Et si?...Deuxième partie

Aramis essayait tant bien que mal d'oublier le rêve qu'elle avait fait, ou du moins simplement tenter de ne plus y penser. Peine perdue. Cela l'avait mise de très mauvaise humeur, d'autant plus que l'amas de bandages qu'elle avait mis au fond de son sous-vêtement n'était pas très confortable, bien que nécessaire. Ses douleurs abdominales, lancinantes, ne la quittaient pas non plus. Pour couronner le tout, un soleil éclatant brillait ironiquement au dehors et semblait faire fi de son caractère orageux.

Elle espérait qu'une promenade à cheval la calmerait. Aussi alla-t-elle chercher sa monture et s'apprêtait à l'enfourcher quand on l'appela.

« Monsieur Aramis ! » fit une voix familière.

Au loin, elle reconnu Jeannette, sa voisine, qui agitait le bras dans sa direction et l'enjoignait à se rapprocher d'elle et du groupe de femmes qui l'entourait. Sans réfléchir, Aramis s'avança vers elles, réalisant trop tard qu'elle aurait peut-être dut l'ignorer…

La femme avait, bien emmailloté dans ses bras, un nouveau-né.

« Monsieur Aramis…je vous présente mon petit Benoit ! »

Aramis avait complètement oublié qu'à peine une semaine plus tôt, Jeannette affichait une énorme panse.

« Et bien…je…je vous félicite ! » balbutia la mousquetaire en forçant un sourire.

« N'est-il pas adorable ? » répliqua une autre, également immensément enceinte.

« C'est papa qui doit être content d'avoir un fils ! » rétorqua une troisième en riant.

« Et vous, monsieur Aramis ? Quand vous déciderez-vous enfin à prendre épouse ? » Les trois visages étaient maintenant tournés vers elle. Mal à l'aise d'être ainsi le centre d'une conversation à laquelle elle ne voulait nullement prendre part, elle marmonna, en feignant la blague, la réponse qu'elle utilisait à toutes les sauces : le service du roi d'abord. Elle s'inclina, plus par habitude que par respect, et s'éloigna rapidement en maugréant dès qu'elle leur eut tourné le dos.

Non, mais de quoi se mêlent-elles ? Me poser des questions aussi personnelles ! pensa-t-elle en bougonnant. Si elles en savaient un tant soit peu sur ma vie, elles me laisseraient tranquille !

Son cheval hennit de déplaisir alors lorsqu'elle enfonça rudement les talons de ses bottes dans ses flancs…Par chance, l'animal connaissait par cœur son chemin vers la caserne, car Aramis, plongée dans ses idées noires, oublia complètement de guider sa monture.

Ah ! Enfin, la demeure du capitaine de Tréville apparaissait au bout de la rue. Là-bas, pas de chance de se faire interroger sur sa vie privée ! Comme elle aimait la compagnie de ces hommes qui préféraient de loin parler de leurs montures, de leurs soirées bien arrosées et de leurs dernières escarmouches contre les gardes du Cardinal ! Elle accéléra la cadence de son cheval, impatiente de les rejoindre…

Après avoir mit pied à terre, elle n'avait pas fait deux pas dans la cour intérieure qu'on la tirait par le bras. Un groupe de mousquetaires s'était formé autour d'un des leurs alors que des clameurs joyeuses et des félicitations en montaient. C'était d'Artagnan qui, rougissant, recevaient les vœux de ses compères.

« Il a l'intention de demander la main de Constance ce soir ! » fit un des soldats à l'oreille d'Aramis.

Elle eut l'impression que son cœur s'était arrêté, l'instant d'un battement.

« Ah…c'est…c'est merveilleux ! »

Une vague de mélancolie l'envahit soudainement. Bien qu'elle appréciât énormément le jeune Gascon, elle ne pouvait s'empêcher d'éprouver une vive jalousie à son égard. Elle le regarda : il semblait si heureux, perdu dans ses pensées…Que n'aurait-elle donné, seulement pour retourner six années en arrière ! Amère, elle s'éloigna subtilement du groupe sans saluer son jeune ami.

Pourquoi d'ailleurs se sentait-elle ainsi ? Ce n'est pas comme si il n'était pas évident qu'un jour d'Artagnan demanderait la main de Constance…il fallait s'y attendre ! Alors pourquoi ce sentiment de surprise, comme si elle n'y avait jamais pensé, jamais appréhendé cet instant ?

Heureusement, la salle commune de la caserne était déserte. Tant mieux, car le chagrin s'était mis à lui serrer la gorge en un étau douloureux. Un peu d'exercice lui ferait du bien et lui changerait les idées: elle prendrait un mousquet et irait tirer quelques coups, hors de la ville… Or, en s'approchant du support sur lequel les armes étaient déposées, elle aperçu, du coin de l'œil, sa silhouette qui se reflétait dans un miroir …spécialement sa poitrine et son ventre bien plats. Elle lissait son pourpoint et passait les mains sur son corps comme si elle était à la recherche de la moindre courbe.

Je n'aurai jamais d'enfants…ni de mari.

Elle ne remarqua pas Porthos qui était entré et qui la regardait ruminer d'un œil amusé.

« Qu'avez-vous, à faire cette mine de carême ? Cessez de mesurer votre tour de taille, je vous assure que vous n'avez pas engraissé ! »

Dès qu'il eut prononcé la première syllabe, elle avait sursauté.

« Ca ne vous regarde pas ! » avait rétorqué Aramis, courroucée de s'être ainsi fait prendre.

Le géant, affable, se décida de ne pas faire de commentaires sur la mauvaise humeur de son compagnon : Aramis pouvait se montrer aussi imprévisiblement colérique qu'elle était parfois la douceur incarnée.

« Voulez-vous échanger quelques coups ? » offrit-il, se doutant qu'elle avait besoin d'un exutoire.

« Avec joie, » répondit-elle…sans joie. « Allons dans la salle d'armes. »

Distante et renfrognée, elle tourna les talons et, sous le regard rieur de Porthos, se dirigea vers ladite salle : une immense pièce où était disposées tout autour nombre d'épées, de bâtons, de lances, enfin de tout ce qui pouvait servir d'armes.

Sans échanger une seule parole, les deux épées s'entrechoquèrent dans un bruit métallique. Porthos ne laissait pas sa place : un demi-centimètre de plus et son poing aurait complètement défiguré Aramis. Celle-ci rendait les coups avec une énergie décuplée, concentrant toute son attention dans les mouvements de ses bras et de ses jambes. Par contre, elle semblait plus au beau milieu d'un véritable duel qu'au sein d'un exercice amical.

L'échange se passait toujours sans un mot. Le colosse, mal à l'aise devant l'air revêche de son ami, essaya de faire la conversation afin de briser le silence. Mauvais choix.

« Vous avez su, pour d'Artagn-… ? »

« Je le sais, » le coupa Aramis sèchement. « Je suis très heureux pour lui. »

Porthos se doutait bien qu'elle mentait.

« Mais je suis certain que vous ne savez pas celle-ci : Le Quermeur sera père dans quelques mois ! il me l'a confirmé ce matin ! »

Encore ça !

A partir de cet instant, les coups d'Aramis se firent de plus en plus brutaux, plus mesquins. Malgré les coupures qu'il arborait maintenant sur les bras et les cuisses, et même une sur la joue, Porthos ne broncha pas.

Il fallait vraiment que vous me parliez de ça ? Foutez-moi la paix, avec vos histoires de famille, d'épousailles et de bébés ! Je m'en fiche… je m'en contrefiche !

Mais c'est en vain qu'elle se mentait à elle-même. Et elle le savait que trop bien.

Devant la fureur grandissante d'Aramis, Porthos eut un fin sourire. Il décida de la pousser à bout et de la faire sortir de ses gonds. Il voulait la faire parler : Aramis gérait toujours très mal ses émotions et, sous la colère, il savait qu'elle ne pouvait mentir.

« Et vous…vous aimeriez avoir des enfants ? » demanda innocemment le colosse.

Un peu plus et il se retrouvait le ventre ouvert. Aramis avait pris son épée à deux mains pour porter son attaque, qu'elle avait accompagné d'un grondement rempli de rage. Heureusement, sa lame ne traversa que le plâtre du mur. Mais le regard furieusement noir qu'elle lança vers son ami, par-dessus son épaule, en aurait paralysé plus d'un.

« Ouaaaaah…comme vous y allez ! » Toutefois, il poursuivit banalement son monologue. « Moi, j'aimerais beaucoup avoir des enfants ! Cinq…ou six ! En fait, je vous avoue, il y a cette fille qui m'intéresse beaucoup, depuis un bon moment, mais je ne sais pas comment l'aborder…C'est une originale, si vous voyez ce que je veux dire !... » Il lui fit un clin d'œil. « Vous pourriez peut-être m'aider ? »

Ca fut la goûte qui fit déborder le vase.

« Je m'en fiche, je m'en fiche, je m'en fiche ! » hurla Aramis, complètement hors d'elle, en jetant son arme au sol. « Moi…Moi je serai toujours seule et je n'aurai jamais d'enfants ! »

Retenant à peine ses larmes, elle sortit rapidement de l'hôtel.

Porthos la regarda partir en soupirant. « C'était bien cela… »

Seul, il réfléchit un moment. Peut-être devrait-il lui avouer…

...

Il la rejoignit sur le bord de la Seine où, assise sur la berge, elle arrachait agressivement quelques brins d'herbe, ou attrapait des cailloux qu'elle jetait ensuite à l'eau.

« Aramis… »

« Allez-vous-en ! Laissez-moi tranquille ! » lui cria-t-elle.

Il s'approcha doucement.

« Je vous ai dit de partir ! » lança-t-elle encore, toujours sans le regarder. Mais Porthos avait bien remarqué ses yeux rougis et son petit reniflement.

Il s'agenouilla devant elle alors que, boudeuse, elle détournait le regard. Devant son entêtement, le géant soupira encore, bien qu'il affichât un sourire. C'est d'une voix très douce qu'il lui parla. « Ca doit être très difficile de renoncer à tout ce que vous êtes, seulement pour être mousquetaire. » Elle ne le repoussa pas lorsqu'il prit ses mains dans les siennes. « J'ignore les raisons de votre choix…mais votre abnégation est admirable. Je ne sais d'où vous puisez votre force pour…enfin, pour endurer tout cela. »

Elle leva enfin les yeux vers lui. Il lui souriait doucement et avait posé la main sur son épaule.

« Il n'est pas trop tard…Je suis certain, qu'un jour, vous trouverez un homme qui vous aimera telle que vous êtes et que vous serez une mère comblée ! »

Alors qu'il pressait ses doigts un peu plus sur son épaule dans un signe sincère d'encouragement, il lui sourit encore avant de s'éloigner.

Les lèvres tremblantes, les yeux brillants, Aramis se retourna et le regarda partir alors que son cœur se brisait. Porthos…Porthos savait, et il ne lui avait jamais dit. Il n'avait jamais eu pour elle une considération moindre pour son sexe, jamais une parole déplacée, jamais un geste qui aurait trahi qu'elle était plus fragile.

« Porthos… » sa voix mourut dans sa gorge.

Mais le bon géant n'était pas sourd. Il se retourna juste à temps pour recevoir entre ses bras une Aramis qui s'y était jetée en pleurant à chaudes larmes.

C'était si bon, de le savoir à ses côtés ! D'avoir la certitude qu'elle n'avait plus à se cacher devant lui. Qu'elle pouvait pleurer tout son soul sans se faire juger. Qu'elle pouvait se caler dans ses bras et recevoir une ferme accolade en retour. Il la serrait contre lui à l'étouffer, mais elle aurait voulu qu'il l'enserre encore plus fort. Ca faisait si longtemps qu'elle n'avait reçu de chaleur humaine…

Elle aura aussi voulu le frapper, en lui criant son écœurement de sa vie manquée de femme, de son inutile vie d'homme, de sa solitude, de ses mensonges, mais lorsqu'elle sentit son baiser se poser sur sa tête, c'est elle qui maintenant le rompait de son étreinte.

Il n'était pas neuf heures ce matin que déjà elle était brisée de fatigue. Aramis avait toujours très mal géré ses émotions…

A suivre!