Epuisé et glacé, Fili se hissa une dernière fois sur la berge, enfila rapidement ses vêtements et ramassa ses armes. Avec un soupir las, il considéra son oeuvre. Détournée de son cours normal, l'eau du torrent s'engouffrait à présent en grondant dans d'autres boyaux plus petits. La berge sur laquelle Kili et lui-même étaient arrivés deux jours plus tôt était désormais sous l'eau. Depuis l'autre rive, Fili hocha la tête. Après l'acte vient le doute. Dorénavant, il n'avait plus rien pour s'occuper et détourner ses sombres pensées. Si jamais le plan de Kili échouait... Fili comprit que pour lui, le plus terrible ne faisait que commencer : l'attente.

ooOoo

L'orc s'approcha lentement des prisonniers en jouant négligemment avec son arme, une épée à la lame en dents de scie qui évoquait la mâchoire d'un poisson carnassier. Aucun doute : une telle arme devait faire de bien vilaines blessures. Conçue pour arracher plus que pour trancher, on ne pouvait que frissonner à l'idée des dégâts occasionnés lorsqu'elle pénétrait la chair... et en ressortait ensuite ! Prenez un tel instrument dans le ventre et il ressortira en traînant vos tripes au soleil !

L'orc s'arrêta devant les deux prisonniers et les considéra longuement en grimaçant un rictus de mauvais augure.

- Il y avait une clef, émit-il d'une voix lente. Où est-elle ? D'où venait-elle ?

Aucun des deux nains ne pipa mot. En fait, leurs regards se chargèrent seulement de mépris.

- Pas de réponse ? Au fond, peu importe. Croyez-moi, quand Sikör en aura terminé avec vous, plus aucun nain n'osera jamais penser seulement à une clef ! Si l'un d'eux l'a encore en sa possession ou si l'un d'eux la trouve, il l'avalera et s'étouffera avec pour ne pas risquer qu'on la trouve sur lui !

Ni Dwalin ni Thorin ne daignèrent faire de commentaire. L'un et l'autre savaient parfaitement que tout cela n'était qu'un préambule et que les choses n'allaient pas tarder à se corser. Etant en paix avec eux-mêmes, ils gardaient le silence en se préparant mentalement à la suite des événements.

Tout à coup, l'orc tendit brusquement le bras et enroula sèchement sa main dans la longue chevelure du roi nain, lui tirant la tête en arrière, ou plus exactement sur le côté, à cause de la muraille, et il leva sa terrible lame dentelée à hauteur de son visage.

- Implore-moi de te faire mourir vite, nain ! sussura-t-il. Avant que Sikör n'arrive... parce que crois-moi, après il sera trop tard ! Et vos amis, dans la mine, voudront se boucher les oreilles pour ne plus vous entendre crier !

Pour toute réponse, Thorin lui cracha à la figure. Le coup, porté en représailles avec le pommeau de l'épée, lui fit éclater la pommette.

Au même instant, des cris éclatèrent, au loin dans la mine, auxquels se mêla soudain un grondement de fin du monde, presque immédiatement suivi d'un bruit de torrent en crue. Interdit, l'orc lâcha sa victime et se retourna, cherchant à comprendre ce qui arrivait. Le bruit se rapprochait, très rapidement, un bruit d'eau qui déferle, et tout à coup un flot bouillonnant jaillit à la porte et envahit les lieux, charriant des outils emportés ici où là. L'orc poussa un glapissement d'effroi et se rua vers la sortie, abandonnant à leur sort deux nains éberlués : d'où pouvait bien provenir cette eau ? Toutefois, ils renoncèrent assez vite à se poser la question car un nouveau danger les menaçait : le flot leur arrivait déjà aux chevilles et montait très vite. A nouveau, avec l'énergie du désespoir, ils tirèrent sur les chaînes qui les immobilisaient, mais toujours en vain. L'eau montait à une vitesse folle !

ooOoo

Dans la mine, c'était la panique totale. Plusieurs parois et, apparemment, plusieurs galeries remblayées à la hâte avaient cédé sous la force de l'eau, qui avait aussitôt commencé à se répandre. Au niveau supérieur, étant donné l'étendue des cavernes, il n'y avait (pour le moment), pas plus de vingt à trente centimètres de profondeur, mais le torrent se déversait en cascade dans les galeries pentues qui menaient aux cachots et aux niveaux les plus bas. Ceux-là seraient probablement très vite inondés. Ensuite, si le flot ne pouvait s'évacuer, il envahirait peu à peu tout le réseau des cavernes et des galeries.

- Mahal ! s'exclama Bofur, les yeux écarquillés d'horreur. Nous allons tous mourir noyés comme des rats !

- Non ! répondit fermement Kili. Nous allons en profiter pour nous échapper. C'était notre plan. Mais je dois retrouver ceux qui manquent. Je ne peux pas partir sans eux.

- Petit, ils sont peut-être déjà morts !

- Mais on n'en sait rien ! Où sont les cachots ?

- Est-ce que je sais, moi ?

Il désigna Mordin, un peu plus loin :

- C'est à celui-là qu'il faut le demander.

- Il faut aussi libérer ceux qui dormaient et qui sont enchaînés !

Une lueur de détermination brilla dans les yeux de Bofur.

- Ca, c'est possible ! dit-il. Grâce à la clef de Thorin. Je m'en charge.

- On se retrouve tout à l'heure ! cria Kili en courant vers Mordin.

Ce dernier paraissait résigné, regardant autour de lui, immobile, comme s'il ne réalisait pas ce qui arrivait. Kili le saisit par le bras :

- Dis-moi ! Où sont les cachots ?

Mordin le regarda, avec cet air absent qu'il avait si souvent.

- Tu m'entends ?! Je dois aller chercher les autres, dis-moi où ils sont !

- Ca ne sert à rien, répondit Mordin avec un calme effrayant. Nous allons tous mourir. Je savais bien que ça arriverait...

Il paraissait se parler à lui-même, complètement déconnecté de la réalité, complètement indifférent au drame qui se jouait.

- Eh bien, si je dois mourir, ce ne sera pas les bras croisés ! Dis-moi où sont ces cachots, je ne t'en demande pas plus !

Mordin leva une main molle, quasi indifférente :

- Là-bas... il y a une galerie qui descend.

Kili n'en attendit pas davantage et partit en courant. Un orc le vit, hurla quelque chose. Le jeune nain ne lui prêta aucune attention. L'orc parut hésiter, puis haussa les épaules. Certains des monstres essayaient de se regrouper, de s'organiser, de rassembler les esclaves. La plupart ne pensaient qu'à une chose, sortir ! C'était la ruée vers les issues. Quant aux nains, ils étaient si hébétés que beaucoup se contentaient de tourner en rond, sans trop savoir quoi faire. Certains avaient encore suffisamment de présence d'esprit ou d'instinct de survie pour tenter, eux aussi, de gagner l'extérieur, mais ils étaient impitoyablement bousculés ou refoulés par les orcs qui se battaient eux-mêmes pour y parvenir. Celui qui tombait dans cette masse grouillante était perdu, piétiné à mort par le troupeau affolé, ou se noyait dans quelques dizaines de centimètres d'eau faute de pouvoir se relever.

Kili de son côté atteignit, non sans mal, la galerie que lui avait indiqué Mordin : le torrent libéré par les soins de Fili s'engouffrait en grondant dans la déclivité, transformée en gouffre obscur, et le courant ici était fort.

- Dieux des nains, dit Kili à haute voix, je ne vous connais pas, je ne sais pas même vos noms, pardonnez-moi... et aidez-moi si vous le pouvez !

Sans hésiter, il se jeta dans le passage. La force des flots le déséquilibra immédiatement et l'emporta.

ooOoo

- Eh bien ! haleta Dwalin, les muscles tendus à se rompre dans ses efforts pour se libérer. C'est bien la dernière manière de mourir à laquelle je m'attendais !

L'eau lui montait plus haut que la taille.

Thorin ne répondit pas : lui aussi se battait contre ses chaînes, sans plus de résultat que son ami. Le sang commençait à sourdre de leurs poignets malmenés mais ils n'en avaient cure. Les nains ne renoncent pas si aisément.

- Ce sera... haleta-t-il en continuant à se débattre dans ses fers, toujours plus rapide que... à leur façon !

Pour autant, il n'était pas le moins du monde résigné et continuait à essayer de se défaire de ses entraves. Et puis, il y eut cette voix juvénile dans la galerie inondée, cette voix qui appelait à grands cris :

- Ohé ! Ohé ! Il y a quelqu'un ?

Ce n'était pas la voix rauque d'un orc. En effet, bientôt apparut à la porte un curieux personnage, trempé comme un barbet, qui évoquait un nain déguisé en elfe. Celui-ci les aperçut et un immense sourire apparut sur son visage et fit pétiller ses yeux.

- Enfin ! s'exclama t-il en pataugeant allégrement vers eux tout en repoussant impatiemment ses cheveux bruns qui collaient à son visage.

Il avait craint un instant d'être emporté au fond du monde par le courant mais, au bas de la pente formée par la galerie, le sol redevenait à peu près plat et il avait pu, lui, reprendre pieds. La lumière l'avait aussitôt attiré : oui, la lumière, car le vaste brasero flottait à la surface de l'eau comme une bassine et l'huile continuait à flamber. Tout en s'approchant des deux prisonniers qui le considéraient avec surprise, lui-même les dévorait du regard. Thorin avait le visage en sang, tous deux avaient les cheveux et la barbe emmêlés et crasseux, ils portaient des vêtements sales et déchirés en maints endroits, mais ils avaient des yeux farouches et portaient haut la tête, tels que Kili avait toujours rêvé les siens ! Ceux-là, pensa-t-il (et il sentit sa poitrine se gonfler de fierté en pensant qu'il était des leurs), ceux-là pourraient bien être en guenilles, gravement blessés, mutilés qui sait, réduits à la dernière extrémité, il se dégagerait toujours d'eux la même force, la même présence.

Il ne prit pas le temps de dire qui il était -peut-être même se sentait-il intimidé par la prestance, pour ne pas dire l'aura de puissance qui émanait de ces deux-là- il se contenta de les rejoindre et de se hausser sur la pointe des pieds pour examiner les bracelets de métal qui encerclaient leurs poignets. Heureusement, il était plutôt grand, pour un nain.

- Je peux ouvrir ça ! assura-t-il. Juste un moment !

Du regard, il fit rapidement le tour des lieux et avisa la table qui flottait à quelques pas de lui, ainsi que les instruments de torture déposés sur le plateau.

- Voilà ce qu'il me faut !

Il se hâta de s'approcher, choisit sans hésiter une tenaille et une sorte de croc à deux pointes (initialement destiné, mais il l'ignorait, à crever les yeux de la victime) revint aux deux captifs.

- Mais qu'est-ce qui se passe ? demanda Dwalin. Qui es-tu, toi ? Et d'où vient cette eau ?

L'inconnu se mit à rire (décidément, tout paraissait être sujet à amusement, chez lui), tout en s'escrimant sur ses bracelets :

- C'est Fili. Il vient de provoquer cette inondation.

- Fili ?! s'exclamèrent ensemble les deux prisonniers.

- Oui, oui ! On a trouvé une grotte, à l'extérieur, et un torrent souterrain. On a construit un barrage pour en détourner le cours vers cette partie des cavernes. Brrrr, quand j'y pense ! Le courant était violent au début, et qu'est-ce que l'eau est froide ! Et puis, pendant que je venais ici pour vous avertir, Fili a terminé tout seul. Maintenant, il faut sortir en vitesse !

- Pour aller où ? demanda encore Dwalin.

Le jeune nain le regarda d'un air étonné :

- Eh bien... je ne sais pas. Mais... partir, quoi !

- Tu crois que les orcs vont nous laisser faire ?

- Dwalin ! fit Thorin.

Une lueur de détermination brillait dans son regard.

- Il a raison, mais nous devons emmener le plus possible des nôtres avec nous. Tous ceux qui voudront venir. Il faut les sortir d'ici.

- Impossible. Jamais on n'y arrivera. Les orcs sont trop nombreux. Et même si nous réussissions, ils nous poursuivront. Nous n'avons pas d'arme et tous ces pauvres bougres sont réduits à rien, incapables de se battre !

Kili paraissait atterré. Il semblait qu'il n'avait absolument pas pensé à tout cela.

- Dwalin, reprit Thorin, souviens-toi ce que nous sommes partis chercher et pourquoi...

Le colosse le regarda :

- Tu veux dire...

- Maintenant, nous avons tout : souffre, charbon, salpêtre... nous pouvons sortir les nôtres d'ici et faire en sorte que les orcs ne puissent pas nous poursuivre avant longtemps.

- A condition que soufre, charbon, salpêtre ne soient pas mouillés...

- Alors dépêchons-nous !

- De quoi parlez-vous ? demanda timidement Kili.

- Cherche pas, petit, rétorqua Dwalin en massant ses poignets endoloris et enfin libérés. Il faut déjà sortir de ce trou !

- Salpêtre ! rappela Thorin.

Celui qu'ils avaient dans leurs poches n'était plus qu'une pâte détrempée. Heureusement, l'eau n'avait pas encore atteint toutes les plaques qui couvraient le mur des cachots. Encore une fois, ils se servirent de la table, qui flottait toujours, pour atteindre la bonne hauteur.

- Il faudrait quelque chose pour le contenir...

- Ton capuchon !

Bientôt, tenant leur précieuse récolte à bout de bras pour lui éviter le contact de l'eau, dont le niveau leur venait à la poitrine, ils se hâtèrent le long de la galerie inondée. Remonter la déclivité, contre le courant, ne fut pas chose facile. Ils se meurtrirent les doigts jusqu'au sang en s'agrippant à la paroi, heureusement irrégulière. Kili n'y serait peut-être pas arrivé, la force de l'eau faillit l'emporter plusieurs fois, mais les deux autres le placèrent entre eux. Bien que Dwalin ne soit pas très chaud au départ :

- Thorin, dit-il, celui-là non plus ne ressemble pas aux autres... en fait, il ne ressemble à rien ! Qui nous dit qu'il ne va pas nous trahir, lui aussi ?

Kili eut un sursaut de révolte et fusilla le colosse du regard :

- Je ne... commença-t-il.

- Pas le temps ! coupa Thorin. Nous devons sortir d'ici.

- Très bien, bougonna Dwalin.

Il colla son capuchon entre les bras de Kili et, plantant son regard dans le sien :

- Tiens ça et débrouilles-toi pour que ce ne soit pas mouillé, tu as compris ? Sinon, je te jure que je te noie moi-même !

Il n'avait pas de trop de ses deux mains, de même que Thorin, pour lutter contre la force du torrent. Tous deux avaient des muscles de fer, songea le jeune nain, admiratif ! Ils se hissaient quasiment à la force des bras, en dépit du courant qui s'acharnait à leur faire lâcher prise, l'emportant avec eux. Protégé par le corps de Thorin qui marchait devant, poussé par Dwalin, n'ayant rien d'autre à faire qu'à veiller sur le "sac" de salpêtre, Kili atteignit la sortie de la galerie indemne et presque sans s'en apercevoir.

A partir de là, les choses furent plus faciles. Dans la mine, le niveau n'avait pas tellement monté, encore. Il variait, ici ils avaient de l'eau jusqu'aux genoux, parfois jusqu'aux cuisses.

- Vite, vite !

- Bofur est allé libérer ceux qui dormaient, dit Kili. Grâce à votre clef.

- C'est bien ! Nous allons avoir besoin de tous nos amis !

Impuissants devant ce qui arrivait, les orcs avaient totalement renoncé, pour le moment, à endiguer le flot du torrent et tous s'étaient mêlés à la masse qui s'efforçait de sortir à l'air libre.

Thorin rallia ses compagnons et leur expliqua son plan.

- Nous ne pourrons pas sortir par les issues aménagées par les orcs, dit-il. Mais nous avons encore une chance. Toi, fit-il à Kili, amène-nous du charbon ! Vite ! Autant que tu pourras. Bifur, va avec lui. Vous nous retrouvez près du filon de soufre. Compris ? Et surtout, ne le mouillez pas ! Les autres ! Trouvez des outils, nous allons en avoir besoin.

Bifur acquiesça vaguement, saisit Kili par le bras comme s'il craignait de le perdre en route et s'éloigna.

La galerie abandonnée et en partie remblayée était inondée comme les autres, pas tant que ça, il ne devait pas y avoir plus de trente centimètres d'eau, mais ce que cherchaient les nains devait être encore au sec. Ils se mirent à manier la pioche avec une belle ardeur, déblayèrent rapidement les gravats et pierres de diverses tailles qui avaient servi à remblayer, retrouvèrent le filon de soufre sans trop de difficulté.

- Vite, vite ! les houspillait Thorin.

Ils firent ample provision de minerai et ils terminaient de s'approvisionner (tous avaient sacrifié leurs capuchons respectifs pour en faire des sacs- lorsque Kili et Bifur les rejoignirent. Eux avaient pris dans la mine en pleine déroute des paniers abandonnés et les avaient emplis de charbon.

- Dwalin !

Dwalin commença à effectuer le mélange des trois composants. L'eau montait toujours et Thorin savait qu'une fois que les niveaux inférieurs seraient totalement inondés, elle commencerait à monter beaucoup plus vite dans les grottes et la mine.

- Ecoutez-moi ! cria t-il, et sa voix grave résonna dans le chaos ambiant. Ecoutez-moi, nains d'Ered-Luin ! Ceci est notre seule chance de quitter ces lieux et de retrouver une vie digne d'être vécue ! Si vous voulez votre liberté, venez avec nous !

Il fit une pause et ajouta, avec toute l'assurance dont il était capable :

- Je vous mènerai à l'extérieur !

Il craignait depuis le début que son malheureux peuple, trop hébété et trop épuisé par des décennies d'esclavage, n'ait plus ni la volonté de se battre pour sa liberté ni même la force de réaliser de quoi il parlait. Sans compter la peur qu'ils devaient éprouver : à force de se soumettre et de craindre des représailles, ils ne devaient plus oser grand-chose.

En cela il ne s'était certes pas trompé, pourtant, totalement perdus comme ils l'étaient, les nains qui l'entendirent se rapprochèrent instinctivement de lui. Ceux qui les virent faire les suivirent sans se poser de question et peu à peu, un groupe se forma. Le coeur serré, Thorin comprit que ces pauvres bougres étaient prêts à obéir à n'importe qui, pourvu qu'on leur dise quoi faire.

- C'est bon ! fit Dwalin.

- A présent, des torches ! Mais tenez-vous à l'écart.

- Sortir ne va pas être facile, fit Kili, sourcils froncés.

- Rien n'est jamais facile, rétorqua Thorin. Dwalin ! A ton avis, où faut-il essayer ?

- Nous ne pouvons pas traverser toute la montagne. Il faut essayer de trouver le cours du torrent, derrière les roches. Le petit a dit qu'il venait de l'extérieur : si nous pouvons le remonter, nous arriverons dehors. Et si nous agrandissons le passage, le niveau baissera. Nous arriverons peut-être à sortir.

- Nous n'avons rien à perdre. Allons-y.

Bofur était d'une famille de mineurs. Il "sentait" la roche, comme le disent les nains. Ce fut lui qui décida de l'endroit.

- Ici, dit-il. Mais il va falloir trouver un abri.

Dwalin regarda Thorin :

- Allez-y, dit-il, je me charge du reste.

- Suivez-moi, ordonna Thorin.

- Mais que faites-vous ? demanda Kili, qui ne comprenait rien.

Son oncle eut un sourire carnassier :

- Nous allons faire sauter la paroi et nous ouvrir un passage !

- Sauter la... ?! Quoi ?

Thorin lui donna une tape amicale sur l'épaule :

- Tu vas voir. Mais ça va faire du dégât, abritons-nous !

Tandis qu'il mettait ceux qui le suivaient à l'abri, Dwalin répandait rapidement la poudre noire sur les rochers, en une longue, longue traînée au bout de laquelle il vida plus de la moitié de son capuchon, dans un creux du roc, en veillant bien à ce que l'explosif ne puisse pas s'écouler plus bas. Puis, revenant au début, il mit le feu au "chemin" qui menait à la poudrière et courut rejoindre ses amis.

- Attention ! dit-il. Protégez vos têtes, ça risque de voler de partout !

Accroupis dans l'eau qui montait toujours, les nains attendirent en retenant leur souffle.

- J'espère que Fili n'est plus dans le secteur, dit Kili d'un ton inquiet.

Thorin tourna brusquement la tête vers lui à ces mots ; Kili ne le regardait pas, il regardait droit devant lui, les sourcils froncés, en se mordillant les lèvres et, l'espace d'une brève, très brève seconde, le roi déchu sentit son cœur bondir dans sa poitrine : ce profil... la ligne de la mâchoire, les pommettes... mais l'explosion, terrifiante, l'empêcha d'y penser davantage.

Instinctivement, les nains terrifiés protégèrent leurs têtes dans leurs bras en s'aplatissant au sol (quelques uns burent la tasse, car ils en avaient oublié qu'ils étaient dans l'eau). Des rochers et des pierres de toutes tailles, soufflés par la déflagration, volèrent dans tous les sens et retombèrent, au petit malheur la malchance. Les nains reçurent une véritable pluie de caillasses ! Il y eut des cris et des grognements, des têtes fêlées, des épidermes fendus, des os cassés.

- Que ceux qui n'ont rien aident les autres ! cria Thorin en essuyant impatiemment le sang qui ruisselait de son cuir chevelu sur son front. Et allons-y, ne perdons pas de temps.

A ses côtés, un nain hurlait de douleur, les deux mains plaquées sur son visage. Thorin les écarta sans cérémonie et fit une grimace : celui-là n'avait pas eu de chance, un éclat de roche, en retombant, lui avait fait éclater le globe oculaire gauche. Ce n'était vraiment pas beau à voir !

- Viens ! dit-il en passant son bras sous celui du blessé et en l'entraînant avec lui. Tu seras bientôt libre.

- Thorin ! fit soudain Bofur. Où est Dwalin ?

Le prince regarda vivement autour de lui : pas de trace de son ami.

- DWALIN ! appela-t-il.

Mais seul le vacarme ambiant lui répondit. Thorin hésita un instant mais le bon sens reprit vite ses droits.

- Il faut y aller, dit-il fermement. Nous n'avons que peu de temps. Il nous rejoindra.

En lui-même, il formait des voeux ardents pour qu'il en soit réellement ainsi !