomber son gibier à terre.
- Je n'ai jamais rencontré une sangsue comme toi, grogna-t-il, de mauvaise humeur. Comment m'as-tu retrouvé ?
L'autre haussa les épaules :
- J'ai suivi tes traces, tout simplement. Pas tout de suite, je voulais te laisser le temps de... de te calmer.
- Oui, eh bien j'ai une mauvaise nouvelle pour toi : je ne vais pas rester ici.
Tout en parlant, Fili s'était assis sur ses talons et entreprenait de dépouiller le daim, avec les gestes précis que confère une longue habitude.
- J'ai l'intention d'aller faire un tour du côté des montagnes, poursuivit Fili.
A vrai dire, il venait de prendre cette décision à l'instant même, en réalisant combien être seul le rongeait.
- Je sais bien que je ne pourrais rien faire pour les miens, continua-t-il tristement, mais le savoir ne suffit pas, je crois que j'ai besoin de le voir. De m'assurer qu'il n'y a rien à faire. Ensuite, eh bien... ensuite, je ne sais pas encore. Mais je ne vais pas rester ici, dans cette forêt, toute ma vie.
Il y eut un assez long silence, puis Andlain chercha le regard de son compagnon et demanda :
- Je peux venir avec toi ?
- Parce que tu demandes la permission, maintenant ? bougonna Fili. C'est nouveau.
Il parut réfléchir un instant puis ajouta, toujours bourru :
- Les montagnes grouillent d'orcs. Nous pouvons nous faire tuer ou nous faire prendre. Tu as eu un aperçu de se que ça peut vouloir dire.
- J'ai été élevé en guerrier, Fili.
- Eh bien, grognonna encore Fili, concentré sur sa tâche. Puisqu'apparemment je ne pourrais pas me débarrasser de toi... à tes risques et périls !
Ils partirent le lendemain de bon matin. Ils avaient passé le reste de la journée à vérifier leurs armes et décider du chemin qu'ils emprunteraient.
Pour Fili, cette expédition serait un adieu, aussi était-il fort sombre en prenant la route. Pourtant, plus il y pensait plus il était déterminé. Il était quasiment décidé également à s'en aller ensuite au hasard des chemins. Mais auparavant, il voulait revoir les montagnes. Ce serait non seulement un adieu à tous ceux des siens qui y étaient captifs et qui y étaient morts mais aussi une sorte d'hommage.
Fili était bien conscient que c'était risqué, mais que lui importait, désormais ? Le danger, après tout, était partout. La preuve : leurs ennemis étaient venus les débusquer jusqu'au cœur de la forêt alors que, naïvement, ils s'y croyaient à l'abri. Le danger fait partie de la vie, n'est-ce pas ?
Parfois, à la dérobée, le jeune prince jetait un regard vers son étrange compagnon. Celui-ci riait et bavardait sans arrêt, sans se soucier d'obtenir des réponses.
- Cervelle d'oiseau ! pensait Fili. Il en fait un ramage !
Il ne le pensait pas réellement mais c'était une manière pour lui de tenir soigneusement à l'écart d'autres pensées qu'il se refusait purement et simplement à exprimer ou examiner. Il avait décidé de considérer Andlain comme un être sans intérêt et escomptait s'en tenir là. Aussi entretenait-il soigneusement ce point de vue en émettant pour lui-même des opinions assez peu flatteuses. Il savait qu'il se mentait à lui-même mais s'obstinait néanmoins.
Ils marchèrent pendant six jours, sans hâte particulière, s'arrêtant seulement parfois pour chasser. Andlain, comme tous les elfes, était particulièrement doué au tir à l'arc. Fili le reconnaissait volontiers. En fait ça l'arrangeait, il pouvait ainsi le surnommer « l'elfe » en son for intérieur. Il avait même entrepris au début de l'appeler ainsi à voix haute mais, sans se fâcher, son compagnon lui avait simplement répondu :
- Je ne suis pas un elfe. Inutile de m'appeler comme ça.
- Tu portes bien un nom d'elfe ! Pour moi ça revient au même.
- Tu n'as qu'à me trouver un nom de nain. Dis-moi ceux que tu connais, il y en aura peut-être un qui me plaira.
- Ceux que je connais sont déjà portés par quelqu'un, grogna Fili. Et je n'aimerais t'appeler par aucun d'eux.
- Comme tu voudras.
C'était ça qui était le plus exaspérant, avec lui. Il ne se fâchait jamais, acquiesçait à tout, ne se laissait jamais rebuter et continuait à rire et bavarder comme si de rien n'était. Il était lisse comme du verre et Fili ne trouvait aucune prise sur lui. C'était très agaçant.
Malgré tout, avoir un compagnon aussi facile à vivre et aussi gai avait ses bons côtés. Quel boute-en-train ! Fili avait beau grogner pour le principe, de plus en plus souvent il riait sous cape aux plaisanteries de l'autre, ils finirent même un soir, autour de leur feu, à rire tous les deux à gorge déployée, scellant ainsi le début d'une véritable amitié.
Et puis, un matin, ils aperçurent les hautes cimes des montagnes entre les branches tandis que les arbres se clairsemaient. Cette fois, Andlain ne trouva pas à plaisanter. D'ailleurs, Fili le mit en garde :
- A partir de maintenant, il faut faire très attention et éviter le bruit. Nous pouvons tomber sur des orcs à tout moment.
Il n'avait pas l'intention de s'aventurer très avant dans les montagnes. Il savait très bien que s'approcher des repaires de ses ennemis serait suicidaire. Il avait l'intention d'essayer de retrouver l'emplacement de leur village d'autrefois (s'il en restait quoi que ce soit au bout de soixante-dix ans, ce qui n'était pas du tout certain). Une sorte de pèlerinage, tout en regardant une dernière fois ces montagnes qui avaient occupé son horizon d'enfant. En se détachant d'elles, il se détacherait de tous les siens.
En levant le nez vers les lointains sommets qui peu à peu emplissaient le ciel, Fili avait le cœur bien lourd.
