Le lendemain, à sept heures du matin, un Ewon nerveux, qui avait abandonné Mookyul encore – étonnamment - endormi, venait de débarquer au siège de Saehan Credit, ne sachant pas trop quoi répondre si on lui demandait ce qu'il faisait là. Mais arrivé au bureau, il vit plusieurs des hommes, qui étaient aussi là pour voir le curieux sosie de leur chef et répondre à l'appel au cas où quelque chose irait de travers. Quoi ? Nul ne le savait.

Silencieusement, sans se parler, se concertant une dernière fois du regard comme des démineurs, Sungsoo et Jungho, qui étaient arrivés avant tout le monde, ouvrirent doucement la porte. Un silence total régnait dans le bureau.

Au début, on ne vit pas le sosie de Mookyul mais la fumée de la cigarette finit par le révéler. Comme de juste, il s'était installé dans le fauteuil directorial de Mookyul, avait fouillé dans les tiroirs et pris les cigarettes de ce dernier, qu'il fumait maintenant, tourné vers la grande fenêtre derrière lui. En les entendant, il pivota doucement. Ewon eut de nouveau un choc. Il savait que ce n'était pas Mookyul, mais c'était quand même lui. Ça ne pouvait plus durer. Il se concentra puisque sa fréquentation de Mookyul lui disait clairement que cet homme, si semblable à son amant, n'était pas de bonne humeur.

Les deux partis étaient immobiles. Figés, ils se dévisageaient en silence. Finalement, l'homme se mit à parler :

- J'ai faim. Vous offrez aussi à manger ici ?

Les hommes s'entre-regardèrent. On ne savait pas à quoi s'attendre, mais sûrement pas à une telle demande.

- Qu'est-ce qu'il y a ? » L'homme les observait toujours, affalé dans son fauteuil, les yeux à demi fermés à cause de la fumée. Aussi beau que Mookyul, le bougre !

- Euh….Ewon se lançait. Oui, bien sur. Mais avant cela, si vous nous disiez qui vous êtes ?

L'homme n'eut pas l'air surpris par la question. Les sourcils levés, il le regarda un moment avant de hausser les épaules :

- On s'est déjà rencontré une fois, non ? Je suis Eun Mookdahl. Et mon petit Fox, tu sais déjà qui je suis, d'après ce que j'ai compris.

Le moment de vérité était là. Ewon serra les poings et prépara mentalement ses questions, mais Mookdahl ne lui laissa pas continuer.

- J'ai faim, j'ai dit. Vous n'avez rien à manger ici ? J'ai la gueule de bois aussi.

Il grognait exactement comme Mookyul, mais Ewon commençait à sentir une légère différence entre les frères. C'était infime et il n'aurait sûrement pas pu mettre le doigt dessus, mais il la sentait bel et bien. Il dit :

- Je vais te chercher à manger.

Le tutoiement lui était venu naturellement. Sans attendre de réponse, il alla dans la petite cuisinette adjacente au bureau et fit son possible pour préparer un petit déjeuner convenable avec ce qu'il trouvait là. Comme il connaissait les goûts de Mookyul, il put rapidement préparer un plateau. De retour dans la salle, il remarqua le lourd silence. Les hommes s'étaient installés sur les canapés et se taisaient en regardant Mookdahl du coin de l'œil, ce dernier ne tentant pas le moins du monde d'amorcer une conversation. Il fixait simplement la fumée de sa cigarette d'un air pensif.

- Voici un petit déjeuner sur le pouce. J'espère qu'il te plaira.

Ewon n'avait jamais eu de mal à faire preuve d'un caractère enjoué. Cette fois, il se forçait un peu, mais le résultat était quand même assez naturel. Sans lui répondre, Mookdahl commença à manger en regardant d'un air légèrement écœuré ce qu'il avait devant lui. Ewon avait envie de lui mettre une claque, mais bon, il se retint.

- Ce n'est pas trop mauvais.

Mookdahl le regardait maintenant de l'air supérieur de monsieur-je-sais-tout, mais Ewon savait par expérience que, venant de la part d'un de ces jumeaux, c'était un compliment. Il sourit gaiement, bien qu'il ait toujours la main qui le démangeait pour une claque.

- Alors ? » Mookdahl s'était arrêté de manger pour le fixer.

- Hein ?

- Où est l'autre ?

- Hyungnim ?

- Hyungnim ? Pffft. Tu l'appelles hyung, ce bâtard ? » Mookdahl avait ri, sans gaieté.

- Pourquoi...

Ewon s'arrêta au milieu de sa phrase. Il voulait demander la raison de l'animosité entre ces deux frères, mais il se rendait compte que c'était impossible. Ces deux frères partageaient une histoire qu'il croyait tragique. Ça aurait été non seulement indélicat d'entrer dans le vif du sujet, mais ça risquait aussi de faire capoter le léger rapprochement entre les frères que la présence de Mookdahl dans ce bureau signifiait. Mookdahl, oubliant la question qu'il avait posée, avait recommencé à manger, comme s'il n'avait pas entendu son « pourquoi » mais Ewon savait à quel point ces deux frères, malgré leur caractère de brute, étaient fins. Le silence revint. Mookdahl, avait la même façon nette et concentrée de Mookyul pour manger. Ce n'était pas une affaire de manières, plutôt de nécessité. Les jumeaux avaient visiblement le même respect, dénué d'intérêt, pour la nourriture.

Quelques instants plus tard, la porte s'ouvrit et le président Lee entra, suivi de Mookyul. La présence du président était étonnante car il n'avait aucune raison d'être là, à moins d'avoir été prévenu de la visite imprévue de Mookdahl. Cependant, voir le double de son fils adoptif confortablement installé le surprit visiblement tant que malgré son habituelle impassibilité, il ne put retenir un net mouvement de recul.

En réalité, le président Lee ne s'attendait absolument pas à cette rencontre puisque le dîner de l'autre soir avait fait naître plus de questions que de réponses. Il était allé voir Mookyul pour tâter le terrain et éventuellement aborder la question des informations que ses hommes avaient glanées sur la naissance du jeune chef. Mais en arrivant, il avait découvert un Mookyul sombre et très agité, qui contenait difficilement son mécontentement à voir arriver son mentor alors que lui-même s'apprêtait à sortir. Du coup, le président Lee avait simplement décidé de suivre Mookyul, qui ne lui avait rien dit de la présence de son jumeau, précisant simplement qu'une affaire urgente le forçait à aller au bureau.

Et maintenant, Lee était là, à regarder Mookdahl et à essayer de comprendre comment cette distance entre les jumeaux, distance qu'il ne savait pas comment réduire, avait disparu d'elle-même. La présence de Mookdahl était finalement de bonne ou de mauvaise augure ?

Ses hommes l'aidèrent à se reprendre, puisqu'ils sautèrent tous sur leur pied pour le saluer. Quand à Mookdahl, les baguettes à la main et les sourcils légèrement levés, il regarda le président avancer. Il ne fit pas mine de se lever, ni de le saluer. C'est Mookyul qui coupa court à cette évaluation bilatérale en s'adressant rudement à son frère, lequel l'avait ostensiblement ignoré depuis leur entrée:

- Toujours là? Dégage, t'es pas à l'hôtel.

Visiblement, c'était pour jeter son jumeau à la rue que Mookyul était là. Son entrée en matière typique ne faisait que souligner son animosité. D'ailleurs, cette agressivité, qui fit s'échanger à tout le monde des regards étonnés et même consternés, n'eut pas le moindre effet sur son frère, à part celui de lui faire dévisager Mookyul. L'un debout, l'autre assis, ils se fixèrent avec une expression indéchiffrable. Mookdahl finit par baisser la tête en faisant la moue. Il n'avait pas répondu. Mookyul répéta:

- Tu m'entends? Dégage. T'es pas le bienvenu ici !

Silence. L'autre, poussant le plateau loin de lui, étendit la main et prit une cigarette. Toujours pas de réponse. Il baissa de nouveau la tête, très calme.

Du côté de Mookyul, Ewon pouvait presque physiquement sentir la tension monter avec ce dernier qui pâlissait de rage, serrant nerveusement les poings, dans une attitude agressive d'attente.

Ewon le dévisagea, essayant de comprendre pourquoi la vue de son jumeau mettait Mookyul dans une telle rage et aussi pourquoi il la retenait, cette rage. Après tout, ses coups de gueule avaient aussi leur part dans sa légende. Mais avec son jumeau, il autocensurait sa colère et comme elle ne se mesurait pas à la même aune que le commun des mortels, le résultat était ce champ magnétique qui l'entourait et qui faisait de sa rage une chose presque palpable.

Alors, Ewon le regardait serrer les poings et c'est là, le voyant fixer son jumeau, qu'il se rendit compte d'un détail: Mookyul n'était pas simplement furieux, il était nerveux et cette nervosité ne provenait pas de sa colère. Ewon eut soudain une certitude : derrière l'expression fermée de Mookyul, sa bouche pincée et son visage pâli, il y avait aussi de la peur. Non, peut-être pas de la peur. Plutôt une angoisse, comme si la présence de Mookdahl suggérait une fatalité que Mookyul aurait tenté d'éviter.

Ewon sursauta. A quoi pensait-il ? Ce n'était pas le moment de se lancer dans des spéculations juste parce que Mookyul était un peu pâle. La machine était lancée et Ewon allait rester avec Mookyul, quoiqu'il arrive. Alors, pour la dixième fois, il se concentra sur les deux frères, essayant de deviner leurs silences, leurs regards et leur colère.

Le silence s'éternisait. Depuis trois minutes, personne n'avait bougé et ça commençait à devenir surréel. Tous ces hommes immobiles, debout ou assis, dans des poses de théâtre moderne, étaient scotchés à l'échange des frères. Les jumeaux n'en avaient cure. Mookdahl, les yeux baissés, jouait distraitement avec une cigarette. Il n'avait toujours pas répondu à son jumeau.

Finalement, il releva la tête, s'allongeant un peu dans le fauteuil directorial et plantant son regard dans celui de son frère, il fit une moue un peu ironique :

- Qu'est-ce que je fais ici ?

- Rien. Tu te prépares juste à te casser.

- C'est comme un signe du ciel, tu ne trouves pas ? Mon frère ? C'est comme ça que je dois t'appeler ?

- Tu ne m'appelles rien du tout. Dégage, bon sang.

C'était incroyable, mais Mookyul se contenait. Même si sa voix tremblait légèrement de rage et qu'il suait maintenant de colère. Mookdahl était aussi intéressant à regarder aussi. Il avait l'air parfaitement calme et à l'aise devant la rage blanche de son jumeau. Mais le sixième sens qu'Ewon avait acquis au contact de Mookyul, à essayer de le déchiffrer, lui disait que cet homme était tout aussi explosif que son frère.

Il décida de se mêler de la conversation :

- Les gars t'ont pris pour Mookyul et t'ont emmené ici.

- Ah, c'est bien ce que je pensais. Signe du ciel, hein ?

Les yeux mi-clos, il jeta un coup d'œil vers lui.

- Tu veux que je te dise pourquoi j'étais bourré, mon petit Jung ?

- Fiche-lui la paix !

C'était Mookyul qui venait de lui jeter cette injonction à la figure.

- T'inquiète, mon frère, je préfère les filles. », dit Mookdahl qui avait maintenant un rictus ironique sur les lèvres. Il se tourna de nouveau vers Ewon : « Et justement, je viens de rompre avec ma copine ! Triste, hein ?

- Ah... » Ewon ne savait trop s'il plaisantait ou non, puisqu'il souriait toujours.

- Eh oui, et du coup, j'ai pensé, tiens, je vais me soûler la gueule. Et voilà que je me réveille ici. Sacrée coïncidence, non ?

- Va-t'en !

Le ton de Mookyul devenait de plus en plus bref.

- Ce matin, quand je me suis réveillé et que j'ai découvert que j'étais dans ton bureau, je me suis dit que c'était peut-être un signe, qui sait ?

- Va-t'en ! » Cette fois, Mookyul avait hurlé. Son angoisse était désormais clairement visible. Pourquoi voulait-il tant que son jumeau s'en aille ?

- NON.

La réponse de Mookdahl avait fusé sans hésitation. Il continua :

- Je ne m'en irai pas, Mookyul. J'ai vraiment réfléchi. Je...

- Casse-toi.

- NON ! » Mookdahl aussi avait hurlé. Il continua plus doucement : « Je ne peux pas, Mookyul, plus maintenant. Vois un peu : je ne te connais pas, tu ne me connais pas. On s'est vu une fois, par hasard, et c'est tout. Mais c'était avant. Je crois vraiment qu'il faut qu'on fasse quelque chose. Je ne peux plus continuer comme ça. Je suis sérieux, Mookyul. »

Il soupira. Son rictus l'avait quitté. Il regardait Mookyul. Ce dernier se mordit la lèvre :

- Et alors ? Qu'est-ce que j'ai à faire de tes p... d'états d'âme ? Tu viens de le dire, on ne se connait pas. On n'a rien à partager. Va-t'en !

Mookdahl regarda Ewon, puis se leva et fit le tour de la pièce, lentement, dévisageant tous les hommes présents.

- Je comprends ton point de vue, Mookyul, mais je suis désolé, je ne m'en irai pas. Il faut que... » Il se tut et soupira en se tournant à moitié vers son frère, qui lui tournait le dos, serrant toujours les poings à s'en blanchir les jointures. Le silence retomba. Au bout d'un moment, Mookyul ébouriffa ses cheveux en un geste énervé :

- Encore là ? » Il tournait toujours le dos à Mookdahl.

- Toujours.

- Va-t'en. » Il n'y avait presque plus de colère dans la voix de Mookyul, plutôt une espèce de lassitude.

- Aide-moi et je m'en irai.

- Non.

- Têtu comme un âne ?

- Non, pire. Va-t'en.

Ewon ne pouvait plus se contenir.

- Mais de quoi vous parlez ?

Les deux hommes se tournèrent vers lui. Mookyul parla le premier :

- De rien, mon Fox, ne t'en fais. Il s'en va.

- Non, je ne vais nulle part. », dit Mookdahl en s'approchant légèrement de lui. « Toi, tu peux m'aider, Fox ?

- Fiche-lui la paix ! Je te préviens...

- Du tout ! Tu ne me préviens de rien du tout, connard ! » Ewon avait deviné juste. Mookdahl venait de montrer qu'il partageait aussi le même tempérament avec Mookyul. Sa colère se montrait désormais, pareillement magnétique, et les deux frères, debout, poings serrés et pâles de rage, formaient ensemble un tableau étrange. Plutôt que des jumeaux, on aurait dit deux mannequins fantasmagoriques fabriqués en chaîne dans une manufacture d'un autre-monde.

- Ferme ta grande gueule, Mookyul. C'est moi qui n'en ai rien à cirer de tes états d'âme. On n'a plus beaucoup de temps et si tu ne m'aides pas... Non, tu vas m'aider. Il n'y a pas de si.

- On n'a rien à se dire. Tu es sur un lieu de travail et je suis sûr que tu as énormément de choses à faire ailleurs qu'ici, en ce beau dimanche. Alors, sois gentil, comme on l'a été avec toi, à te ramasser noyé dans ton vomis de soûlard, et dégage.

- Il faut que tu m'aides à le retrouver.

Mookyul eut un drôle de hoquet et se pencha un peu. Il était encore plus pâle qu'avant et Ewon remarquait pour la première fois à quel point son teint était clair. Un vrai teint de lune, qui contrastait avec la noirceur de ses cheveux et de ses lèvres qui bleuissaient dangereusement. Cette fois, c'est Mookyul qui baissait la tête et Mookdahl qui le regardait attentivement. De nouveau, comme un film sur pause, tout redevint silencieux et immobile. La tension était hallucinante.

Ewon avait du mal à respirer. Involontairement, il s'éloigna des frères pour se rapprocher des autres. Il commençait à avoir peur. Il n'arrivait pas à comprendre les jumeaux. De qui, de quoi parlaient-ils ? Que devaient-ils retrouver ? Pourquoi cette haine entre deux frères qui prétendaient ne pas se connaître ? Pourquoi cette peur ? Pourquoi tous les deux étaient pâles comme des fantômes malades ? Il se laissa tomber sur le canapé, à côté de Sangchul, impassible derrière se lunettes noires. Ah, tiens, il était là lui aussi ? Il ne l'avait pas même vu venir. Une sensation désagréable le tenait, comme une fièvre et sa bouche était sèche. Il rassembla mentalement ces forces. La confrontation de ces jumeaux avait l'apparence d'un ballet étrange, mortel, et pour soutenir Mookyul, il fallait qu'il comprenne.

Le président Lee, dans un autre registre, partageait l'opinion d'Ewon. Lui aussi voulait impérativement comprendre la nature de la relation entre ces deux, toujours immobiles comme des statues. Il y avait autre chose : pour lui, la présence de Mookdahl ce dimanche matin dans ce bureau n'était pas fortuite. Sa qualité de procureur rendait difficile toute enquête sur sa personne, malgré les ressources dont Lee disposait. Pourtant, le peu qu'il avait découvert ne l'aidait pas à comprendre mieux qu'Ewon l'étrange conversation qu'il entendait. Il décida de se lancer au hasard, quitte à se faire égratigner par ce jeune procureur colérique :

- Si je savais de quoi vous parlez, je pourrais peut-être vous aider à le retrouver. »