Après son entrée en coup de vent, qui provoqua de grands soupirs étonnés, Eun Mookdahl s'installa sans façon, dévisageant les convives. L'étonnement était général, surtout de la part des juristes. Ewon Jung aussi était bouche bée. Il avait bien sûr remarqué la ressemblance de cet homme avec le jeune chef, mais il ne l'avait finalement vu que quelques secondes, à la télévision. Cette fois, il était assis juste en face de lui. Il pouvait maintenant vraiment apprécier l'étendue de cette ressemblance, visiblement intégrale, entre ce Mookdahl et son Mookyul à lui. Chaque détail était le même. Et plus encore. Les deux hommes partageaient aussi la même énergie nerveuse et prometteuse de violence. De même que la façon de regarder, le sourire, la façon dont leurs cheveux trop souples échappaient à leur discipline. Cet homme était Mookyul, mais ce n'était pas lui. Tous étaient abasourdis devant cette ressemblance phénoménale. La seule différence visible entre les deux hommes était leur habillement. Alors que Mookyul portait un des costumes chic que lui achetait le président Lee, le jeune substitut du procureur était habillé d'un costume noir très simple et exactement semblable à celui que portait ses collègues, un habillement classique de fonctionnaire.
Un silence pesant s'était installé à l'entrée de Mookdahl et les yeux de tous passaient de lui à Mookyul, comme pour essayer de recenser la somme de similarité entre les deux jeunes hommes. Quant au jeune procureur, il les avait dévisagés rapidement et son regard était finalement tombé sur Mookyul. A la vue de ce dernier, un frémissement avait parcouru son visage et il avait ouvert la bouche comme pour s'exclamer. Mais il la referma. Il dévisagea Mookyul avec intensité, mais ne dit rien. Ewon était fasciné. C'était incroyable. Même son regard intense et direct était semblable. Mookyul le regardait aussi fixement sans que son visage ne frémisse le moins du monde. Les voir assis face à face se regarder, si semblables, paraissait rempli de possibilités étranges et fantastiques. Le jeune procureur rompit l'échange en se tournant vers son chef.
- Je ne suis pas en retard j'espère. Vous avez déjà commencé ?
Sa voix, exactement semblable à celle de Mookyul, avait brisé le charme étonné qui avait ralenti tous les convives. Le procureur Kang se racla la gorge :
- Nous venons d'arriver. Vous ne m'aviez pas dit que vous aviez un jumeau ?
Mookdahl haussa les sourcils avec étonnement :
- Pardon ?
- Un frère jumeau… », répéta Kang, en dévisageant les deux sosies à tour de rôle. Mookdahl regarda aussi Mookyul, mais se retourna tout de suite vers Kang. Il sourit :
- C'est vrai que… » Il s'interrompit puis haussa les épaules : « Nous ne sommes pas là pour parler famille, non ?
Il regarda autour de lui. Quand son regard s'arrêta sur Ewon, ce dernier sentit un sentiment familier poindre, celui d'être en face d'une bête intelligente et dangereuse. Le jeune procureur souriait, poliment, agréablement, mais Ewon savait par expérience que ces sourires-là, sans gaieté aucune, qu'il avait vu quelques rares fois chez Mookyul, ne signifiait pas forcément bonne fortune. La phrase de Mookdahl ne sembla pas avoir d'effet, tout le monde continuant à dévisager les deux hommes comme des extraterrestres. Mookdahl insista :
- Commençons, hein ?
- Vieux ! » Cette fois, c'était Mookyul qui s'adressait au président Lee. Se tournant vers le procureur Kang, il sourit froidement.
Les deux hommes regardèrent les autres. Le président Lee ne disait rien, observant Mookdahl du coin de l'œil. Finalement, le procureur Kang parut se ressaisir.
- Oui, oui,…. N'est-ce pas ? » Il fixa le président Lee et sourit : « On dirait un nouveau mystère à résoudre, hein ? Mais Eun Mookdahl n'est pas bavard. J'imagine que c'est aussi le cas pour votre…fils.
- C'est effectivement curieux, mais parlons boutique, voulez-vous ? Je m'en voudrais de vous faire gaspiller du temps, » répondit Lee, aimablement souriant.
Les deux quinquagénaires se lancèrent dans ce qui était la raison officielle de cette visite. Ewon traita intérieurement le président de vieux loup. C'est lui qui avait tout manigancé pour que ces deux soient face à face, mais il faisait maintenant l'indifférent. La discussion portait sur des affaires judiciaires et Ewon avait tout son temps pour observer son amant et son étrange sosie. Les collègues de Mookdahl faisaient aussi comme lui, tout en tentant de suivre tant bien que mal la conversation. Par contre, Mookyul et Mookdahl, tous les deux, paraissaient concentrés sur l'affaire traitée. Après le premier regard échangé, ils ne s'observaient plus et se comportaient comme deux étrangers discutant avec indifférence. Quant à Lee et à Kang, ils surveillaient les deux jeunes hommes. Quelle était la relation de cet homme avec Mookyul? Il était maintenant quasi sûr qu'ils étaient frères jumeaux, Mookdahl utilisant le mot «famille» l'avait confirmé, mais pourquoi étaient-ils si distants? Pourquoi aucun d'eux ne faisait mine de reconnaître l'autre ? Ou même, se connaissaient-ils? Si oui, pourquoi cette froideur ? Si non, ne devaient-ils pas être plus étonnés de se rencontrer ? Ewon avait espéré que le comportement de Mookdahl puisse l'éclairer, mais ce dernier s'était montré aussi froid et distant que Mookyul. Personne, à Saehan Credit, n'avait mentionné l'existence d'un parent. Ils avaient tous été pareillement surpris de voir ce double de Mookyul à la télévision. Mookyul avait été élevé par le président Lee depuis son enfance, est-ce que ce dernier ne savait vraiment rien de ce Mookdahl ?
Le ton monta soudain. C'était Mookyul qui s'était lancé. Il ne parlait pas fort mais avec énergie. Mookdahl lui répondit du tac au tac. La discussion tournait autour d'un certain homme d'affaires, en relation avec beaucoup d'autres gens, qui avait visiblement trempé dans des magouilles questionnables. Ceci dit, il était suffisamment connu et haut placé pour qu'on ne puisse pas l'attaquer sans préparation complète. La raison d'être officielle de ce diner était donc de voir si Saehan Union avait des documents pouvant aider les procureurs en cas de mise en examen. Tout ceci officieusement bien sûr, puisqu'aucune enquête n'était déclarée et c'est pourquoi la conversation était censée être enrobée d'euphémismes. Ce n'était pas chose facile. Il fallait d'abord établir une relation de confiance certaine entre les deux parties et il fallait également que la source des preuves soient vérifiables et non-questionnables par le grand public. Autrement dit, des preuves directement fournies par un gang n'étaient pas utilisables. On voulait donc collaborer tout en préservant la distance. Après les préliminaires et les compliments d'usage, la conversation devenait plus difficile. Le président Lee se mordait les lèvres et le procureur Kang essuyait son abondante sueur sur son crâne chauve.
C'est à ce moment que les deux sosies s'étaient lancés dans la conversation, à égalité. Avec leur participation, la discussion reprenait avec plus d'énergie, moins de tension et plus de résultats. Les deux hommes avaient la même manière d'aborder les faits, allant droit au but, mais sans brutalité. La conversation avançait avec fluidité. Ewon Jung n'était pas concerné par la conversation, mais il se retrouva auditeur passionné, captivé par les jumeaux qui avaient réussi à détourner l'attention de leur ressemblance extrême pour faire du prétexte de cette réunion un vrai sujet de discussion.
Ewon, écoutant d'une oreille, les observait. Désormais, il ne doutait plus. Cet homme était le jumeau de Mookyul et Mookyul le savait. Ils devaient se connaître. La pensée le frappa soudain qu'il devait peut-être demander à Mookyul de lui parler de ce jumeau caché. Il eut peur. Il n'avait pas envie de savoir pourquoi Mookyul ne lui avait jamais rien dit jusqu'alors. Pourquoi il s'était si obstinément tu, puisque c'était bien de silence qu'il s'agissait. Il avait attendu des jours pour que Mookyul lui parle de cet homme et Mookyul s'y était refusé. A cette pensée, une certaine amertume le remplit. Il chassa ces pensées et retourna à sa contemplation, faisant le vide dans son esprit.
On servit le dîner. Tiens, si tard ? Mais il n'était pas tard. Pas plus d'un quart d'heure n'avait passé depuis que la réunion avait commencé, mais les deux frères en avaient déjà dégagé les lignes essentielles.
Ewon remarqua l'air pensif du procureur Kang, de même que celui du président Lee. Soudain, il comprit. Ces deux hommes attendaient une réaction quelconque ou même un esclandre entre les deux frères, qui pourraient leur donner plus de renseignements sur qui ils étaient. En y réfléchissant, cela tombait parfaitement sous le sens. Ewon était l'amant de Mookyul et Lee était censé être son père, mais aucun d'eux ne savaient rien de lui. Si les deux hommes étaient si pareillement semblables, Mookdahl aussi devait être quelqu'un d'assez mystérieux, peu connu de ses collègues. Ewon se dit que Mookdahl, comme Mookyul, avait réussi à bâtir une telle distance avec les autres qu'on ne devait guère oser lui poser des questions personnelles.
Le dîner se passa de manière assez solennelle. Les deux frères, qu'on avait placés face à face comme par hasard et dont on guettait une quelconque réaction sans même savoir pourquoi, mangeaient pareillement, paraissant apprécier les mêmes plats. Ils ne se regardaient pas. Et pendant qu'ils mangeaient, le silence s'épaississait. Finalement, le dîner se passa dans un silence relatif, uniquement ponctué de remarques inintéressantes sur la qualité de la nourriture. Même le procureur Kang et le président ne se donnaient pas tant la peine de réchauffer le débat. Ils réfléchissaient visiblement. Les deux frères ne paraissaient pas remarquer le silence.
Après le dîner, la discussion reprit, uniquement centrée sur l'affaire et la réunion se termina relativement tôt sur la même note. Finalement, l'indifférence froide des jumeaux avait interdit toute remarque ou question personnelle. Ewon pensa que du point de vue du président Lee, ce dîner était un échec. Mais il dut quand même s'avouer qu'il avait lui-même beaucoup attendu.
Il fallait désormais voir si Mookyul parlerait de lui-même ou si son jumeau se montrerait encore. A la fin de la discussion, les deux parties se séparèrent chaudement, mais sans effusion particulière, les deux frères étant aussi neutres que les autres. Dès que les juristes s'éloignèrent, Ewon se rapprocha de Mookyul. Ce dernier, l'enlaçant, se tourna vers les autres :
- On y va ?
- Allons-y. », répondit le président Lee.
Mine de rien, tout le monde observait Mookyul du coin de l'œil. Ce dernier n'avait pas l'air de les remarquer. Il avait l'air un peu pensif. Ils montèrent dans la voiture, avec Ewon coincé contre la portière arrière gauche. Mookyul, au milieu, se tourna vers le président en faisant une moue :
- Dis-moi, Vieux, tu as entendu ce que le gars disait ? Franchement, je n'ai toujours pas saisi l'intérêt de ce dîner. C'est tout juste s'il ne nous menaçait pas. Tu parles d'une collaboration.
- J'ai trouvé la discussion très fructueuse. Le jeune procureur était très vif d'esprit. », répondit Lee sans regarder Mookyul.
- Ouais, eh bien moi je l'ai trouvé fouineur. Tu verras, il finira par nous causer des emmerdes. », dit Mookyul en haussant les épaules.
Ewon était fasciné. Il ne savait pas quoi penser. Mookyul parlait vraiment de son sosie intégral comme s'il n'avait pas le moins du monde remarqué leur similarité. Il n'en pouvait plus. Il se jeta à l'eau. Se raclant la gorge, il demanda doucement :
- Tu l'as « trouvé » fouineur ? Tu ne le connais pas ?
Mookyul tourna la tête et le regarda droit dans les yeux. Il fronçait les sourcils.
- Non, je ne le connais pas. Mais qu'est-ce que vous avez tous ? Vous pensez que je ne l'aurais pas dit, si je le connaissais ? Je vous dis que je ne le connais pas, pas plus que vous. Il me ressemble ? Tant pis. Qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse ?
Il poussa un soupir rageur en s'enfonça dans le siège. Visiblement, il n'avait pas envie d'en dire plus. Ewon insista quand même :
- Mais vous vous ressemblez beaucoup trop !
- Et alors ? » Mookyul le regardait de nouveau avec un air mauvais. Comprenant qu'Ewon n'allait pas si facilement lâcher prise, il insista : « Je ne connais vraiment pas ce mec et tu sais quoi ? Ça ne m'intéresse pas non plus de le connaître. Qu'il me ressemble jusqu'au trouduc, qu'importe. Et toi aussi, j'aimerai que tu arrêtes avec ça. Je veux dire… » Il ne finit pas sa phrase.
- Tu veux dire quoi ?
- Arrête, Ewon. » D'habitude, il essayait toujours de plaire à son Fox, malgré sa grande gueule. Il devait vraiment être de mauvaise humeur pour l'appeler par son prénom. Il s'expliqua pourtant, après une courte pause : «D'accord, lui et moi, on se ressemble et du coup, vous vous comportez comme si je mens en disant que je ne le connais pas. Mais le truc, c'est que non seulement je ne le connais pas, mais en plus, je n'ai pas envie de le connaître, tu comprends ? » Il insistait. « Je veux dire…. » Encore une fois, il ne termina pas sa phrase. Il paraissait chercher ses mots. Mais il ne les trouva pas puisqu'il haussa les épaules, sans terminer. Il ne regardait plus Ewon, fixant maussadement devant soi. Ewon décida de ne pas poser plus de questions.
Le président Lee était silencieux. Il écoutait. Il réfléchissait à ce que Mookyul venait de dire. Le jeune homme n'avait pas l'air de mentir. D'ailleurs, il n'avait jamais menti à Lee. Se pouvait-il vraiment que lui et l'inconnu qui lui ressemblait tant ne se connaissent pas ? Lee n'en était pas sûr car il était certain que Mookyul cachait des choses. Mookyul s'agita un peu, comme s'il voulait continuer, mais il ne dit rien et le reste du trajet se passa dans le silence, chacun méditant sur cette étrange rencontre.
Comme il était tard, ils déposèrent le président Lee et les membres du « personnel de sécurité », qui étaient restés anormalement silencieux tout ce temps, probablement parce qu'ils passaient plus de temps que quiconque avec Mookyul et qu'ils se rendaient compte que les choses n'allaient pas se terminer ainsi. Mookyul et Ewon rentrèrent. D'habitude, c'était Sangchul qui ramenait le jeune chef lors de ces occasions, mais cette fois, Mookyul l'avait carrément largué dans la rue. Il paraissait de mauvaise humeur et ne cessa de maugréer durant le reste du trajet. Ewon pensa un moment qu'il voulait faire oublier le souvenir du jeune procureur.
Finalement, quand ils s'apprêtaient à se coucher, l'humeur du jeune chef changea et passa de maussade à folâtre et c'est le moment que choisit Ewon pour lui demander de lui parler. C'était cruel, mais d'un côté, le jeune Fox se sentait trop fatigué pour la vigoureuse énergie de son amant et de l'autre, il n'en pouvait tout simplement plus de cette incertitude. Alors, enlacé par les bras de Mookyul qui le couvrait de baisers, il lui demanda :
- Parle-moi de lui.
Il sentit Mookyul se détacher de lui avant même qu'il ne bouge. Mookyul s'éloigna de lui comme piqué par une guêpe. Il se rejeta sur le lit en poussant soupir. Les bras allongés, sans toucher Ewon, il fixa le plafond. Ewon comprit qu'Eun Mookyul et Eun Mookdahl se connaissaient.
- Tu sais quoi, mon petit Fox ? » Il se tourna vers lui. « Le fait que vous ne me fassiez pas confiance, ça me fait un peu mal, honnêtement. » Ewon n'en crut pas un mot. Mookyul ne se plaignait jamais pour de vrai. Il voulait simplement ne pas répondre. Alors il insista encore.
- S'il te plaît.
Mookyul le fixa un moment puis s'allongea derechef pour contempler le plafond.
- Je… » Sa voix était hésitante. Ewon prit sa main. Mookyul continua : « Je dis la vérité quand je dis que je n'ai jamais rencontré ce gusse. Mais j'avoue que je me rends compte qu'on est pareils. Le truc, c'est que… » Il se tut de nouveau. Puis s'assit soudain sur le lit : « Ahlala ! Merde ! Pourquoi est-ce qu'il faut que… » Il jeta un coup d'œil furieux à Ewon, puis s'étala de nouveau dans le lit, sur le ventre, en rapprochant sa tête de celle d'Ewon. Doucement, il continua : « Regarde-nous, on est ensemble, on est bien. Je ne veux pas que… » Il laissa encore sa phrase inachevée pour pousser un soupir. Puis il regarda Ewon droit dans les yeux: « Ecoute-moi, mon petit Fox, on est bien ensemble et je ne demande rien de plus. Un gars qui me ressemble, ça ne m'intéresse pas. C'est toi ma famille, mon univers, tu comprends ?
Il regardait toujours Ewon et ce dernier se revit, payant de ses économies une vie matériellement garantie pour sa mère et sa sœur, qu'il avait abandonnées dans la douleur, parce qu'il ne pouvait pas vivre sans Mookyul. Il comprenait maintenant l'indifférence feinte de Mookyul face à ce frère jumeau apparu de nulle part. Ce dernier allait lui sacrifier son frère. Il ne savait plus quoi dire. Embarrassé, au bord des larmes, il se cacha la tête sous le drap, réaction qui déclencha immédiatement la passion de Mookyul et la nuit devint magiquement chargée de chaudes caresses, qui leur fit à tous deux oublier pour quelques heures le mystérieux inconnu.
