Chapitre 3

Au siège de Saehan, au départ du président Lee avait succédé un léger silence. Mookyul, affalé dans son fauteuil tourné vers la grande fenêtre derrière lui, fixait d'un air concentré les gouttes de pluie qui glissaient sur la vitre. Le sourire que Jung avait réussi à lui arracher avait désormais disparu et le jeune mafioso, toujours très légèrement tendu, paraissait perdu dans ses pensées. Jung l'observait, un peu inquiet, mais il avait l'impression que l'ordre qu'avait donné le vieil homme avait soulagé une partie de la tension de ces derniers jours, comme si Mookyul se laissait aller sans plus réfléchir. Au contraire, c'était Jung qui se sentait tendu. Il avait beau faire, il n'arrivait pas à imaginer l'entrevue à venir avec le sosie de Mookyul.

Fixant sa tasse de café, il pensait au lendemain quand il sentit une main lui toucher la tête. C'était Mookyul qui s'était finalement décidé à sortir de son fauteuil et qui, debout près du canapé, lui caressait la tête en le dévisageant.

- Ne t'inquiète pas, Fox, il ne se passe rien de spécial. C'est juste un rendez-vous d'affaires qu'on a là, je ne sais pas pourquoi le Vieux veut que tu viennes aussi. Viens, j'ai envie de sortir.

- Qu...Qu'est-ce qui se passe, Mookyul ? Qui est-il ? La question avait échappé à Jung, malgré la promesse qu'il s'était fait de ne rien demander avant que Mookyul n'en parle.

La main de Mookyul s'arrêta en l'air alors qu'il continuait de dévisager Fox. La question ne l'avait pas surpris et il avait compris qui était « il ». Il se frotta le menton et demanda :

- Tu veux savoir ?

- Si tu veux me le dire.

- Alors, la vérité, c'est que je n'en sais rien. » Il hésita un moment : « Enfin..., je crois.

- Tu crois ? Jung le regardait avec attention. Mookyul n'hésitait pas à répondre, mais la réponse était incompréhensible.

Mookyul fit une grimace, puis haussa les épaules.

- Je ne peux pas t'en dire plus. Mais, dans tous les cas, tu n'as pas à t'inquiéter. Il se pencha pour regarder Jung droit dans les yeux, face à face. Tu m'entends, Fox, tu n'as pas à t'inquiéter. » Il se redressa ensuite et dit : « Alors, tu viens ? » en faisant un mouvement de tête vers l'entrée. Ewon soupira et se leva.

- Où va-t-on ?

- Où tu veux.

- A toi de choisir. Il faisait l'enfant, mais pensait que Mookyul l'emmènerait peut-être quelque part de nouveau, un endroit qui avait un sens pour lui. Mookyul haussa les épaules en souriant. Cette fois, il lui fit un vrai sourire, en montrant ses dents :

- Ah, là là ! Le petit Fox a des goûts d'aventurier ce soir. Voyons, où dois-je l'emmener?

En voyant le sourire éclatant de Mookyul, un léger frisson traversa Jung. Il se rendit compte à l'instant qu'il venait juste de donner l'occasion à Mookyul de se défouler sadiquement sur lui de la tension de ces derniers jours.

- Euh...Non, ce n'est pas ce que... Le sourire de Mookyul s'était encore élargi. Ce n'était pas bon signe, pas bon signe du tout.

- On y va, mon petit renard ? demanda Mookyul en continuant de sourire, le dévisageant fixement, les yeux brillants.

- Euh... Euh... On va où ? Fox sentit la faiblesse de sa propre voix. En réalité, il avait déjà capitulé et tous deux le savaient. Il lui fallait simplement sauver la face et essayer d'offrir aussi peu de prises que possible aux griffes du jeune chef.

- Quelque part où on s'amusera. Les yeux de Mookyul brillaient de plus en plus et son sourire ne cachait plus grand chose de ses dents blanches, qui paraissaient particulièrement en appétit de mordre en cet instant. Soudain, le sourire disparut : « Allez, bouge-toi ! »

- Euh...euh... c'est à dire que... Jung, suant, essayait de trouver un prétexte pour au moins choisir où aller. Son courage l'avait soudain abandonné.

- Tu BOUGES, oui ou merde?! Jung sursauta. Mookyul avait monté le ton et il était déjà... bien loin, près de la porte d'entrée.

- Ou...oui, j'arrive.

Jung courut le rejoindre. Il se disait qu'ils allaient quand même s'amuser. Que c'était immanquable avec Mookyul. Ce dernier donna ses dernières instructions de la journée aux hommes et ils partirent.

Le lendemain, Jung se réveilla avec une gueule de bois épouvantable. Mookyul n'était pas là et il se souvenait vaguement de la cuite qu'il s'était pris hier soir, exprès, avec un Mookyul qui l'avait accompagné dans sa beuverie, silencieusement, concentré et le regard perdu dans les verres qu'ils descendaient l'un après l'autre sans rien dire. Ils étaient sortis pour s'amuser, mais ils avaient finalement échoué dans un bar chic où ils avaient passé un bon moment rien qu'à boire, en silence. Ils pensaient probablement tous deux à la même chose : le rendez-vous du lendemain avec le sosie de Mookyul. Ewon avait aussi vaguement le souvenir que Mookyul lui avait dit quelque chose au retour, quand il titubait vers la porte d'entrée. C'était une phrase qui l'avait marqué, qui lui avait fait peur, mais ce matin-là, la tête douloureuse, assis sur le lit, il ne s'en souvenait pas.

Il se leva avec difficulté, se lava et s'habilla. Il était terriblement en retard au travail. Étrangement, sous la douche, il s'était rendu compte qu'il était maintenant très calme et simplement curieux de voir qui était le double de Mookyul. Ces quelques jours de tension l'avaient épuisé.

Il alla à son travail et ne parla que trois fois au jeune chef, au téléphone, ce dernier ayant un besoin chronique d'être en contact avec lui, comme s'il risquait de disparaître soudainement. Travaillant sur un dossier compliqué, il s'y plongea jusqu'à l'heure de fermeture. Il était toujours en train d'aligner des chiffres quand son portable le fit sursauter. C'était Mookyul qui était venu le chercher. Il regarda sa montre. Déjà six heures et demie et il n'était pas prêt. Le temps d'éteindre l'ordinateur, de prendre ses affaires et de sortir, dix bonnes minutes avaient passées. Comme de juste, la voiture dernier cri, en plus de ses occupants, attirait le regard des gens. Ewon monta en coup de vent et s'assit sur le siège arrière, près de Mookyul, qui tout de suite l'engueula tout en l'enlaçant.

« Alors, comme ça tu me fais poireauter ? C'est si intéressant que ça, ton boulot ? Hein ? Hein ?

- Désolé, j'avais oublié l'heure. Ewon essayait de respirer sous les bras puissants de Mookyul, qui le serrait fort.

- Oublié l'heure ? Non mais… La voix de Mookyul s'était encore élevée, mais soudain, il se tut et le relâcha.

Il avait l'air calmé. Il se rencogna dans le siège et dit à Sangchul, derrière le volant :

- Remets la musique et démarre.

Sangchul obtempéra silencieusement en saluant Mookyul d'un geste de la tête. Et alors s'éleva dans l'habitacle de la musique classique. Ewon ne s'y connaissait absolument pas, mais ça paraissait être une symphonie. Il était étonné. Il regarda Mookyul. Ce dernier s'était installé confortablement au fond de la voiture, les bras croisés et les yeux fermés, la tête en arrière. Un moment, Ewon se perdit dans la ligne de son cou. Il dut se forcer à revenir sur terre. C'était la première qu'il voyait Mookyul écouter de la musique, et classique par-dessus le marché.

Il devait avoir l'air très étonné, car Sung Tae, assis devant, lui demanda :

- Ca va ? Le volume est trop fort ?

Sa voix fit rouvrir les yeux à Mookyul.

- Qu'est-ce qu'il y a ? s'enquit-il.

- Rien, chef. C'est juste que Ewon a l'air surpris.

- Surpris de quoi ? Mookyul le regardait.

- Mais rien, c'est juste qu'elle m'étonne, cette musique. Enfin, pour des gangsters…

Oops ! Le mot lui avait échappé, immédiatement suivi de la main de Mookyul qui s'abattait sur sa tête.

- Je t'ai répété dix fois que je suis un homme d'affaires.

Ewon était toujours aussi dubitatif. Homme d'affaires, mon œil ! pensait-il. « Une bête sauvage, oui, même le gang ne t'encadre pas assez. » Il fit un sourire tendre.

- Ce que je veux dire, chef, c'est que je ne te savais pas mélomane ?

Son affirmation était plutôt une question. Mookyul le dévisagea un instant. Ah ! De nouveau ce regard impénétrable de Mookyul. C'était un regard nouveau, qu'Ewon n'avait jamais vu chez Mookyul, mais qui était apparu en même temps que l'autre, son sosie. Et là, à s'entendre questionner sur ses goûts musicaux, il était réapparu. Ewon s'interrogeait sur ce regard. Il ne l'aimait pas trop, car lui aussi, comme le président Lee, se rendait inconsciemment compte à quel point Mookyul lui était inconnu. Mais le regard ne dura pas. Le visage de Mookyul se dérida immédiatement avec la renaissance de son fameux sourire en coin, mais qui se figea de nouveau. Ewon l'observait avec attention, fasciné. Mookyul avait maintenant l'air un peu embarrassé, tout en continuant de sourire. Il regarda la vitre, sans la voir, en se mordillant la lèvre. Ewon n'en croyait pas ses yeux. Mookyul était embarrassé ! Pas n'importe qui, Mookyul, la personnification de la confiance en soi, avait l'air soudain gêné. Mais ça ne dura pas non plus. En fait, son embarras avait peut-être duré trois secondes. Si Ewon ne l'avait pas regardé avec autant d'attention, il ne l'aurait pas remarqué, puisque le jeune mafioso lui planta ensuite son regard direct dans les yeux, en avançant imperceptiblement le menton.

- J'aime la musique classique. J'en écoute quand j'ai du temps.

Le menton d'Ewon allait lui tomber sur les genoux. Alors ça, c'était nouveau ! Mookyul, pas n'importe qui, Mookyul qui n'avait jamais montré un intérêt particulier pour aucune forme d'art depuis maintenant deux ans qu'il le connaissait, était amateur de musique classique ?! Il devait faire une drôle de tête, car Mookyul éclata soudain de rire :

« Ca va, petite tête. Pas de quoi s'étonner. Ce n'est pas interdit que je sache ?

Ewon continuait à le dévisager, ébahi. Il ne savait pas lui-même pourquoi il était si étonné. Mookyul, lui rendant toujours son regard, haussa les épaules puis referma de nouveau les yeux, un léger sourire toujours sur ses lèvres, qui disparut.

- Mais… Ewon avait l'impression d'avoir une centaine de questions à poser.

- L'un des hautbois n'est pas en forme. Il glisse, commenta Mookyul.

Ewon n'en croyait pas ses oreilles. Il écouta la musique. C'était vraiment une symphonie avec il ne savait combien d'instruments. Mookyul parlait de l'un des musiciens ? Il pouvait distinguer un son parmi tous et en plus, détecter s'il était correct ou non ? Est-ce que c'était même possible ? Il connaissait si bien que ça les notes, la musique ? Il en savait pas quoi penser. Encore une fois, la pensée qu'il ne connaissait pas Mookyul lui étreignit le cœur et il décida de ne plus se poser de questions. Après tout, ils allaient à un rendez-vous important. Il s'assit au fond du siège lui aussi, laissant échapper un soupir. Le regard vague, il remarqua que Sangchul et Sung Tae étaient mieux habillés que d'habitude. C'était normal, pensa-t-il, puisqu'ils allaient rencontrer des représentants de la justice. Le vieux renard n'aimait pas passer pour le gangster qu'il était, n'est-ce pas ? Puis il s'abandonna à la musique et le reste du trajet se passa dans le silence.

Il fut court d'ailleurs puisque Sangchul stoppa devant un fameux restaurant japonais du centre-ville. Ils descendirent tous en attendant que Sangchul aille garer et Sung Tae expliqua à mi-voix que le plan avait changé et que le président Lee leur avait l'ordre de directement les rejoindre dans ce restaurant. Il était déjà sept heures et quart. Ewon observa discrètement Mookyul. Ce dernier, imperturbable, fumait en regardant d'un œil indifférent les passants. Ewon se sentit un peu rassuré. Lui-même avait les mains moites de sueur et sentait que son cœur risquait de sortir de sa poitrine tant il battait vite. Il essaya de se calmer en respirant profondément. Rien à faire. Dans quelques minutes, il allait voir le deuxième Mookyul en chair et en os et cette réalité l'inquiétait.

Enfin, Sangchul revint et ils entrèrent dans le restaurant. A l'intérieur, le secrétaire du président Lee les attendait pour les guider vers le salon privé où le groupe avait rendez-vous. C'était un salon japonais classique rectangulaire, où les invités s'asseyaient autour d'une table basse. Mookyul, un peu en arrière, leur fit signe d'entrer avant lui tout en scrutant le couloir où se trouvait le salon. Avant d'entrer, Ewon respira un bon coup et serra les poings en fermant les yeux l'espace d'un instant. Quand il les rouvrit, il vit le président Lee, seul, assis à l'un des bouts de la table et en face de lui, trois hommes et une femme. L'ambiance paraissait solennelle. C'étaient le procureur Kang et quelques uns de ses substituts. Mais pas trace du double de Mookyul.

Ils entrèrent dans la pièce et saluèrent les convives. Puis Sangchul et Sung Tae allèrent immédiatement au fond de la pièce, loin de la table, et Ewon entendit le président Lee les introduire comme appartenant à son «personnel de sécurité». Il se demanda bêtement si l'affiliation du président Lee à la mafia étaient connus de ces magistrats. Lui-même fut présenté sous le titre de « collaborateur précieux ». Assis, il échangeait les salutations d'usage avec les procureurs quand il les vit lever les yeux. Mookyul venait d'entrer. Debout, il dévisagea un moment les juristes. Le président Lee lui dit de venir s'asseoir à ses côtés et l'introduisit comme son fils. Ewon vit les procureurs soulever les sourcils avec étonnement, puis s'entreregarder. L'un d'eux dit avec incrédulité :

- Monsieur Eun ? Vous êtes le fils du président Lee ?

Mookyul ne répondit pas. Les juristes continuaient de les regarder, lui spécialement, puis se regarder l'un l'autre, comme attendant une réponse. La femme dit :

- Vous vous êtes changé, monsieur Eun ?

Avant que Mookyul puisse répondre, la porte coulissante s'ouvrit de nouveau et Jung vit finalement l'autre, le sosie de Mookyul, entrer dans la pièce avec rapidité. Il sourit à la ronde puis clama :

- Bonsoir, je ne suis pas trop en retard, j'espère. J'avais le juge Kim au bout du fil, expliqua-t-il souriant en se tournant vers le procureur Kang.