- C'est-c'est gla-glacé... articula Kili en claquant des dents.
- J'ai... remarqué...
Fili n'avait émis qu'un souffle, la respiration coupée par le froid glacial de l'eau.
- A-at-tettt-ion à nnne p-p-pas être emmmmmporté par le-le courant...
- Cçça ne marchera... jamais...
- Trop tard pour re-re-reculer...
Quelques heures plus tard, après de nombreuses pauses, Kili se rhabilla et, après un regard satisfait sur ce qu'ils avaient accompli, il dit à son frère :
- Le plus dur est fait, je te laisse terminer seul.
- Kili...
- Ah non, ne reviens pas là-dessus !
Et il s'enfuit en riant. Fili eut un mouvement pour le poursuivre puis y renonça en maugréant : Kili était bien plus agile que lui et lui aurait échappé. Mieux valait faire attention à ne pas attirer l'attention des orcs ! Avec un soupir, il décida de s'accorder encore quelques instants de pause avant de retourner dans l'eau.
ooOoo
Bifur, Bofur et leurs amis n'échangeaient plus ni un mot, ni un regard. Parfois, l'un d'eux regardait en direction de Mordin, une lueur d'incompréhension ou d'hostilité passait dans son regard et c'était tout. Mordin, lui, ne faisait attention à personne. Il avait le visage figé et le regard absent.
Malgré l'inquiétude qu'ils éprouvaient pour leurs amis, les compagnons de Thorin, épuisés, avaient sombré dans le sommeil peu après le départ des deux nains à la recherche de salpêtre. Le réveil non seulement survint infiniment plus tôt que prévu mais encore il fut singulièrement brutal ! Trois orcs leur tombèrent dessus à bras raccourcis, les bourrant de coups de pieds tout en les cinglant de leurs fouets. Hélas ! Ce n'était encore rien comparé à ce qui suivit : la mort dans l'âme, les nains de la forêt apprirent que Thorin et Dwalin avaient été capturés. C'était à cela qu'était due cette charmante intervention des orcs, comme s'ils les soupçonnaient d'y être pour quelque chose !
- Comment se sont-ils libérés ?! beuglait l'un d'eux en s'acharnant sur les nains. Comment ?
- Ils avaient une clef ! cria enfin l'un des prisonniers.
Les coups cessèrent momentanément de pleuvoir.
- Où est-elle ? Nous les avons fouillés, ils n'avaient pas de clef sur eux ! Alors où est-elle ?
Bofur se félicita d'avoir suivi le conseil de Thorin et d'avoir soigneusement dissimulé la clef dans un creux de la roche, près de sa natte ! Les monstres pouvaient bien le fouiller aussi, ils ne trouveraient rien. L'échange s'était effectué en toute discrétion, personne n'avait vu Thorin lui remettre la clef, sauf Bifur. Mais chacun d'eux garda le silence. Les orcs les fouillèrent tous, longuement, retournèrent et secouèrent leurs nattes mais ne trouvèrent rien.
Ce ne fut qu'alors que Bofur avisa Mordin. Il se tenait debout là, l'air absent, indifférent à tout ce remue-ménage. L'horrible soupçon que les paroles de Gudii avaient suscité dans son esprit après le départ de ses amis en fut immédiatement confirmé : les orcs l'avaient ramené mais il ne paraissait pas avoir souffert. A bien y regarder, il avait toujours paru en bien meilleur santé que n'importe quel autre esclave ! Un froid glacial envahit le coeur de Bofur. Il en oublia la brûlure de son visage, balafré par un coup de fouet, et le sang qui coulait le long de son nez et de sa joue. Lorsque le jeune nain eut été à nouveau enchaîné à leurs côtés et que les orcs se furent éloignés en maugréant des menaces, Bofur tendit le bras et empoigna Mordin par le devant de sa tunique.
- Que vont-ils faire d'eux ? demanda t-il seulement.
Le traître ne chercha pas à se libérer, n'émit aucune excuse ni aucune protestation et tourna vers lui le regard de deux yeux morts : ses prunelles ne reflétaient que le vide. Même les autres nains, qui étaient ici depuis des décennies, malgré leur regard morne, n'avaient pas les yeux aussi vides. Si totalement vides.
- Tu n'as sûrement pas envie de le savoir, répondit seulement Mordin d'un ton égal. Et je te conseille de ne pas aller les regarder de trop près quand... ils les ramèneront.
Un subit espoir gonfla le coeur de Bofur :
- Quand ils les ramèneront ?
Toujours ce regard vide, cette voix atone qui n'exprimait rien :
- Ils ramènent toujours les corps. A titre d'exemple.
Bofur le lâcha et se laissa tomber sur le dos, les yeux grands ouverts, le souffle court, oppressé comme il ne l'avait jamais été. Bifur lui baragouina quelque chose mais il ne put répondre : il tendit machinalement le bras et serra celui de son cousin. Il avait la gorge bien trop serrée pour pouvoir articuler un seul mot. Si quelqu'un avait jamais éprouvé toute la force du désespoir et l'affreuse sensation de l'impuissance, ce fut bien Bofur en cet instant.
Quelques heures plus tard, les nains furent à nouveau tirés du sommeil, cette fois pour reprendre leur incessant labeur. Bofur et ses amis avaient l'impression de ne plus agir que par habitude. Une chape de plomb pesait sur eux, ils avaient à la fois envie de hurler et de se démener et, en même temps, ils se sentaient écrasés par la fatalité. La pensée de ceux qui manquaient ne les quittait pas un seul instant.
Il était dit cependant que les mauvaises surprises n'étaient pas terminées. Quelques heures, ou quelques minutes, qui sait, plus tard (on perdait très vite le fil du temps, dans cet enfer) un groupe d'orcs traversa la mine et se dirigea vers leur groupe. Ils paraissaient discuter et rire entre eux, tiraillant et bousculant à qui mieux mieux une silhouette bien plus petite. La silhouette d'un nain. Pourquoi, se demanda Bofur, une flamme de colère s'éveillant en son coeur, les orcs le houspillaient-ils ainsi ? L'un tirait sur ses vêtements, l'autre paraissait le pincer, et tous avaient l'air de se renvoyer des plaisanteries en s'esclaffant sans arrêt. Bofur comprit mieux lorsqu'ils s'approchèrent : indéniablement, celui qui se tenait entre eux était un nain... sauf qu'il portait des vêtements d'elfe et que sa barbe... si l'on pouvait appeler ça une barbe... même pour quelqu'un d'aussi jeune... ne ressemblait à rien. En revanche, l'inconnu paraissait armé d'un sourire à toute épreuve et se soucier comme d'une guigne des moqueries des orcs. L'un des gardiens s'approcha, l'air perplexe :
- C'est quoi, ça ? demanda-t-il.
- Sais pas ! répondit un autre en riant. Moitié nain, moitié elfe, ou quelque chose comme ça. Il dit qu'il s'est perdu...
Il éclata d'un gros rire :
- Il a l'air particulièrement idiot ! Mais puisqu'il manque du monde dans ce groupe, il va remplacer les autres. Il saura toujours travailler, je suppose.
- Ca vaudrait mieux ! grogna le gardien.
Puis, s'adressant à l'inconnu :
- Prends des outils et mets-toi au travail ! Et vite !
L'inconnu obéit et se mit en effet au travail. Maladroitement : visiblement, il n'avait jamais tenu ce genre d'outils ni effectué ce genre de tâche. Il faut dire qu'il n'accordait pas grande attention à ce qu'il faisait. En fait, il détaillait chaque nain alentours avec soin, comme s'il cherchait quelqu'un. Ou cherchait à reconnaître quelqu'un. Bofur qui, étonné par cet être étrange, le regardait souvent, vit qu'il avait repéré Bifur, sa crinière plus hirsute que jamais, empoussiérée et emmêlée, mais surtout le morceau de hache qui dépassait de son crâne ! Certes, cela avait de quoi surprendre lorsqu'on le voyait pour la première fois, mais Bofur avait l'impression que ce n'était pas cela qui intéressait le jeune nain. Quoi d'autre, pourtant ? A certains moments, Bofur trouvait qu'il y avait quelque chose de familier chez ce garçon, il n'aurait su dire quoi, d'autant qu'il était absolument certain de ne jamais l'avoir vu auparavant. Comment l'aurait-il vu, d'ailleurs, puisque leur groupe vivait caché dans la forêt depuis soixante-dix ans ? Ce môme n'était sans doute pas encore né au moment du Massacre, il n'y avait donc vraiment aucune chance pour qu'il l'ait jamais vu !
L'autre ne cessait de les observer : il paraissait avoir fait un lien entre Bifur et lui. Dès que cela lui fut possible, il s'approcha.
- Salut, dit-il. Je m'appelle Kili.
Il paraissait prononcer son propre nom avec délectation, comme une friandise. Interdit, Bofur s'assura d'abord qu'aucun orc ne regardait dans leur direction puis répondit :
- C'est bien, mais...
Il ne sut que dire de plus. Ce nain était vraiment bizarre, en effet. Les orcs avaient raison, peut-être était-il complètement idiot ? Ou bien... Bofur se rembrunit. Ou bien c'était encore un espion, dans le genre de Mordin ?
- Je cherche les nains qui vivaient dans la forêt depuis le Massacre, poursuivit Kili. Je cherche Thorin Ecu-de-Chêne.
Bofur eut l'impression de recevoir un coup de poignard en plein coeur.
- Il n'est plus ici ! grogna-t-il en se détournant et en reprenant son travail.
- Où est-il ?
L'inquiétude dans la voix paraissait réelle. De même que celle qui venait d'envahir le visage de l'inconnu, pensa Bofur en relevant la tête.
- T'occupe pas de ça, petit, dit-il. Et ne reste pas là à ne rien faire, tu vas t'attirer des ennuis !
Il désigna, d'un rapide mouvement de tête, l'un des gardiens qui s'approchait. Kili ne devait pas être si bête que ça, car il fit aussitôt semblant de s'absorber dans sa tâche. Il n'eut plus l'occasion, ensuite, de parler à quiconque. Bofur était de plus en plus intrigué. Il ne savait pas quoi penser de ce drôle de nain, qui ne ressemblait qu'à moitié à un nain, paraissait les connaître et les chercher, et il n'excluait toujours pas l'hypothèse d'un espion. Pourtant, lorsque vint le moment de la pause, ce fut presque malgré lui qu'il vint s'asseoir non loin de ce curieux personnage. Kili lampa sa ration de nourriture en deux temps trois mouvements et à son tour se rapprocha de Bofur. Il plongea sa main dans sa poche et en sortit une petite figurine de bois sculptée représentant un loup.
- Tu connais ceci ? demanda-t-il.
- Non... fit Bofur. Mais je connais quelqu'un qui aime bien...
Il soupira et, un nouvel élancement douloureux dans la poitrine, acheva :
- ... qui aimait bien sculpter ce genre de babioles quand il avait le temps.
- Dwalin ? demanda Kili.
Cette fois, Bofur le regarda au fond des yeux, partagé entre l'incrédulité et la méfiance :
- Qui es-tu ? demanda-t-il seulement.
Il était heureux qu'il soit assis, car la réponse lui coupa bras et jambes :
- Je suis Kili. Le frère de Fili. Le fils de Dis, fille de Thrain. Et je suis ici pour vous aider à vous échapper.
ooOoo
Fili avait une furieuse envie de se ronger les ongles jusqu'aux racines. Bon d'accord, indépendamment de ça, il éprouvait aussi une furieuse envie de taper sur quelqu'un, ou quelque chose, pour se passer les nerfs.
Trempé et glacé, dans l'eau froide jusqu'à la taille, la peur au ventre, il travaillait cependant aussi dur que les esclaves de la mine. Et c'était heureux, car au moins cela lui occupait les mains, à défaut de lui occuper l'esprit ! Il n'arrivait pas encore à se persuader qu'il avait laissé Kili prendre ce risque, se faire capturer volontairement. Etait-il seulement encore en vie ? Et si les orcs l'avaient tué ? Et même si...
Fili secoua la tête. Arrête, arrête de penser à ça, maintenant on ne peut plus reculer, de toute façon. Bon sang, Kili était presque plus obstiné que Thorin, ce qui n'était pas peu dire ! Il n'y avait pas eu à le faire démordre de mettre son plan à exécution. Ils avaient rôdaillé dans les montagnes pendant deux jours, manquant à chaque instant être surpris par un groupe d'orcs, se déplaçant sans cesse sans prendre de repos. Jusqu'à ce qu'ils découvrent cette caverne et que Kili invente un plan... un plan qui paraissait plus absurde à chaque instant qui s'écoulait.
Mais Kili avait une manière bien à lui d'imposer son point de vue. Lorsque Fili avait voulu s'opposer à leur expédition si près des repaires des orcs, il avait souri (il souriait toujours) et dit simplement :
- Je te promets que si on ne trouve rien, je repartirai avec toi sans discuter.
- A condition qu'on ait encore la possibilité de s'en aller !
Pourtant, il avait suivi. Quand Kili avait exposé son plan insensé et que son frère s'était fâché, disant qu'il refusait de prendre un tel risque et que, de toute façon, ça n'avait aucune chance de marcher, Kili avait souri et avait simplement dit :
- Ca vaut la peine d'être tenté, tu ne crois pas ?
Dire que c'était lui qui était supposé suivre le mouvement ! Ensuite, il avait absolument voulu se charger de la partie la plus dangereuse du programme en se laissant capturer par les orcs. Là, Fili avait argumenté pied à pied : c'était à lui d'y aller. D'abord parce que lui connaissait les nains de la forêt et que ceux-ci le connaissaient. Ensuite parce que le reste du plan était après tout l'idée de Kili, alors il semblait normal que ce soit lui qui la mette à exécution. Enfin parce qu'il était l'aîné et que c'était donc à lui de prendre le plus grand risque. Et aussi, et surtout, parce qu'il ne pouvait se résoudre à laisser cette tête brûlée, cette tête folle, se jeter ainsi dans la gueule du loup ! Mais Kili était demeuré sourd à tout cela, à tel point que pour finir, ils avaient tiré au sort. Comment croire cela ? Même le sort s'était rangé à l'opinion de Kili ! A désespérer, je vous dis !
Claquant des dents, le jeune nain se hissa sur la berge, se frictionna vigoureusement avec ses vêtements et se rhabilla hâtivement. Il n'avait pas terminé et il avait hâte de finir, autant pour en terminer avec cette insupportable incertitude -en terminer tout court en fait- que parce qu'à tout moment il pouvait être surpris par des orcs. Mais là il avait vraiment trop froid, ses mains étaient si raides et gonflées qu'il ne pouvait presque plus bouger ses doigts. Il devait se réchauffer un petit moment.
- Si j'ai la chance d'en sortir vivant, et Kili aussi, je lui flanquerai une raclée ! se promit Fili, de fort méchante humeur. Ca lui mettra peut-être les idées en place !
Evidemment, tout au fond de lui-même, il ne pouvait s'empêcher de ressentir l'excitation et le frisson de l'aventure, pas plus qu'il ne pouvait s'empêcher d'espérer... revoir les siens... mais il n'allait pas l'admettre, tout de même, non ? Il fallait bien que quelqu'un au moins paraisse... hum... à peu près raisonnable. Il fallait bien que quelqu'un joue le rôle de l'adulte responsable.
Non ? Soudain, de manière totalement imprévisible, totalement impromptue, Fili se mit à glousser de rire, tout seul dans le froid et la pénombre :
- Kili est bien mon frère ! se dit-il soudain. Nous sommes aussi dingues l'un que l'autre ! Mahal, si les dieux nous honorent d'un miracle et que tout marche comme ce fou le croit... Thorin va...
Là, Fili se plia en deux pour s'esclaffer encore plus fort.
- Il va... nous TUER ! pensa-t-il, des larmes de rire ruisselant sur ses joues.
ooOoo
Les cachots n'étaient pas bien grands et consistaient en fait en une grotte de vingt à trente mètres carrés. Deux niches très basses, fermées par des grilles épaisses, étaient creusées dans la roche. Elles étaient momentanément vides. Devant ces niches, un large espace dégagé, éclairé par un vaste brasero empli d'huile. Sur le côté, une grossière table de bois sur laquelle étaient soigneusement alignés des instruments à faire froid dans le dos. Ah et oui, il y avait en effet des plaques de salpêtre sur les murs... merveilleux, non ? songeait sombrement Thorin.
Dwalin et lui étaient enchaînés à la muraille, face aux grilles, inutiles pour le moment puisqu'elles ne retenaient aucun prisonnier. Les bras levés, dos au mur, ils avaient les poignets enferrés par des bracelets d'acier fixés à la roche. Ils avaient longuement essayé de s'en défaire mais rien à faire, c'était du solide. Les orcs les avaient laissés seuls, ils paraissaient avoir des choses urgentes à régler, mais les deux amis savaient fort bien que ce n'était là qu'un sursis et que le retour de leurs ennemis signifierait le début des vrais ennuis.
- Cette petite vipère... marmonna Dwalin.
Il ne décolérait pas et pensait toujours à Mordin.
- C'était pourtant si évident, hein ? répondit Thorin, amer. Nous aurions du comprendre dès le premier instant.
- Comment ça ?
Thorin était furieux contre lui-même. Car oui, comment n'avait-il pas saisi plus tôt ? Comment n'avait-il pas vu tout de suite combien Mordin était différent des autres... toutes ces pauvres épaves réduites à l'état de bêtes de somme, ne voyant rien, ne s'intéressant à rien, ne parlant quasiment jamais. Les autres tenaient à peine debout et on pouvait leur compter les os ! Tandis que Mordin... il était maigre, certes, mais pas autant que les autres. Et il était si évident qu'il n'était pas épuisé, lui ! Il avait encore assez de forces pour discuter, poser des questions, faire semblant de donner des conseils... sale petite ordure !
D'ailleurs, à bien y repenser, il n'était pas tout le temps avec eux, pendant les heures de travail. Et quand il y était, il avait toujours une tâche plus légère à effectuer. Thorin l'avait bien remarqué mais ne s'en était pas offusqué, au contraire : Mordin était jeune, il était content qu'il soit un peu ménagé... avait-il été stupide de ne pas réaliser que les orcs se fichaient de cela comme d'une guigne ! Oui, il avait éprouvé de la pitié pour ce traître ! Son âge l'avait attendri, il avait pensé à Fili... C'était sans doute ce qui le mettait le plus en rage maintenant ! Mais aussi... mais aussi, il éprouvait, encore à cet instant, alors que tout lui apparaissait enfin en pleine lumière, une telle répugnance à admettre qu'un nain, un ressortissant de son propre peuple, fut-il jeune, puisse tomber si bas et vendre ses frères pour un repas et un travail moins rude !
- Si je sors d'ici vivant, gronda Dwalin, je l'écorche vif !
Thorin ne releva pas. Le commentaire de son compagnon n'appelait de toute façon aucune réponse : tous deux savaient très bien qu'ils ne sortiraient pas vivants de ces cachots.
- Au moins, pensa le roi déchu, au moins, Fili est sauf.
Il savait que cette pensée le soutiendrait jusqu'à son dernier soupir. Et de penser à cela le ragaillardit tout entier : non, il ne partirait pas privé d'espoir, sans aucune pensée heureuse pour adoucir son agonie ! Son neveu était sain et sauf. Thorin espérait qu'il avait quitté la forêt et qu'il était parti au loin. Il savait que les nains ne sont pas faits pour vivre seuls et ne souhaitait pas cela à son fils de coeur, mais il espérait qu'il pourrait rallier un autre clan, quelque part en Terre du Milieu.
Soudain, l'arrachant à ses pensées, il entendit un bruit de pas se répercuter dans les galeries de pierre qui menaient aux cachots. Instinctivement, il tourna la tête vers son ami, qui fit de même : ils n'avaient pas besoin de parler. Dans ce dernier regard, ils échangèrent non seulement un adieu mais toute l'estime et l'amitié qu'ils avaient l'un pour l'autre, ils se trouvèrent une fois de plus, comme toujours, exactement du même avis : non, ils ne regrettaient rien, et oui, puisqu'ils devaient mourir, ils tâcheraient de faire en sorte que ce soit avec panache.
