L'évanouissement d'Ewon sortit tout le monde de la torpeur où l'incompréhensible dialogue des jumeaux l'avait plongé. Mookyul était abasourdi. Il s'assit par terre, serrant Ewon contre lui et le secoua doucement.
« Mon petit Fox, ça va, là ? Ewon, tu m'entends, Ewon ? Réveille-toi. » Il commençait à s'affoler. « Réveille-toi ! Je te dis que ça va aller, réveille-toi, s'il te plaît. S'il te plaît, Fox, ouvre les yeux. Regarde, je suis là. Ne me fais pas la fille de l'air. Je t'en prie, mon petit Fox, regarde-moi. Réveille-toi !» Ewon, inconscient, était mou comme un chiffon. Mookyul regarda les autres d'un air hagard. « Pourquoi il ne se réveille pas ? Hein ?Appelez un docteur, bon sang !
Les hommes murmuraient. Snake se précipita pour chercher de l'eau. Sangchul s'agenouilla à côté de Mookyul et examina un moment le jeune homme évanoui. Comme tous les autres, il appréciait beaucoup Ewon pour sa gaieté naturelle et son caractère chaleureux. Un simple coup d'œil lui permit de savoir qu'il allait bien, encore qu'il ne comprenne pas pourquoi il s'était évanoui sans préavis. Il tâcha de le sortir des pattes de Mookyul, lequel, perdu sans son Fox, donnait des ordres contradictoires tout en menaçant de mort le standardiste des urgences qu'il venait d'appeler sur son portable. Peine perdue, le poing de Mookyul, arrivé de nulle part, l'envoya valdinguer deux mètres plus loin. Probablement à cause du vacarme, Ewon reprit conscience juste au moment où Mookyul s'apprêtait à lui donner une gifle bonne à réveiller un mort. Instinctivement, il se jeta de côté pour éviter le coup. Sa mémoire lui revint. Il regarda Mookyul, qui avait toujours le bras levé et qui sourit soudain, d'un sourire éclatant de môme.
- Tu t'es réveillé, Fox ? C'était quoi, ça ? Hein ? Hein ? » C'était bien son Hyung, son beau mafieux, l'air radieux et prêt à lui donner des claques pour lui apprendre à vivre. Il paraissait avoir tout oublié de ce qui s'était dit. Mais Ewon, lui, n'oubliait rien. Il tourna la tête et vit l'autre, le jumeau inconnu, par qui le malheur était arrivé. Mookdahl soutint son regard sans rien dire et Mookyul perdit son sourire.
- Dites-moi ce qui se passe, s'il vous plaît. »
Mookyul le fixa un moment sans rien dire. Il avait parfaitement compris le message. Quand Ewon faisait cette tête, il fallait lui obéir, sinon il disparaissait. Il l'avait déjà quitté deux fois et son expression disait clairement qu'il allait le refaire. Il ouvrit la bouche pour parler, mais Ewon l'arrêta :
- Pas de mensonge. »
Mookyul avait l'air désemparé. Il regarda son frère, en quête de réponse. Ewon le haït presque. Comment osait-il faire entrer un inconnu dans leur relation ? Mookdahl dit:
- Tu fais chier tout le monde, Mookyul, y compris ce petit Fox, hein ? »
Mookyul était toujours silencieux, fixant intensément son amant. Il serrait convulsivement les mâchoires et passa plusieurs fois la main dans les cheveux, geste qui dénotait chez lui de l'hésitation. Les hommes avaient fait cercle autour d'eux, en essayant de comprendre. Lee écoutait et observait attentivement.
Ce fut encore Mookdahl qui parla :
- Ecoute, Fox, si Mookyul ne te dit rien, c'est parce qu'il n'y a rien à dire. Fais-lui confiance au lieu de lui casser les couilles. D'accord ?
Son ton était dur. C'était celui de Mookyul quand il parlait aux inconnus. Ewon ne l'avait plus entendu depuis des lustres. Il eut peur mais il avait apprivoisé Mookyul, pourquoi pas son frère ? Il savait être têtu :
- Il faut que je sache.
- Que tu saches quoi, merdeux ? » La voix de Mookdahl était froide, son ton cassant. Il faisait peur à Ewon. Mookyul réagit :
- Fous-lui la paix, veux-tu ?
- La paix ? Putain, mais regarde-le, le pauvre. Tu peux au moins être honnête avec lui. »
De nouveau, ce dialogue incompréhensible, comme si les jumeaux communiquaient au-delà des mots, ne s'en servant que par à coup, pour peupler le silence. Ewon se mit à pleurer, sans même faire exprès. C'était des larmes de frustration. Il avait tenu trop longtemps, sa digue émotionnelle venait de se rompre et voilà, il pleurait comme un petit garçon, honteux mais sans pouvoir s'en empêcher. Il baissa la tête et essaya d'arrêter les larmes. Mookyul le regardait les yeux ronds, consterné. Heureusement, il réussit à se reprendre vite. Et profita de sa crise de larmes :
- Chef, on est tous là pour toi. Il faut que tu nous expliques, d'accord ? On ne comprend pas ce qui se passe. »
Mookyul pinça les lèvres, puis regarda les autres qui hochaient la tête pour confirmer. Puis il regarda son frère, maintenant aussi embêté que lui. Il se mit debout puis remit Ewon sur pieds sans demander son avis et l'installa délicatement sur le canapé. Et de nouveau, il alla se mettre sur le bureau :
- Je vous dis que je n'ai pas rencontré Mookdahl avant. Vous ne me croyez pas, mais c'est vrai. Et je n'ai pas rencontré les autres non plus. Aucun de nous ne s'est jamais rencontré. »
Il s'arrêta et les questions s'accumulèrent de nouveau. Mais cette fois, Lee et Ewon restèrent silencieux, l'encourageant mentalement à parler. Et au bout d'un assez long silence, Mookyul continua :
- Ce n'est pas qu'on ne pouvait pas se rencontrer, vérifier. C'est qu'on avait décidé de ne pas le faire… Si on l'avait fait, on aurait dû reconnaître notre… » Le mot passa difficilement : « traîtrise….Alors, on a décidé de vivre avec ça. De survivre. On a décidé qu'on ne pouvait pas se permettre de traîner un boulet avec nous. Et on l'a sacrifié. Et… on va payer. C'est bientôt le moment.
- Quel moment ? » Ewon s'était juré de se taire pour qu'il vide son sac, mais les mots s'étaient échappés d'eux-mêmes.
Mookyul mit encore un long moment à répondre :
- Je suis désolé, Ewon. C'est tout ce que je peux dire. Mais ne t'inquiète pas. S'il te plaît, arrête de me regarder comme ça. Je…
- Tu quoi ? »
Silence. Mookyul avait recommencé à serrer les mâchoires.
- Arrête de dramatiser, abruti. Tu ne vois pas qu'on se fait du mouron pour toi ? »
C'était Mookdahl qui se leva et alla poser ses fesses sur le bureau à côté de son frère mais dans l'autre sens. La seule chose qui les différenciait était leurs vêtements. On aurait dit une image photoshopée. Il continua en les regardant :
- Ce gros naze ne sait pas s'exprimer alors il vous inquiète pour rien. Je vais parler à sa place.
Il fit une pause pour s'assurer qu'on était bien suspendu à ses lèvres, puis jeta un coup d'œil à Mookyul avec qui il échangea dédaigneusement, avec cette délicatesse propre à lui et à son frère, des grimaces de loup. Après cet échange muet de civilités menaçantes, il se tourna de nouveau vers le « public » :
- On est orphelins.
L'info n'était pas inconnue. L'histoire de l'adoption de Mookyul était récente.
- Et ce n'est pas facile d'être orphelin dans un pays en voie de développement. Ni ailleurs, je pense. On a … dû faire des sacrifices.
Il refit une pause. Il réfléchit un moment puis opta pour une attaque frontale. Il était bien le frère de Mookyul :
- Et on n'est pas que deux. Enfin, on croit.
- Qu'est-ce que cela veut dire ? demanda le président Lee.
- Ça veut dire qu'on n'est pas que deux jumeaux.
- Pas deux ?
- On est sept. Enfin, on croit, répéta-t-il.
- Sept ?
- Des septuplés. Je crois que c'est comme ça que ça s'appelle.
- C'est quoi, des septuplés ? » C'était Killer Bear qui posait la question, le mot étant incompréhensible pour une bonne partie des gars présents.
- Ça veut dire qu'on est sept jumeaux, enfin, on croit. »
Mookdahl s'arrêta pour bien laisser le temps de digérer l'information. Le silence était abyssal, presque comique. Mookyul balançait sa jambe et regardait la fumée de son énième cigarette. Après un silence, tout le monde se mit à parler en même temps :
- Non ? Sans blague, c'est possible ?
- Sept ?
- Hein ?
- Ça veut dire qu'il y a sept autres gars qui ressemblent au chef ?
- Pas sept, imbécile. Six. Avec lui, ça fait sept.
- C'est tous des garçons ?
- Et tous pareils ?
- Comme les chats ?
- Bien sûr que c'est possible, j'ai vu ça à la télé. Y avait une nana qui avait pondu neuf bébés en une fois. »
Des coups de coude furent lancés à l'imprudent commentateur. On ne parlait pas d'une femme qui avait accouché de neuf enfants en une fois en termes de « nana », rapport au jeune chef dont la mère avait aussi…
Les commentaires allaient bon train, alors que Lee et Ewon essayaient de saisir la portée de cette information. Ils étaient choqués. Mookyul, leur Mookyul, leur enfant, leur amant, n'avait jamais daigné dire qu'il avait six jumeaux. Tous deux avaient l'impression d'avoir été trompés, Lee parce qu'il avait élevé Mookyul, Ewon parce qu'il était l'amant de Mookyul. Ils s'avouaient en cet instant n'avoir quasiment jamais entendu Mookyul s'épancher.
Peu à peu, le silence retombait. On commençait à se rendre compte que l'information était quand même énorme. Lee se racla la gorge, ce qui fit immédiatement taire les derniers échos et demanda :
- Minjae et Minsoo sont vos jumeaux ?
- Oui. » Enfin une partie du mystère qui s'éclaircissait. Mais c'était toujours Mookdahl qui répondait, Mookyul semblant absolument fasciné par la fumée toxique de sa cigarette.
Lee voulait en savoir plus sur la « trahison » de Mookyul envers Minsoo, mais il préféra rester prudent.
- Vous êtes tous des hommes ? Tous les sept ?
- Non, on est six frères et une sœur.
- Ah !
L'exclamation était générale. Une femme qui ressemblait à Mookyul, ce n'était plus une femme, c'était une déesse. Même Ewon n'avait pu se retenir. Mookdahl et Mookyul jurèrent d'une seule voix et soulignèrent leur mécontentement d'un geste particulièrement expressif.
- Vous voulez crever, bande de bouseux ? C'est quoi, ah ?
Les gars étaient excités. Après l'affrontement tendu et incompréhensible de tout à l'heure, on retournait aux choses simples et agréables, faciles à appréhender. Lee fit taire les hommes d'un geste de la main et s'adressa à Mookyul :
- Pourquoi je ne le savais pas ? »
Mookyul retomba immédiatement dans son mutisme. Mookdahl vola à son secours :
- Et pourquoi est-ce qu'il aurait dû te le dire, vieille baderne ?
- Vieille baderne ? » Bon sang, ce môme était drôlement agressif.
- Choqué ? Désolé, je ne suis pas ton toutou comme le petit Mookyul.
- Hé, ho, tu la fermes. » C'était Mookyul le mafieux qui prenait la défense de son patron. Il s'était levé et menaçait son frère du poing. Ce qui d'ailleurs ne paraissait pas du tout déranger son jumeau.
- C'est bon, petit. On discute. » Mookyul garda la pose quelques secondes de plus puis laissa retomber son bras.
- Tu ne m'as pas répondu. Pourquoi je ne le savais pas ? »
Lee ne se serait pas avoué pour tout l'or du monde qu'il était jaloux et blessé parce que son mignon, Mookyul, n'avait pas daigné lui donner un renseignement aussi élémentaire sur soi. Mookyul, qui n'avait jamais rien compris aux sentiments de Lee, ne remarquait pas non plus cet accès de jalousie. Mais la question avait pourtant tout son sens pour lui. Sa difficulté à y répondre et la défense que lui fournissait ce jumeau, dont il fallait accepter qu'il partage un mode de communication intra-gémellaire en circuit fermé avec Mookyul, en faisaient foi. Ce n'était pas par négligence qu'il ne l'avait pas mentionné. Lee voulait savoir pourquoi, et pas seulement par dépit. Chaque hésitation de Mookyul le faisait connaître un peu mieux.
- … Je ne le savais pas.
- Tu ne savais pas que tu as des jumeaux ?! » Mookyul fit un geste impatient. Puis il explosa :
- Oui, je ne le savais pas. Putain, vous m'écoutez, ou quoi ? Je l'ai répété dix fois, je ne le connaissais pas, ce gusse, jusqu'au restaurant l'autre jour. Et les autres aussi, je ne les ai jamais rencontrés. Capisce ?
- Et moi non plus. » C'était Mookdahl qui venait de confirmer ce que disait Mookyul. « On ne se connaissait pas. Pas plus qu'on ne connaît les cinq autres. On ne s'est jamais rencontrés. »
Ils étaient tellement calqués l'un sur l'autre qu'il était franchement impossible de les croire. En même temps, pour ce qui était de Mookyul, cela faisait une décennie que Lee connaissait le moindre de ses faits et gestes et il savait pertinemment que le jeune homme n'avait jamais eu de contacts « familiaux » avec qui que ce soit. D'autre part, Mookyul ne mentait pas. Il était suffisamment intelligent pour ne pas se mettre en position de faiblesse d'un côté et de l'autre, il ne répondait tout simplement pas, s'il n'avait pas envie. Pourtant, assis côte à côte, ces jumeaux avaient l'air de se connaître depuis toujours. Killer Bear, que la question tourmentait aussi, le dit franchement :
- Mais, chef… On ne dirait pas que vous êtes des étrangers l'un pour l'autre. »
Cette constatation aurait dû générer une engueulade et si Killer Bear n'était pas leur aîné, on lui aurait mis quelques coups de coude pour qu'il se taise. Mais étonnamment, les deux frères prirent sa remarque très au sérieux. Ils se concertèrent du regard un instant puis Mookyul dit en hésitant:
- C'est ce que je disais tout à l'heure. Minjae a failli passer pour fou…Je n'aimerais pas que la même chose m'arrive…
- C'est-à-dire ? demanda Ewon.
Les jumeaux se regardèrent de nouveau, puis Mookdahl s'absorba dans la contemplation de la fumée qui montait lentement de sa cigarette, exactement comme Mookyul un peu plus tôt. Ce dernier avala nerveusement sa salive:
- Minjae avait parlé de ses rêves.
- Quels rêves ?
- Les rêves des autres.
- Je ne comprends pas, Hyungnim.
- Quand je dors, quand on dort, on rêve qu'on est l'autre.
- … ?
- Je n'avais jamais rencontré Mookdahl, mais j'ai souvent été lui, dans mes rêves. Et vice-versa.
- Tu as été lui dans tes rêves ? » demanda Lee, très intrigué. Ce que Mookyul disait là expliquait certains incidents de son enfance, quand il émergeait parfois du sommeil sans reconnaître pendant de longues minutes où il était ou qui il était.
- Ça m'est toujours arrivé. Quand je dors, je deviens quelqu'un d'autre. Le même patronyme et le même visage, mais pas le même nom, ni la même vie. Je suis Minjae ou Mookdahl ou Mansoo ou Minyuk ou … Minsoo. Même Yeeun, parfois…Ce ne sont pas des rêves comme les autres. Ils ont l'air tellement réel. Et puis…
- Et puis ?
- Quand je l'ai vu, j'ai compris que ce n'était pas des rêves. Ou alors, des rêves…réels ?...
- Réels ?
- Vous ne comprenez pas ce que je dis… » Mookyul s'arrêta pour se mouiller les lèvres puis il montra du doigt son jumeau, toujours absorbé par la cigarette. Il parlait lentement, en faisant des pauses. « Lui, c'est moi… Moi, c'est lui... On est deux, mais pas complètement. On est sept, mais pas complètement. Je voulais croire que ce n'était que des rêves….Je n'ai jamais voulu savoir, nécessité oblige…Ou non, traîtrise peut-être. » Il redevenait incohérent. Il dut le sentir car il s'arrêta pour souffler. Mookdahl prit la relève :
- Minjae a raconté ses rêves à ses parents adoptifs. Ils ont cru qu'il développait un problème psychiatrique. Il leur a dit qu'il devenait quelqu'un d'autre quand il dormait.
- Et vous le savez parce que ?
- Parce que ces foutus rêves ne sont pas des rêves. On le sait parce qu'on l'a rêvé. Tous les deux, séparément, on a été Minjae bien des fois, et si notre hypothèse est correcte, lui aussi a été nous, bien des fois. Enfin bref, on ne s'est jamais rencontré, mais on sait absolument tout les uns des autres. Absolument tout », répéta-t-il en appuyant sur les syllabes.
Il y eut une pause durant laquelle tout le monde essaya de comprendre ce que cela voulait dire. Killer Bear se fit de nouveau le porte-parole des autres et étonnamment, il trouva un très bon moyen de résumer ce qu'ils venaient d'entendre:
- Vous communiquez par la pensée ?
- …Oui. Enfin, on ne communique pas. On se connaît dans nos têtes, c'est tout.
- Mais vous pouvez communiquer comme ça, n'est-ce pas ? » insista Killer Bear. Les jumeaux lui jetèrent un regard surpris. Depuis quand est-ce que ce gars était spécialiste de télépathie gémellaire ?
- …Oui. » C'était Mookdahl qui avait répondu. Mookyul fit la grimace.
