Quelques jours passèrent durant lesquelles la question du double de Mookyul ne fut plus abordée. Mookyul était redevenu semblable à lui-même, énergique et grande gueule et Ewon se sentait rassurer en l'entendant lui crier dessus. Aucune nouvelle n'était parvenue du mystérieux jeune procureur et le président Lee aussi semblait avoir lâché prise.
En réalité, c'était faux. Les hommes que Lee avait envoyés enquêté sur les circonstances de la naissance de Mookyul étaient revenus, avec des nouvelles assez intéressantes pour ne pas dire inquiétantes. D'autre part, Lee était certain que Mookyul ne lui avait pas tout dit. Il ne lui avait jamais rien dit, mais désormais, c'était de la cachotterie et Lee voulait savoir à tout prix.
Parallèlement, Ewon sentait instinctivement que l'histoire ne s'arrêterait pas là et que du nouveau se préparait. Après la confession de Mookyul, il n'arrivait plus à se décider si oui ou non, il voulait que Mookyul fasse connaissance de ce frère inconnu. Avant, il était certain que rien ne devait entrer leur cercle, leur intimité, et bien que cette décision lui brisât le cœur, il n'avait pas hésité à se séparer des siens pour être avec Mookyul. Mais est-ce que la même chose valait pour Mookyul ? Il ne l'avait clairement dit qu'une fois, mais Ewon le soupçonnait d'avoir été abandonné dès sa naissance, d'avoir été ce que les enfants de l'Assistance publique appelaient entre eux, cruellement, les « enfants-ordures », puisque beaucoup d'entre eux étaient retrouvés près d'un dépôt d'ordures. Si cela était vrai, savoir qui il était, connaître sa famille, n'était-ce pas une nécessité vitale pour lui? Une nécessité qu'il avait décidé de rejeter pour rester seul avec Ewon ? Ewon se rendait compte que sous la force apparente de Mookyul se cachait une fragilité proche de la folie, bourrée de violence. Si Mookyul perdait cette chance de remonter le cours de sa propre histoire, est-ce que cette violence ne se réveillerait pas ? S'il rejetait définitivement la seule chance qu'il avait de se connaître, est-ce que leur entente ne serait pas détruite ?
Ewon avait honte de penser ainsi, d'essayer de calculer le pour et le contre de ce qui était la matière même de la vie. C'était une insulte à leur amour, mais il avait peur. Lui aussi, après tout, était un grand blessé. Mais lui, au moins, connaissait ses origines. Il n'avait plus de curiosité pour sa famille depuis bien longtemps. Est-ce que c'était aussi le cas pour Mookyul ? Ewon se souvenait des enfants abandonnés qu'il avait rencontrés dans les centres d'accueil où il avait vécu. Les plus rebelles de ces enfants, ceux dont la résignation n'était pas le point fort, étaient obsédés par la question de leurs origines. Ils n'en parlaient jamais, mais à force de les côtoyer, Ewon avait compris qu'ils avaient tous des projets de voyage pour aller retrouver leurs parents, ou alors qu'ils attendaient qu'on vienne les chercher, désespérément, jusqu'au jour où ils devenaient assez vieux pour comprendre qu'ils devaient se débrouiller seuls, toute leur vie. A quelle catégorie appartenait Mookyul ? Il était tout, sauf résigné. Alors forcément, il avait lui aussi dû attendre de savoir qui il était, tout bravache qu'il était.
Alors Ewon se demandait ce qu'il devait faire. Encourager Mookyul à nouer des liens avec ce frère jumeau qui lui tombait du ciel, si le jeune homme était vraiment son jumeau, ou alors essayer au contraire de le seconder de toutes ses forces dans sa volonté de ne pas se laisser amadouer, de ne pas se laisser prendre au jeu de la « famille » ? Ewon réfléchissait, mais il n'arrivait pas à trouver de réponse. Il y avait trop d'inconnus dans cette équation.
Tout paraissait donc calme et rentré dans l'ordre. Mais le calme ne dura qu'une semaine. C'était le week-end et une visite éclair à un client récalcitrant avait réuni quelques hommes de l'équipe de Mookyul dans le bureau. Ewon était aussi dans le bureau, à attendre Mookyul qui n'était pas encore rentré, pour qu'ils partent ensemble. Il était donc là, à discuter gaiement avec les hommes quand la porte s'ouvrit soudain sur deux des gars, qui portaient pratiquement Mookyul sur leurs épaules. Ce dernier paraissait inconscient.
Ewon sentant son cœur s'arrêter, se précipita.
- Ne t'en fais, petit, il est juste ivre.
C'était vrai, arrivé à trois pas de Mookyul, Ewon sentit l'odeur d'alcool lui remplir les narines. Les hommes allongèrent Mookyul sur le canapé. Il était ivre mort, encore pire que quand il se soûlait et mordait ses hommes d'une façon un peu…heu… un peu trop « érotique ». Ce n'était pas rare de voir le jeune chef soûl. On en plaisantait même derrière son dos, puisque le jeune chef, avec toute sa superbe, ne tenait pas le vin. Deux à trois verres suffisaient largement pour le culbuter. Alors, tout poétiquement dévasté et ravageur qu'il paraisse, avec son col ouvert et ses cheveux en désordre, puissamment sexy et suant, il se pouvait très bien qu'il ait simplement pris un verre pour accompagner quelqu'un.
Mais c'était quand même étonnant, puisque Mookyul était parti pour discuter une affaire. Aussi nécessaire qu'il soit de boire pour conclure une affaire, beaucoup étaient au courant de cette faiblesse de Mookyul et n'auraient pas osé pousser le bouchon trop loin en le faisant boire, d'autant plus qu'il mordait salement quand il était ivre.
Les hommes s'étaient rassemblés et commentaient l'état du jeune chef, sans oublier les commentaires de commères sur sa beauté.
- Non, ce n'est pas possible. Il est trop beau pour son bien, not' chef.
- Il ne devrait pas se soûler, des fois qu'on l'attaque. Une beauté pareille…
- Attends, ça ne va pas ? Tu crois qu'il y a quelqu'un qui pourrait l'attaquer, lui ?
- Mais regarde-le ! Tout ce que je dis, c'est qu'il est trop beau pour son propre bien. Je veux dire, il donne des palpitations. Moi, si je trouve une fille aussi belle, je l'épouse aussi sec.
- Ouais, comme si elle t'acceptait !
Le ton montait, puis redescendait. C'était toujours comme ça quand le jeune chef était là, mais trop bourré pour réagir. Dans ces moments-là, toute cette bande de mauvais garçons se transformait en mégères au cœur maternel. C'était impressionnant !
Ewon écoutait les hommes, moitié souriant, moitié inquiet pour Mookyul quand soudain la porte s'ouvrit et chacun sentit sa mâchoire tomber.
Mookyul venait d'entrer dans la pièce, accompagné de Sangchul et de Killer Bear, qui était récemment tout le temps là.
Les nouveaux venus ne virent pas tout de suite celui qui était étendu dans le canapé et qui était caché par les hommes debout autour de lui, qui s'étaient tous tournés vers la porte. Ils entrèrent devant les regards fixes. Mookyul y réagit instantanément, comme de juste :
- Qu'est-ce que vous avez à me fixer, bande de bouseux ?
- Chef….C'était Sung Tae qui s'était lancé, mais sa voix s'était étranglée, d'autant plus que Mookyul ne paraissait pas particulièrement de bonne humeur.
Inconsciemment, les hommes qui entouraient le canapé firent comme une sorte de barrière, en se rapprochant les uns des autres.
- Mais qu'est-ce qu'il y a ? demanda Killer Bear qui avait aussi remarqué le comportement étrange des hommes.
- Mais rien ! On…
- Hein ? Killer Bear avait fait sa grimace habituelle qui signifiait qu'il s'apprêtait peut-être à frapper.
Mookyul les observa un instant. Comme personne ne disait rien, il haussa les épaules et avança vers son bureau. Arrivé au milieu de la chambre, il se tourna d'une seule pièce, les regardant en coin, un petit sourire « je vous ai attrapés » aux lèvres. Ewon pensa encore une fois, hors contexte, que Mookyul avait la mentalité d'un gamin préadolescent.
Mais son expression changea soudain quand il vit son sosie ivre allongé sur le canapé. Il s'arrêta immédiatement et dévisagea les hommes.
- Qu'est-ce que c'est ? dit-il en montrant l'ivre du menton.
Les hommes se regardèrent sans répondre. Ils ne savaient pas quoi dire. Tout le monde, y compris Ewon, avait pris l'autre pour Mookyul. En réalité, ils étaient stupéfaits. Celui qui leur parlait était bien Mookyul, mais l'autre aussi.
- JE VOUS DEMANDE CE QUI PASSE, MERDE !
Le hurlement de Mookyul les fit tous sursauter. Il avait maintenant les yeux brillants et une rougeur légère mais inquiétante couvrait ses joues. Il était vraiment en colère. Sung Tae s'offrit de nouveau en sacrifice :
- On a…on a pensé que c'était vous, chef, que…
Mookyul donna un violent coup de pied à la table basse qui trônait. Elle se renversa dans un bruit de verre brisé. Il respirait lourdement.
- Jetez-le dehors.
- Mais, chef…
- J'ai dit DEHORS.
Ewon n'avait jamais vu Mookyul dans cet état, instantané d'ailleurs. En une seconde, il était devenu blanc de rage et grinçait des dents. Tout le monde était paralysé, entre la stupeur et la frayeur. Voyant que personne ne réagissait, il s'approcha lui-même du canapé et fixa d'un regard meurtrier l'homme qui y était étalé. Puis, essayant de contrôler sa rage, il s'éloigna et répéta plus doucement :
- Sortez cet homme d'ici. Il n'a rien à faire là.
A ce moment, Ewon fit une chose qu'il ne pouvait pas vraiment s'expliquer. Il dit :
- Pourquoi ? Il est ivre et c'est ton frère, non ? Laisse-le dormir.
Mookyul se retourna et le dévisagea avec stupéfaction. Il paraissait en avoir oublié sa colère.
- C'est ton frère, non ? insista Ewon, en le regardant droit dans les yeux.
- …., Mookyul le regardait toujours. Qu'est-ce que tu fous, Fox ?
Ewon serra les poings et les mâchoires.
- Pourquoi tu veux le jeter dehors ? Pourquoi tu fais comme si tu ne le connaissais pas ?
Mookyul inspira brusquement et passa sa main dans ses cheveux. Il regarda autour de lui comme s'il cherchait une réponse.
- Qu'est-ce que tu veux, Fox ? Tu me prends pour un menteur ? Je t'ai déjà dit ce qu'il y avait à dire.
- Tu m'as dit que tu ne le connaissais pas. Mais regarde-toi là.
- Je ne veux pas qu'il soit là. La voix de Mookyul s'étranglait. Il se tut de nouveau. Tu es en train de tout détruire, Fox. Tu le sais ?
Ewon sentit un long frisson de peur lui traverser le dos. Mookyul ne l'avait pas regardé en parlant, mais il était parfaitement sérieux. Ewon comprit que c'était maintenant qu'il devait se décider.
- Je veux tout savoir, chef. Tout simplement.
- Tout savoir ? Mookyul évitait toujours de le regarder. Mais Ewon savait qu'il devait continuer.
- Te connaître, savoir qui tu es. Tu ne m'as jamais parlé de toi. Il se tut un moment puis montra le sosie de Mookyul. Ni de lui.
- Je ne te suffis pas ? Notre vie ne te suffit plus ?
La voix de Mookyul était descendue au point qu'il murmurait presque. Les hommes étaient tous là, silencieux, retenant leur souffle, mais aucun des deux n'était plus conscient de leur présence.
Ewon ferma les yeux. Il commençait à avoir mal quelque part, mais il ne savait pas où. Les dés étaient jetés. Il allait continuer. Si Mookyul avait été un peu plus indifférent, sa décision à lui aurait été autre. Mais il savait maintenant que ce frère jumeau était plus qu'un simple étranger pour Mookyul, même s'ils ne se connaissaient pas. Ewon voulait donc qu'il fasse ses comptes. Sans cela, leur entente ne serait pas complète.
- S'il te plaît, chef, je veux savoir. Je dois savoir. Il s'approcha de Mookyul, ne sachant trop à quelle réaction s'attendre. Mais Mookyul ne bougea pas. Il le laissa faire. Il se contentait de le regarder en respirant profondément, difficilement. Je suis là, avec toi, dit Ewon très doucement. Tu sais bien que je resterai toujours avec toi. Tu le sais, non ?
Mookyul le regardait toujours avec attention. Puis il regarda l'homme ivre qui lui ressemblait tant. Il serrait les mâchoires presque convulsivement. Ewon sentait à quel point il était crispé. Mais il avait l'impression que Mookyul était en train de prendre une décision. Quelques moments de silence plus loin, sa théorie se confirma.
- Tu resteras avec moi, toujours ? chuchota Mookyul.
Il regardait Ewon et ce dernier eut le sentiment de voir le vrai Mookyul pour la première fois, un homme qui avait une peur atroce de la solitude et qui l'aimait, lui, son Fox. Il ria.
- Mais bien sûr, et toi ?
Il ne réussit pas à arracher l'ombre d'un sourire à Mookyul. Ce dernier déglutit tout en regardant de nouveau son sosie.
- Tu sais, Fox, tu sais toujours comment me prendre au piège, mais cette fois…
- Mais cette fois ?
Mookyul ne répondit pas. Mais il se tourna vers lui et dit d'un ton étrangement froid:
- Peut-être que je te remercierai un jour.
- Alors, on le laisse dormir ? demanda Ewon, plein d'espoir.
Cette fois, Mookyul le regarda avec une ombre de sourire sur les lèvres. Un sourire triste.
- Je ne suis encore sûr de rien, mon grand. Mais on va le laisser dormir. Mais tu sais…
- Quoi ?
- …
- Quoi ?
- J'essaierai de te protéger. Mais il faut que tu couvres mes arrières aussi.
Mookyul avait dit cela d'un ton léger, mais Ewon comprenait à quel point il était sérieux.
- Tu me prends pour qui ? Je suis le Fox, dit-il en riant. Cette fois, Mookyul daigna sourire.
- Je l'espère, parce qu'il y a des emmerdes qui vont pleuvoir.
Ewon prit une pose de champion.
- Je n'ai pas peur.
Mookyul se leva alors et dit à tous :
- J'ai changé d'avis. Le boulot est fini pour aujourd'hui, rentrez chez vous.
Un murmure se répandit parmi les hommes. Finalement, l'un d'eux prit la parole :
- Chef, cet homme est votre frère ? Je veux dire, il vous ressemble et tout.
- Je ne peux pas répondre à cette question maintenant. Rentrez, on a du travail. Il se tourna vers Ewon. Viens, Fox, on part.
- Hein ?!
- Quoi, tu veux rester ici ?
- Non, mais, je veux dire, il est là.
- Ouais, il roupille et on n'a rien à faire. Allez, grouille-toi.
Ewon le regardait, ébahi. Décidément, la vitesse de réaction de Mookyul n'en finirait jamais de l'étonner. Il n'y avait pas une minute qu'il avait l'air désemparé et vulnérable, et en l'espace d'une seconde, le jeune chef était réapparu, bourré de confidence. Comme quoi, chassez le naturel, il reviendra au grand galop !
Tout le monde prit la direction de la porte et sortait quand Killer Bear, silencieux tout ce temps, fit une proposition :
- Chef, si on allait dîner ensemble ? Ca fait longtemps qu'on ne l'a pas fait !
Les gars s'arrêtèrent en chemin. La proposition était bonne, bien qu'inattendue. Mookyul demanda :
- Tout le monde veut venir ?
- Oui, chef. Les hommes répondaient en chœur.
- Alors, allons déjeuner.
Ils allèrent déjeuner, plaisantant gaiement, tous conscients de la présence de cet inconnu dans le bureau. Mookyul ne fit plus d'autres commentaires. Il était redevenu égal à lui-même mais tout le monde, Ewon en premier, avait compris que les dés étaient jetés. Il était samedi soir et ils allaient tous revenir au bureau le lendemain pour être là quand l'autre allait se réveiller.
Après le dîner, les hommes se séparèrent et Ewon, resté seul avec Mookyul, décida aussi de ne plus aborder la question de Mookdahl. Lui aussi attendait le lendemain. On avait fermé les portes à clé et Mookdahl ne pouvait pas sortir du bâtiment avant qu'ils n'aillent sur place.
