Un grand merci à Calaelen et Guest pour leurs commentaires, votre intérêt me fait vraiment très plaisir. Hop, la suite...

0000000

Le groupe de nains dont faisaient partie Thorin et ses compagnons avait été affecté au remblayage d'une galerie, abandonnée récemment car la roche avait été jugée trop friable et donc susceptible d'éboulement.

Manier la pelle plutôt que la pioche ne soulageait nullement les muscles endoloris et la position courbée était toujours aussi pénible. Cependant, au bout de trois jours de ce nouveau labeur, Bofur fit une découverte qui allait tout changer.

Maîtres de la pierre, les nains ont une connaissance presque innée des minéraux. Bofur fut d'abord intrigué par un résidu d'un jaune verdâtre sur sa pelle. Il y porta les doigts avant d'examiner soigneusement ceux-ci, allant même jusqu'à tirer un petit bout de langue pour en apprécier le goût.

Sans en avoir l'air, le nain examina la roche autour de lui et donna quelques coups de pelle à un endroit bien précis. Puis il se pencha et écarta les gravats. Satisfait, il s'assura d'un regard qu'aucun orc ne faisait attention à eux et appela à voix basse :

- Thorin !

Discrètement, il lui fit signe de se rapprocher.

- Regarde : du soufre. Tout un filon, on dirait. Sans doute pas très important, mais…

Les deux nains se regardèrent. La même pensée fit battre leurs cœurs un peu plus fort. Les yeux de Thorin étincelèrent.

- Ils se servent de charbon pour alimenter les feux, murmura-t-il.

- Si nous pouvions trouver du…

- Cache-le et repère bien l'endroit, chuchota vivement le roi nain.

Il fit mine de reprendre son travail mais brancha son cerveau sur la surmultipliée. En tant que peuple de mineurs, les nains sont familiers des dangers potentiels de la roche, des gaz emprisonnés dans les profondeurs et du mélange de certaines matières. Ils ne s'en servent pas comme armes, car ils vénèrent le métal et, pour eux, les seules armes nobles sont d'acier forgé. Cela ne les empêche pas de savoir. Aujourd'hui, cette connaissance ajoutée à la découverte providentielle de Bofur représentait peut-être la clef de la liberté.

A ceci près qu'il manquait un élément essentiel. C'était rageant, tout de même. Mais après tout, ils n'étaient là que depuis une quinzaine de jours, ils n'avaient vu qu'une toute petite partie des galeries. Thorin se rapprocha de Mordin.

- Sais-tu s'il y a du salpêtre, quelque part dans ces grottes ? demanda-t-il.

- Du quoi ?

- Du sel de roche. On en trouve dans les grottes humides.

Le jeune nain prit un air perplexe et tout en continuant à travailler fronça les sourcils. Mais il lui fallut un certain temps pour répondre enfin :

- Je crois me souvenir en avoir vu, un jour. Il y a une galerie qui a été abandonnée et en partie remblayée parce qu'il y a une cascade souterraine derrière. L'humidité passe à travers les pierres et je crois qu'il y a une formation de sel de roche, comme vous dites. Pourquoi ?

Thorin dut faire un effort pour dominer l'exultation qui montait en lui. Ce n'était pas le moment de donner l'éveil. Il se contenta de serrer brièvement l'épaule du garçon :

- Parce que cela va peut-être nous aider à sortir d'ici, fit-il.

Sa pelle lui parut bien plus légère, d'un seul coup. Naturellement, il fallait un plan très étudié. Surtout ne pas tout gâcher par trop de précipitation. Et puis, il allait falloir se rendre dans cette galerie humide et ça, ce ne serait pas facile ! Durant les heures consacrées au travail, aucun nain ne se déplaçait sans le consentement ou l'ordre d'un orc. Et durant les quelques trop courtes heures où on leur permettait de prendre un peu de repos, ils étaient enchaînés, par mesure de sécurité.

Thorin sentit son espoir retomber. Il avait beau examiner la situation sous tous les angles, il ne voyait pas comment se procurer le dernier -et indispensable- élément à ce qui, après tout, ne constituait encore qu'une très vague possibilité.

Ce ne fut que plusieurs heures plus tard que Mordin réveilla la flamme qui l'avait un moment animé : lui aussi, apparemment, avait longuement réfléchi à la question qui lui avait été posée.

Tandis que les prisonniers étaient autorisés à s'arrêter un moment pour prendre leur pauvre pitance avant de dormir un peu, il se rapprocha de Thorin et lui dit, avec une certaine hésitation :

- Je crois savoir qu'il y a un autre endroit où l'on peut trouver du sel de roche...

Malgré son épuisement, le roi nain releva vivement la tête :

- Où ça ?

- Je ne suis pas sûr... et de toute façon, personne ne voudrait...

- Où ça ? répéta Thorin avec impatience.

- Dans les cachots.

- Il y a des cachots, ici ?

- Oui, mais ils servent surtout aux orcs. J'ai déjà entendu des chefs y envoyer leurs propres hommes. Concernant les nains...

- Continue !

- Cela arrive, mais...

- Va donc au bout ! lança Thorin, impatienté. Dois-je t'arracher chaque mot ?

Le garçon secoua la tête d'un air effrayé :

- Aucun nain n'en ait jamais revenu vivant. Lorsque les orcs y emmènent l'un des nôtres, c'est pour le torturer à mort.

- Charmant ! grommela Dwalin, qui écoutait.

Il lança à Thorin un regard d'avertissement :

- Inutile d'y penser. Je ne vois pas à quoi ça nous avancerait.

- A rien, admit le prince.

Et pourtant, l'idée continua à lui trotter dans la cervelle. Il lui semblait qu'il y avait une possibilité, toute simple, qu'il était cependant incapable de voir, une idée informulée rôdant en lisière de sa conscience et qu'il ne parvenait pas à saisir.

Il considéra avec rancoeur les anneaux de métal bouclés autour de ses chevilles. Durant le temps qui leur était accordé pour dormir un peu, les orcs ne les surveillaient pas, aussi les enchaînaient-ils les uns aux autres, l'extrémité de leur chaîne étant fixée à la muraille. Il n'y avait qu'un seul moyen de pouvoir se glisser -essayer, du moins, et ce serait effroyablement dangereux- jusqu'à l'un des endroits susceptibles de receler du salpêtre : il fallait profiter du seul moment où ils n'étaient pas étroitement surveillés. Sauf que bien sûr, il aurait fallu aussi être libre de ses mouvements. L'idée qu'il cherchait depuis un moment se présenta subitement à son esprit et Thorin se mit à rire tout bas : c'était en effet simple comme bonjour !

Il croisa le regard inquiet de Dwalin, qui devait se demander à quoi rimait cette inexplicable et soudaine hilarité et craignait même, peut-être, que ses nerfs soient en train de le lâcher. Ou sa raison, qui sait. Il n'en était rien toutefois et, à voix très basse, Thorin exposa longuement son plan à l'oreille de son ami. Dwalin y réfléchit un moment puis finit par souffler :

- Je marche avec toi. Tout plutôt que continuer comme ça. Mais tu réalises que nous avons une chance sur mille de réussir et que si nous échouons...

- Nous mourrons, acheva Thorin. Je sais. Mais je refuse de vivre comme ça plus longtemps !

Les deux nains échangèrent un regard résolu et, l'esprit apaisé, s'allongèrent pour dormir. Plus que jamais, ils avaient besoin de conserver les forces qui leur restaient : ils allaient bientôt en avoir besoin, pour autre chose que casser et charrier des cailloux.

Peut-être était-ce en raison de cet espoir qui désormais brillait tenacement en lui, ou peut-être la certitude que mettre son plan à exécution serait, comme on dit, jouer le tout pour le tout, Thorin sitôt assoupi se mit à rêver de son neveu. Fili se trouvait sur une barque, sur la rivière qui autrefois coulait non loin de leur village. La légère embarcation flottait à une dizaine de mètres, pas plus, de la rive. Le jeune nain se tenait debout au milieu, les bras le long du corps, et le regardait. Thorin l'appelait, lui enjoignait de le rejoindre, mais Fili se contentait de secouer négativement la tête.

- Je ne peux pas, répétait-il. Je ne peux pas, Thorin.

Exaspéré, Thorin finit par se débarrasser de son manteau, de ses armes, puis entra dans l'eau pour rejoindre cette fichue barque.

- Non ! cria Fili. Ne fais pas ça ! Tu es fou, tu vas te faire dévorer !

Dévorer ? Horreur ! Baissant les yeux vers la surface de l'eau, Thorin aperçut alors des dizaines, non des centaines d'anguilles voraces, aux dents effilées comme des rasoirs, qui grouillaient déjà autour de ses jambes et s'attaquaient à ses bottes, cherchant à atteindre la chair. Elles sifflaient comme des serpents, se tordaient en tous sens et revenaient sans cesse à la charge. Thorin voulut regagner la rive, mais celle-ci semblait avoir disparu. Cherchant Fili et sa barque du regard, il les vit disparaître au loin dans une sorte de brume transparente. Fili lui faisait de grands signes et criait quelque chose qu'il ne pouvait entendre. A ce moment, une vive douleur transperça le mollet de Thorin et il sut que l'une des anguilles avait réussi à enfoncer sa mâchoire dans son anatomie. Il ouvrit brusquement les yeux, au moment où un second coup de pied l'atteignait à la volée :

- Debout ! brailla l'orc. Debout, fainéants ! Au travail !

Thorin se redressa avec quelques peines, ses muscles endoloris protestant contre chaque mouvement avec, comme chaque jour, de sérieuses envies de meurtre vis à vis de ces maudits orcs. Autour de lui, ses compagnons d'infortune faisaient de même, gémissant ou grommelant, certains, comme Dwalin, murmurant des injures entre leurs dents. Tous sauf...

- Balin ! appela Thorin en secouant son vieil ami par le bras.

Le vieillard ne bougea pas.

- Balin !

Agenouillé aux côtés de son ami, Thorin le saisit par les épaules, horrifié, refusant de croire ce que, pourtant, il savait déjà : raide et froid, le visage de pierre, le vieux conseiller était mort durant son court sommeil. Thorin le serra brusquement dans ses bras.

- Non ! murmura-t-il. Non...

- Thorin... murmura précipitamment Dwalin, sur le ton de l'avertissement.

Trop tard. La lanière du fouet siffla, cinglante. Thorin éprouva la sensation qu'une lame chauffée à blanc lui déchirait le dos.

- Debout ! criait l'orc, le bras levé, prêt à frapper à nouveau.

Ce fut Dwalin qui s'interposa, se plaçant entre la créature et son ami :

- Pourriture ! gronda-t-il, les poings serrés. L'un des nôtres est mort !

- Et alors ?! Un nain en moins, la belle affaire ! Si tu ne veux pas crever, toi aussi, tu te mets au travail ! Tout de suite !

La situation menaçait de s'envenimer en très peu de temps, car Dwalin ne permettait à personne de lui parler de cette manière. Derrière lui, Thorin serra une dernière fois contre lui le corps de son vieil ami puis, se penchant à son oreille, il murmura quelques mots en langue naine : un adieu... et une promesse solennelle. Puis il se releva, les poings serrés et le regard fixe, posa sa main sur le bras de Dwalin et dit seulement :

- Viens, laisse tomber.

Dwalin lui jeta un regard indécis et comprit, lui qui le connaissait si bien, combien il en coûtait à Thorin Ecu-de-Chêne et à son orgueil de céder ainsi. Il en comprit également la raison : maintenant qu'ils avaient un plan, il ne fallait pas tout compromettre.

Tout en suivant les autres, Dwalin jeta un regard lourd de haine et de menaces à l'orc qui les avait agressés :

- On se retrouvera ! siffla-t-il entre ses dents serrées.

Il eut à peine le loisir de jeter un dernier coup d'oeil au corps de son frère aîné, avant de devoir s'éloigner.

ooOoo

Andlain avait décidé de laisser pousser sa barbe et sa moustache. Puisqu'aussi bien, disait-il, il avait définitivement tourné le dos à son passé elfique. Sans compter qu'il confia à Fili qu'il avait toujours détesté se raser. Aucun elfe n'étant obligé de le faire, il avait l'impression d'être une sorte de monstre.

Il fallait bien le reconnaître, jusqu'à présent le résultat n'était guère probant. Et encore moins esthétique : quelques touffes disparates qui pointaient, isolées, ici et là… Fili n'avait jamais vu barbe si pauvre et si inégale, même si ce n'était que le début. Il gardait toutefois ses réflexions pour lui-même. Jusqu'à ce second matin après qu'ils aient vu tous deux apparaître les premiers contreforts de la montagne.

Tandis que Fili s'affairait à son paquetage avant de reprendre la route, Andlain se frottait furieusement le menton.

- Ca gratte ! se plaignit-il. Comment vous faites pour supporter tous ces poils sur la figure ?

Sans réfléchir, d'un geste très naturel, comme s'il avait eu affaire à un garnement insolent, Fili lui allongea une bonne tape derrière la tête :

- Fais attention à ce que tu dis, le réprimanda-t-il sévèrement. La barbe, c'est sacré pour nous les nains. Ne t'avise pas de critiquer et encore moins de te moquer : c'est une injure mortelle.

- A ce point ?!

- A ce point. Si un jour tu as la sottise de te moquer de la barbe d'un nain, crois-moi tu ne riras pas longtemps : il te tranchera la tête sur le champ.

- Carrément !?

Fili opina :

- Pour sûr. Le roi lui-même -il soupira- ne pourrait se permettre une telle insulte sans être immédiatement défié en un duel à mort.

A son habitude, Andlain retrouva très vite son sourire et frotta ostensiblement son crâne, à l'endroit où Fili l'avait frappé :

- Je crois que j'aurais compris même si tu l'avais dit gentiment, le taquina-t-il.

Fili ricana :

- Tu voulais que je t'enseigne à devenir un vrai nain, non ?

- Oui, mais…

- C'est ce que je fais. A la manière des nains.

Devant l'air interloqué, presque choqué de son compagnon, Fili pouffa de rire puis reprit d'un ton docte :

- Les elfes ne t'ont-ils jamais dit que nous sommes des rustres ? De plus, nous avons la tête dure et pas la moindre patience.

- Cela signifie-t-il que tu comptes me taper dessus chaque fois que tu m'expliqueras quelque chose ? demanda Andlain en prenant un air faussement horrifié.

- Noooon, bien sûr que non !

Un silence.

- Uniquement quand tu le mériteras, bien entendu. C'est-à-dire, je pense, à peu près vingt fois par jour.

Ils rirent tous les deux. C'était merveilleux, songeait Fili, d'avoir un ami qui ait à peu près son âge. Il ne se souvenait pas que cela lui soit déjà arrivé : seul enfant rescapé du Grand Massacre, il avait vécu depuis sa prime enfance entouré d'adultes et de gens plus âgés que lui. Certes, il avait des amis parmi eux, mais aucun avec lequel il puisse se montrer aussi insouciant, raconter des sottises et rire de broutilles. Même si cela ne pouvait faire disparaître le poids qu'il portait dans la poitrine, ça allégeait sa peine et lui permettait de conserver un semblant d'optimisme devant l'existence.

Andlain commença son paquetage lui aussi et, en le regardant, Fili sentit brutalement toute sa bonne humeur s'évaporer inexplicablement, il se sentait envahi par un sentiment protecteur à l'endroit de ce zigoto. Certes, Andlain affirmait avoir reçu l'éducation d'un guerrier. Il disait vrai, d'ailleurs : souvent, le soir, les deux garçons s'affrontaient en joutes amicales. Quoique leurs techniques soient très différentes, l'une valait l'autre. Andlain était souple, rapide et téméraire. Fili avait plus d'expérience et mettait davantage de force dans ses coups, mais tous deux se valaient.

- Il a beau dire qu'il est conscient du danger, se dit soudain Fili, je suis sûr qu'il n'a jamais livré de vrai combat. Surtout pas contre les orcs. Il ne se rend pas compte. Ai-je le droit de lui faire courir un tel risque ?

Une minute plus tard, il s'étonnait lui-même de cette pensée : Andlain le suivait de son plein gré et ce n'était plus un enfant, qu'allait-il se poser des questions pareilles ? Si Fili avait été plus âgé et moins entêté, peut-être aurait-il compris que son subconscient avait d'ores et déjà accepté une certaine vérité, que son être conscient, lui, rejetait de toutes ses forces. Or, le subconscient a sa manière bien à lui d'influer sur les actes et les pensées.

Les garçons reprirent leur route. A plusieurs reprises ce jour-là ils croisèrent des pistes d'orcs, toutes fraîches. Dans l'après-midi, ils n'eurent que le temps de se dissimuler derrière des taillis pour éviter une patrouille. Heureusement pour eux, ils étaient sous le vent et les wargs ne purent détecter leur odeur. Une chance qui ne se reproduirait sans doute pas, songeait Fili, inquiet.

Ce soir-là, ils s'abstinrent de faire du feu. Fili était tourmenté et ne parlait guère. Il lui apparaissait à présent que son entreprise était inutilement téméraire. Mieux valait rebrousser chemin et fuir au plus loin de ce pays maudit, en espérant qu'ils y parviendraient sans se faire prendre. Mais naturellement, en nain qui se respecte Fili n'aimait guère renoncer. Prenant le premier tour de garde, il pesa longuement le pour et le contre, sans parvenir à prendre une décision. Il hésitait encore lorsqu'il éveilla Andlain avant de s'allonger à son tour et cela l'exaspérait : oui ou non, partir ou continuer, cela n'avait rien de compliqué, comment n'était-il donc pas capable de trancher ? Il dormit mal et fut éveillé par un cri d'alarme :

- FILI !

La voix de son compagnon se perdit dans le fracas des armes entrechoquées. Fili fut sur pieds en un clin d'oeil : à dix pas de là, Andlain livrait bataille à six orcs, rien de mois ! L'un d'eux tomba promptement : ma foi, l'elfe-nain n'avait pas menti, c'était un guerrier : vif comme la belette, il esquivait, sautait, se baissait... frappait chaque fois que se présentait une ouverture. Hypnotisé, Fili le regardait danser à la manière des elfes, tournoyant, bondissant... insaisissable. Il aperçut du même coup deux cadavres d'orcs à quelques pas, chacun percé d'une flèche. Non, ce petit Andlain n'était pas n'importe qui... mais ses adversaires, profitant de leur nombre, venaient de l'acculer à un arbre, le privant de sa meilleure parade, le mouvement.

Il allait succomber.

Alors, quelque chose se rompit dans le coeur de Fili.

Une lame de fond monta du plus profond de lui-même, emportant comme fétus tous les barrages qu'il avait dressés entre lui et la vérité... ils furent balayés en un battement de cils.

- KILIII ! hurla-t-il.

Ses épées parurent jaillirent d'elles-mêmes hors de leurs fourreaux et il fut sur les orcs avant même d'avoir réalisé ce qu'il faisait.

Le premier tomba avant d'avoir compris qu'on l'attaquait, les cinq autres eurent un temps de retard et Fili frappa à nouveau, plus vif que la foudre, plus déterminé qu'il ne l'avait jamais été. Les quatre derniers réagirent et se jetèrent sur le prince. Andlain /Kili demeura bouche bée une seconde puis, souple comme un chat, se redressa et fonça dans la bataille. Dos à dos afin de protéger leurs arrières, les deux frères se battirent comme des lions.

Longtemps, il n'y eut alentours d'autre bruit que celui des lames furieusement entrechoquées et des respirations haletantes. Les deux jeunes nains paraissaient se mouvoir ensemble, penser ensemble, réagir ensemble, comme des siamois, parfaitement coordonnés, comme si leur vie durant ils n'avaient rien fait d'autre que répéter cet étrange ballet de mort et de carnage.

Leur motivation -eux se battaient non seulement pour leurs vies et leur liberté mais aussi pour tous ceux des leurs qu'ils avaient vus morts, sans parler de ceux dont ils étaient sans nouvelle, ce que n'avaient pas les orcs- leur motivation, donc, alliée à leurs talents respectifs, finit par l'emporter et ils demeurèrent maîtres du terrain. Il se fit un profond silence. Un silence de mort. Haletants, les deux garçons se regardaient sans parler.

- Pfioû ! fit enfin Andlain.

Il sourit :

- Merci, Fili. Tu m'as sauvé la vie.

A sa grande surprise, il vit soudain des larmes jaillir des yeux bleus qui le fixaient. Les deux épées, encore noires de sang, tombèrent sur la mousse et Fili le serra soudainement dans ses bras, à l'étouffer.

- Pardonne-moi, murmura-t-il d'une voix enrouée par l'émotion. Je savais... je savais qui tu es depuis le jour où tu m'as raconté ton histoire, mais je... je ne VOULAIS pas admettre... je me cherchais des raisons de ne pas croire... je... suis désolé. Kili, tu es vivant ! Tu es vivant !

- Kili ? Fili, es-tu blessé ? Je crois que tu me prends pour quelqu'un d'autre. Je...

- Tu es mon frère, Kili. Mon petit frère. Nous pensions que tu t'étais noyé. Ma… notre mère... c'est elle qui t'a déposé dans ce panier qu'elle a confié aux eaux de la rivière. Pour te sauver, tu comprends. Cette nuit-là... quand les orcs nous ont attaqués. J'étais là, j'ai tout vu.

L'elfe-nain semblait avoir été frappé par la foudre. Ses iris sombres étaient écarquillés, il considérait Fili comme s'il s'était agi d'une créature étrange et inconnue, comme si les mots qui venaient d'être prononcés n'avaient aucun sens pour lui et qu'il cherchait désespérément à percer leur signification.

- ... tu comprends ? bredouilla encore Fili. Depuis tout ce temps, toutes ces années... depuis sept longues décennies... nous te croyions mort. Mille fois, cent mille fois je t'ai vu mort, en rêve. Presque toujours noyé. J'en ai tant voulu à ma mère... je pensais qu'elle avait agi si inconsidérément... si follement... mais elle savait ce qu'elle faisait ! Elle savait ! Tu as survécu ! Et... et... tu nous es REVENU !

- Fili... répéta faiblement l'autre, abasourdi par ce déluge de paroles. Est-ce que tu es sûr... ?!

- Tu voulais que je t'aide à te trouver un nom de nain ! Mais tu n'as pas besoin de chercher. Tu AS un nom ! TON nom... Kili.

« Andlain » grimaça comiquement :

- « Kili », hein ? C'est un drôle de nom.

- Je ne vois pas ce que ça a de drôle, répondit Fili, riant et pleurant en même temps. En tous cas c'est toujours mieux qu'un nom elfique !

- Je suppose qu'il va falloir que je m'y habitue... tant qu'à faire…

Il paraissait prêt à accepter la vérité, et cela avec beaucoup plus de facilité que son frère. Peut-être n'avait-il aucune raison, lui, de la réfuter. Pour autant, il s'avérait qu'il étudiait la question sous tous ses angles :

- Tu es vraiment sûr de toi ? demanda-t-il. Sur le fait que nous sommes frères, je veux dire. Je trouve que nous ne nous ressemblons pas tellement.

- C'est peu de le dire, s'esclaffa Fili. Mais tous les faits concordent.

- Tes... je veux dire, nos parents étaient-ils blonds ou bruns ?

- Notre père était blond. Je le sais parce qu'on me l'a dit : je ne me souviens presque pas de lui et le peu de souvenirs que j'ai sont très flous. J'étais très jeune, tu sais, quand il est mort. Et j'ai pris depuis si longtemps l'habitude de considérer mon oncle comme la figure paternelle que je n'avais plus... notre mère, elle, était brune. Comme Thorin.

Le visage de Kili devint grave. Fili savait ce qui allait suivre. Il s'y était préparé.

- Qu'est-elle devenue ? demanda Kili à mi-voix.

Fili prit une longue inspiration et répondit, d'un ton bas qui lui permettait de mieux contrôler sa voix :

- Après nous avoir mis à l'abri, toi et moi, elle est retournée au village. Elle avait accompli son devoir de mère et obéi à son coeur, mais elle était de la lignée royale de Durin. Elle ne pouvait pas laisser son peuple, les enfants de son peuple, se faire massacrer. Elle a tenté de sauver d'autres enfants, d'aider leurs mères qui se faisaient couper en morceaux pour les défendre. Elle... -le regard de Fili ne déviait pas des flammes mais sa voix trembla légèrement- ... elle est morte les armes à la main. Massacrée par ces bêtes ignobles. Comme tant d'autres.

Il y eu un silence.

- Comment s'appelait-elle ? demanda enfin Kili.

- Dis.

- Dis...

Il avait prononcé le prénom à voix presque basse, comme pour en étudier la sonorité tout en le gravant dans sa mémoire. Au bout d'un moment, l'expression grave, il croisa le regard de Fili :

- J'ai quitté les elfes dans l'espoir de retrouver mon peuple. Je n'espérais pas vraiment retrouver ma famille. Je me disais que c'était sans doute trop demander au destin. Mais...

Il sourit : un sourire chaleureux, heureux.

- Je ne voudrais pas d'autre frère que toi, Fili ! assura-t-il. Un frère ! J'ai toujours rêvé d'avoir un frère !

Sans transition aucune, son regard s'assombrit et son visage se ferma.

- Un frère, répéta-t-il.

Durant une seconde affreuse, Fili craignit une suite du genre : "j'aurais préféré une soeur, j'aurais préféré retrouver mes parents...", bref, n'importe quoi qui l'exclurait, le placerait au second plan et, en lui-même, il s'étonna de cette subite jalousie qui venait de s'éveiller en lui. Oui, il voulait avoir la première place dans le coeur de ce frère enfin retrouvé. Mais Kili poursuivait une autre idée :

- Un frère, répéta-t-il à nouveau. Et maintenant, je sais que j'ai un oncle... prisonnier des orcs, ou tué par eux !

Un éclair d'acier fit briller son regard.

- Ma seule famille ! Je refuse d'y renoncer !

Et Fili reconnut parfaitement l'expression de pure obstination qui se peignit alors sur son visage ; une expression qui acheva de lever ses derniers doutes ! L'expression typique des enfants de Durin lorsque leur cervelle de bois se fixe sur un but à atteindre.

Un but dont rien au monde ne peut ensuite les faire démordre.