Enseveli sous ce qui paraissait être un nombre infini de pages remplies de diagrammes et de statistiques économiques, Jung, au travail, était inquiet. Il avait du mal à se concentrer, ce qui était rare pour lui. Une fois déjà, durant ces derniers jours, il avait commis une grosse erreur, erreur qu'il avait dû réparer dans la souffrance, puisque son chef direct, qui le détestait, l'avait littéralement mâché avec ses critiques, ayant trouvé avec joie une première occasion de le réprimander tout soûl. Plusieurs fois ces derniers jours, il s'était réveillé au milieu de la nuit pour se retrouver contre le dos de Mookyul. Il lui avait demandé s'il dormait, sans entendre de réponse. Il avait pourtant la certitude que Mookyul était éveillé. D'où l'inquiétude de Jung, mêlé à un sombre pressentiment, qu'il ne pouvait pas définir. La première fois qu'il s'était réveillé, il était trop ensommeillé pour analyser la situation. Il avait juste mis son bras autour de Mookyul en lui disant de dormir et avant d'avoir senti une réaction, il s'était rendormi. Mais les fois suivantes, il n'avait pas pu se rendormir. Plus il se rapprochait de Mookyul qui lui tournait le dos, plus il avait l'impression que Mookyul s'éloignait, se crispait intérieurement. Et puis, il s'était réveillé il y a deux nuits pour découvrir que Mookyul n'était pas dans le lit. Il était sorti du lit, à sa recherche et l'avait retrouvé dans la cuisine, devant le frigo, à boire. Mookyul, qui avait l'air trop réveillé, lui avait dit qu'il avait eu soif, mais le lit était froid, comme si Mookyul l'avait quitté depuis longtemps.

Alors, Jung, assis derrière son bureau, était inquiet. Il décida de se concentrer sur son travail pour de bon pour finir au plus tôt. En quelques heures, il avait fini et sans attendre, il s'esquiva finalement à six heures et quart, s'envolant vers le quartier de Gangnam, toujours bouillonnant de vie, où se trouvait la branche de Saehan Credit Union dirigée par Mookyul. Arrivant, essoufflé, il s'engouffra en coup de vent, s'imaginant crier : « Police, haut les mains ! ». Mais il ne suivit pas le fil de sa pensée. Comme toujours, la vue de Mookyul lui bouleversa l'esprit l'espace d'un temps si court et pourtant infini, suffisant pour qu'il oublie toujours les premiers mots. Mookyul lui sourit en le voyant, de son sourire narquois de beau garçon.

- Ah là là, j'apprécie l'entrée, dit-il, son sourire en coin s'élargissant.

Sans presque s'en rendre compte, Jung s'approcha de lui. Il n'était pas petit, mais les deux mètres de son amant le forçait à lever la tête pour le voir, quémander que Mookyul penche la tête pour le voir, comme avec tout le monde. Mookyul était de bonne humeur. Au lieu de se laisser courtiser comme il le faisait souvent, il daigna plier sa haute taille, les mains dans les poches et l'embrassa doucement sur la joue.

- Tu as fini plus tôt aujourd'hui et tu t'es dit, je vais aller voir mon cher grand ? Tu m'aimes tant que ça, hein ?

- Non, non. Je passais, c'est tout. Je me suis dit, je vais aller voir tout le monde...

En réalité, il était là parce qu'il s'inquiétait pour Mookyul. Son instinct lui disait clairement que le jeune procureur qui ressemblait comme une goutte d'eau à Mookyul avait forcément une relation avec lui. Il aurait même pu jurer qu'ils étaient jumeaux, bien que l'idée lui fasse peur. L'idée d'un autre Mookyul était terrifiante. Mais, si les deux Eun étaient jumeaux, pourquoi Mookyul avait eu l'air si surpris de le voir, et pourquoi avait-il dit qu'il ne le connaissait pas ? Jung avait l'impression nette que Mookyul cachait quelque chose. Sa surprise en voyant son sosie avait été trop courte, il avait trop essayé de se montrer indifférent, mais sa raideur anormale n'avait pas échappée à Ewon Jung. Et puis, il avait changé après avoir vu cet homme. Il avait l'air un peu pensif, plus calme et silencieux que d'habitude. Quelque chose clochait chez lui, et Ewon était sûr qu'il n'était pas le seul à l'avoir remarqué.

Les gars le saluèrent avec chaleur. Ewon Jung avait été l'homme à tout faire de ce gang et il avait su alors gagner l'amitié de ces hommes rudes, qui avaient pourtant bon cœur et maintenant, il était un peu comme une sorte de frangin. Il ne se sentait pas peu fier de ne pas être redevable de cette amitié à sa seule relation avec Mookyul. Ce n'était pas encore l'heure de la sortie et comme toujours, quatre ou cinq des hommes étaient là de garde. Ils commencèrent à bavarder. L'arrivée d'Ewon les avait animés. Quant à Mookyul, il s'absorba dans une longue conversation téléphonique ponctuée de menaces de mort, de fractures et de noyades, si son interlocuteur ne lui obéissait pas, avec des coups de gueule au milieu. Ewon l'observa un instant. Non, c'était bien le « gangter » directeur Mookyul, celui de tous les jours, le type à qui on obéissait autant parce qu'on le craignait que parce qu'on l'aimait. Il était assis de trois quarts, la moitié d'une fesse sur le bureau et son énième cigarette de la journée faisait des allers-retours entre sa bouche et son genou, sur lequel se posait sa grande main fine et longue. Ses vêtements, que le directeur Lee continuait de lui acheter, partageant dans sa manière d'aimer habiller Mookyul l'un de ses rares points communs avec Ewon, lui allaient comme toujours parfaitement. Ewon, partagé entre la jalousie et l'amour, avait finalement accepté que tout vêtement porté par Mookyul devenait fashion du simple fait que la superbe proportion physique de Mookyul le portait bien.

Ewon se demandait toujours avec un fond d'inquiétude si tout allait bien comme ça paraissait être le cas. Mais comme toujours, être dans ce grand bureau de mafieux le dérida rapidement. Sung Tae racontait sa dernière rencontre avec ses beaux-parents, décidément peu enchantés d'avoir un mafioso comme gendre. Sung Tae, loin de leur en vouloir, racontait le dernier dîner de la famille avec un tel humour que les gars lui faisaient signe de se taire. Ils avaient tous envie d'éclater de rire et étouffaient en essayant de cacher ça. Ewon aussi. Il aimait bien Sung Tae et il n'avait toujours pas réussi à se pardonner l'œil perdu de ce dernier.

Ils pleuraient de rire quand à sept heures, la porte du vaste bureau s'ouvrit et le directeur Lee entra, suivi de Sangchul et de deux de ses propres hommes.

Les gars se levèrent aussitôt et saluèrent, Jung aussi. Bien qu'il détestât le patron plus ou moins de bon cœur, il ne recherchait pas la provocation. Le directeur Lee lui répondit par un bref signe de tête, sans sourire. Lui aussi n'appréciait guère Ewon. Mookyul raccrocha et s'approcha de son père adoptif avec un grand sourire chaleureux.

- Bonsoir, Vieux. Qu'est-ce que tu fais là ? Tout va bien ? Il prit la veste légère que le directeur portait et le suivit jusqu'au grand canapé qui servait généralement aux siestes du jeune homme.

- Bonsoir, petit. Bien, bien. Et toi, comment vas-tu ? demanda Lee en s'installant confortablement dans le canapé, croisant les jambes.

- Mais très bien, répondit Mookyul, en s'installant près de lui. Il souriait.

Même ses longues disputes avec Ewon ne lui avaient pas fait perdre l'amour qu'il avait pour cet homme qui l'avait littéralement ramassé dans la rue, à douze ans, alors qu'il s'était lancé dans une carrière dangereuse de pickpocket amateur pour se nourrir. Aujourd'hui, certaines zones d'ombre de leur relation avaient en apparence disparu et Mookyul pouvait continuer en toute sécurité à lui rendre tout ce qu'il pouvait en respect et amour filial. Son visage s'éclairait toujours quand il voyait le vieil homme. Comme maintenant. Il dévisageait le directeur avec un large sourire et une profonde tendresse, attendant silencieusement des ordres, des prières, des exhortations. Non pas qu'il soit particulièrement poli avec lui, mais il l'aimait et le respectait.

Le directeur Lee ne se pressait pas de parler. Savourant son café, les jambes croisées sur le canapé, regardant autour de lui et posant des questions à Mookyul et aux hommes, il s'enquit d'abord dans le détail des activités récentes. Etant donné qu'il avait été là il n'y avait pas même une dizaine de jours, son questionnement paraissait à Ewon une introduction à un sujet qu'il préférait ne pas aborder de front.

Ewon, ignoré, s'absorba dans la contemplation du directeur Lee. Cet homme vieillissant et fascinant, qu'il haïssait toujours, avait indéniablement un charme fait de dureté et de rigueur, allié à une férocité naturelle cachée sous ses dehors urbains. En un mot, un homme qui avait du charisme et une vision claire de sa vie, un chef mafieux qui avait su gagner dans la dure bataille de la vie. C'est du moins ce que ne pouvait s'empêcher de penser Ewon, assez bravache pour ne pas hésiter à le défier pour défendre ses intérêts, en l'occurrence les intérêts étant uniquement et uniquement la personne de Mookyul.

Lee le remarqua. Il lui fit un petit signe de tête et Ewon, troublé, s'approcha du canapé :

- Bonsoir, comment allez-vous ? demanda-t-il en s'inclinant.

- Bien, heureux de te voir ici, mon garçon, lui répondit Lee. Ewon doutait sérieusement de sa sincérité, mais sourit en inclinant la tête en signe de remerciement.

- Assieds-toi là, dit Lee en désignant une place sur le canapé.

Ewon était maintenant franchement étonné. Il se demandait ce que le vieux loup manigançait. Lee ne se pressait décidément pas de parler. Tournant et retournant sa cuillère dans la tasse, il fixait le café en se taisant. Puis il se tourna vers lui et lui demanda s'il était libre le lendemain soir. C'était vendredi soir et il finissait effectivement plus tôt. Il répondit que oui, attendant la suite. Il espérait qu'il ne s'agisse plus d'un tour de shopping. La dernière fois avait été atroce. Mais Lee se tut et le fixa.

- Alors accompagne-moi demain. Mookyul, Sangchul, Sung Tae, vous allez venir avec nous, dit-il en leur faisant signe. Ils s'approchèrent respectueusement et penchèrent la tête.

- Où ça ?, demanda Mookyul.

- J'ai pris rendez-vous avec le procureur général Kang. Nous allons avoir une discussion d'affaires demain soir au restaurant Beek, à propos de choses et d'autres, répondit Lee d'un ton léger, sirotant son café.

Quant à Ewon, son cœur était parti au grand galop quand il avait entendu mentionner le procureur. Le vieux loup avait vraiment une idée derrière la tête. Le jeune procureur Eun Mookdahl, le double de Mookyul, était l'assistant du procureur général Kang.

- Quelles choses et autres ? demanda Mookyul. Il ne donnait pas l'air d'avoir remarqué la coïncidence. Mais tous savaient qu'il était assez vif pour l'avoir compris.

- Eh bien, Han Bilim commence à prendre trop de place. Il ne sait pas se tenir et je ne suis pas le seul à vouloir le voir disparaître, du moins pour l'instant. J'ai deux mots à dire à ce propos, entre autres, au procureur, disons, un échange fructueux d'informations, dit Lee, toujours aussi légèrement. Il regardait maintenant Mookyul. « Comme tu peux l'imaginer, Kang s'est montré enthousiaste bien qu'il ne comprenne pas encore pourquoi je voudrais cet échange d'informations.

- Je ne le comprends pas non plus, répliqua Mookyul. On peut très bien se charger de Han nous-mêmes. Pourquoi mêler la justice à nos affaires internes ?

- Pourquoi ? Hmm... » Lee se tourna vers Ewon, puis vers Sangchul et Sung Tae. Puis regardant de nouveau Mookyul, continua : « J'ai posé une condition pour cet entretien. Je lui ai expressément demandé d'emmener son assistant Eun Mookdahl avec lui. » Il observait Mookyul. Ce dernier rendit son regard.

- Pourquoi ? Son ton était neutre. Ainsi que son visage. Neutre mais légèrement tendu. On le devinait à son regard, encore plus aiguisé que d'habitude. « Pourquoi ? » Il répéta la question. Lee soupira :

- Parce que je veux voir ce jeune homme de près. Un garçon qui te ressemble autant, je suis curieux de le voir, dit-il en promenant son regard sur les hommes dans la pièce. Soudain, il tourna de nouveau la tête vers Mookyul, qui serrait légèrement les mâchoires sans rien dire et lui dit sèchement:

- Et je veux que tu sois là. C'est un ordre. N'oublie pas. Demain soir, viens me prendre à mon bureau à sept heures avec Ewon, Sangchul et Sung Tae. Nous avons rendez-vous à sept heures et demie.

Après quoi, il se leva et fit signe à son adjoint de prendre sa veste. Mookyul, toujours assis sur le canapé, le fixait d'un air indéfinissable, les mâchoires un peu serrées, les sourcils un peu froncés, à peine mais assez pour qu'on le remarque. Il ne dit plus rien et se leva lentement. Il ne paraissait pas vouloir raccompagner le président comme il le faisait toujours. Le président ne se retourna d'ailleurs pas pour l'attendre. Il sortit rapidement, suivi de son adjoint, les hommes pliés en deux pour le saluer.

- Chef, nous allons voir votre frère ? demanda Sung Tae, excité.

Mookyul ne répondit rien. Il n'avait pas entendu. Il fixait toujours la porte, une main sur la nuque, l'autre pendante. Puis il se détourna et alla vers son bureau où il s'affala sur son fauteuil qu'il fit tourner vers la fenêtre derrière lui. Dos au bureau, il ordonna à Ewon de s'approcher. Ewon alla vers lui sans hésiter. Il fallait qu'il sache. Il fallait qu'il voie son visage. Il fallait qu'il comprenne à quoi pensait-il. Mookyul pivota légèrement vers lui et sourit. C'était un sourire normal. Il avait l'air presque normal, presque, mais Ewon le connaissait trop bien pour ne pas sentir la tension sous-jacente. Et ce qui l'inquiétait, c'était justement les efforts de Mookyul pour la cacher. Pour faire comme si de rien n'était. Mais pourquoi ?

Ewon voulait lui demander de dire la vérité, de dire qui était cet homme qui lui ressemblait, pourquoi Mookyul n'avait jamais parlé de lui, pourquoi personne d'autre non plus ne le connaissait, pas même Lee, alors qu'il connaissait Mookyul depuis son enfance. Il voulait savoir si Mookyul disait la vérité en prétendant ne pas le connaître. Durant ces derniers jours, il avait échafaudé tant d'hypothèses : cet homme était le frère jumeau de Mookyul, ils avaient été séparés enfants. Cet homme était le frère jumeau de Mookyul, mais Mookyul ne le savait pas. Cet homme était le frère jumeau de Mookyul, mais ils s'étaient séparés pour une raison précise, comme la haine par exemple, ou que sais-je, une histoire impossible. Ewon ne pouvait pas imaginer Eun Mookdahl en autre chose qu'un jumeau, il y avait trop de coïncidence : le même corps et visage, le même nom, des prénoms si proches. Il n'y avait pas à en douter, la ressemblance entre ces deux hommes provenait d'un sang commun. Ce qui conduisait aux parents de Mookyul, ces parents qu'Ewon n'avait jamais entendu Mookyul mentionner, jamais sauf une fois où Ewon lui ayant posé la question, il lui avait répondu qu'il n'avait aucune raison de penser à des « putains de salopards de parents qui avaient jeté leur propre fils à la poubelle ».

Mais il ne pouvait pas poser la question. Il avait confusément l'impression que Mookyul n'allait pas lui répondre, qu'il fallait attendre jusqu'à ce qu'il en parle lui-même. Alors, il se contenta de répondre par un sourire au sourire de Mookyul et de lui demander s'il voulait essayer son nouveau café-crème.

Le président Lee était songeur. Assis dans sa voiture qui le menait à son prochain rendez-vous, il pensait à Mookyul et à ce Mookdahl qui lui ressemblait tant. Quand il avait pris Mookyul avec lui, ce dernier était un enfant. Un enfant sauvage et cruel, en qui Lee avait vu une nature forte, capable de surmonter les limites auxquelles sa vie misérable le condamnait. L'enfant sale et beau qui avait essayé de voler son portefeuille avait un regard enflammé qui disait à quel point il était volontaire. Son regard n'était pas celui, mort, de tant d'enfants des rues, qui ont vu trop de choses, trop vécu. Cet enfant là disait clairement avec son regard qu'il sacrifierait n'importe qui pour son propre bien. C'était ce regard volontaire et combatif de l'enfant qui n'avait pas même cillé quand il lui avait attrapé le poignet qui l'avait en tout premier attiré.

Mookyul avait alors douze ans et Lee l'avait élevé comme son propre enfant, avec autant de soins et d'attentions. L'enfant était remarquablement doué et jour après jour, se montrait à la hauteur et même surpassait les attentes de Lee. Ce dernier, qui l'avait d'abord emmené chez lui par amusement, pour voir s'il pouvait faire de l'enfant sauvage un vrai chef de gang, avait très vite commencé à voir Mookyul comme un héritier, qui se rebellerait finalement un jour contre lui pour lui tout prendre.

Après avoir pris l'enfant avec lui, il avait dû remplir des formalités légales pour le garder avec lui. Cela s'était fait sans problèmes. L'enfant était né le 15 mai, douze ans auparavant, dans la province de Chungcheong du Nord, dans un hôpital de campagne, dans un des villages autour de Chungju, de père inconnu et d'une mère portant le patronyme d'Eun H.. Le H correspondait à son prénom, mais il n'y avait que cette première lettre. Aucune autre information n'était donnée sur ses parents biologiques. Puis, l'enfant avait été placé un mois après sa naissance, en juin, dans un orphelinat chrétien de province, situé à quelques deux cents km de son lieu de naissance et c'est dans cet orphelinat qu'il avait passé les sept premières années de sa vie, après quoi, en raison de son tempérament terrible, il avait été ballotté d'un centre de l'Assistance à un autre à rythme rapide, jusqu'à ce qu'il s'enfuie de l'école primaire à 11 onze et commence à vivre dans la rue.

Lee avait déjà essayé de faire parler l'enfant, mais ce dernier, taciturne et méfiant, ne répondait que par monosyllabes et se hérissait immédiatement. Mookyul avait été un enfant difficile d'approche et Lee avait dépensé beaucoup de temps pour essayer de l'apprivoiser sans en avoir l'air. Pour ce, il avait compris que certains sujets étaient à éviter et que surtout, il ne fallait pas poser de questions trop personnelles au gamin. C'est pourquoi il n'avait jamais vraiment insisté pour que Mookyul lui raconte son passé.

Et maintenant, soudainement, il réalisait à quel point il ne connaissait pas Mookyul. A quel point cet enfant, ce jeune homme était secret. Lee l'avait toujours su, mais il se rendait compte qu'il avait été endormi par le caractère volontaire et chaleureux de Mookyul et qu'il en avait oublié son don pour la manipulation et la manigance, non pas un don minable, mais un vrai caractère de stratège.

Tout en fixant la route par la vitre de la voiture, il se sentait excité à l'idée du rendez-vous du lendemain, excité mais aussi nerveux. Il était quasi-certain que Mookyul connaissait son double et qu'il ne voulait pas en parler. Etant donné le caractère explosif du jeune homme, il était impossible de prévoir quelle serait sa réaction demain. Pourtant, Lee n'avait pas hésité à prendre ce rendez-vous, même si la manière un peu maladroite dont il s'était pris pour le faire n'était pas dans ses manières.

Dès le lendemain du jour où il avait vu le sosie de Mookyul à la télé, il avait envoyé ses hommes de confiance se renseigner. Non qu'il n'ait jamais entendu parler de ce jeune magistrat, qu'on surnommait « Le Mafioso » à cause de sa rudesse et de sa grande gueule, et qui montait en flèche dans la hiérarchie judiciaire à cause de ses compétences, mais il ne l'avait jamais vu et l'ayant vu, il avait compris que la ressemblance entre lui et Mookyul n'était pas uniquement physique. Ce jeune magistrat était aussi célèbre et prometteur dans le monde judiciaire que Mookyul l'était dans la mafia, et pour Lee, ce n'était plus une coïncidence. Alors il avait aussi envoyé des hommes pour enquêter sur les circonstances de la naissance de Mookyul. Ses parents inconnus, cette mère qui se nommait « Eun H » et dont Mookyul portait le nom. Lee était certain que malgré ses bravades, Mookyul voulait savoir qui il était. Quand au moment de l'adoption, on lui avait proposé de changer son nom pour celui de Lee, il avait refusé tout net, sans donner d'explication.

Etrangement, Lee, dont Mookyul était le trésor le plus cher, et qui avait senti un grand apaisement à finalement l'adopter comme son propre fils, était aussi curieux de connaître ses vrais parents. Il sentait confusément le besoin de savoir de qui le jeune homme tenait ses gènes, sa beauté, sa force, sa fragilité aussi. Et cette impression forte que Mookyul venait d'un autre monde.

Demain soir, il en apprendrait un peu plus, peut-être. Les enquêteurs qu'il avait envoyés dans le bourg natal de Mookyul devaient revenir le lendemain matin. Il avait l'impression qu'un changement aurait lieu, dont il ne pouvait pas prédire la nature. Il soupira et se rencogna dans son siège. Une forte pluie avait commencé, qui brouillait tout, mais qui promettait la fraîcheur.