La jeune femme tournait en rond dans sa chambre comme un lion en cage. La réponse de Ginny n'arrivait pas. Cela faisait deux jours à présent qu'elle n'avait pas quitté sa chambre, ce qui éveillait la curiosité déjà aiguisée de Tom. Il était persuadé d'héberger une criminelle en fuite. Mais un client est un client. Et elle payait sans rechigner. Il aurait donné une chambre à Jack l'éventreur si celui-ci avait été un homme courtois et riche.
Hermione n'avait plus l'habitude de l'inaction. Le seul fait de pouvoir dormir sans avoir un tour de garde à prendre la déstabilisait. Il n'y avait plus de raison d'être constamment sur ses gardes, mais c'était plus fort qu'elle. Chaque matin, elle s'attendait à ce que Harry ou Ron la réveille en lui disant : « à ton tour, je vais dormir un peu ». Elle avait inconsciemment évalué les possibilités de fuite qu'elle avait dans ce pub, noté mentalement les allées et venues des habitués dans la rue, de sa fenêtre. Elle prenait son mal en patience. Elle avait lu deux ouvrages sur les pratiques magiques orientales et un roman moldu. L'avantage du sac extensible, c'est que l'on peut avoir toute une maison à portée de main, pourvu que ce soit rangé à l'intérieur.
Assise sur le divan, elle songeait à ces cinq années écoulées. Peut être que Ginny ne voudrait pas la voir. Ni l'écouter. Maintenir une amitié simplement par correspondance avait été difficile. Mais elle tenait à Ginny. Elle avait apprécié jusqu'à ses reproches dans les parchemins qu'elle lui avait envoyé, c'était la seule chose normale qu'il y avait eu dans sa vie pendant cinq années. Les blagues et les reproches de Ginny. Mais depuis la mort de Ron, elle n'avait plus eu de nouvelles, comme elle s'y attendait.
Un léger cliquetis la fit sursauter et renverser du thé par terre alors qu'elle tirait sa baguette. « On peut dire que tu es aux aguets, hein... », se moqua-t-elle d'elle même. Le hibou froissé était de retour, cognant contre le carreau de la fenêtre. Il y avait un rouleau de parchemin accroché. Le cœur d'Hermione se serra, et elle se précipita pour ouvrir à l'oiseau, qui s'empressa de rentrer dans la pièce en hululant de joie d'être au chaud. Il pleuvait dehors. L'automne londonien était déjà là.
La réponse qu'elle attendait tant était brève. Elle pouvait presque entendre Ginny parler, à mesure qu'elle lisait.
« Hermione,
je suis contente que tu sois revenue ! Désolée pour le retard, j'étais partie en écosse pour couvrir l'incendie de l'étang de la chanteuse des Bizarr Sisters. Je ne sais pas si tu l'as lu dans la Gazette, mais cette imbécile a mis le feu à son étang après avoir vidé trois bouteille de Pur Feu. Je suis de retour à Londres, on peut se voir ce soir. Il y a un « skaiteparc » (c'est comme ça que les moldus disent, je crois) à Addiscombe où l'on pourra être tranquille. 23H ?
Ginny. »
Hermione sortit un ticket de caisse moldu de sa poche et griffonna à la hâte un « ok », sans plus de cérémonie. Le hibou, mécontent de devoir ressortir, ne se laissa pas faire. Elle mit cinq bonnes minutes à l'attraper et dût lui promettre du Miamhibou à son retour pour qu'il accepte de repartir.
Après la joie de revoir Ginny vint l'appréhension. Ginny était la seule amie qui lui restait dans ce pays. Si elle lui tournait le dos... « eh bien je ferai ce que j'ai toujours fait. Je me débrouillerai », murmura-t-elle face à son miroir, comme pour s'en convaincre elle-même. Son reflet déterminé retomba dans un soupir. « C'est de ma faute si Ron est mort. De notre faute, à Harry et moi. Si Ginny décide de me sortir de sa vie, je ne pourrais pas lui en vouloir. » Elle savait pourtant qu'elle avait besoin d'elle. Besoin de son amitié, de son réconfort. Elle n'en pouvait plus, d'être forte, sûre d'elle. D'apparence, elle était une jeune femme au regard déterminé, farouche. Elle avait un certain charme. Mais elle se sentait comme un ballon de baudruche prêt à exploser, fébrile, tremblante. Pour cesser de ruminer ses pensées, elle se prépara et partit tôt. Sa garde robe n'avait pas changé depuis le début de la mission. Elle enfila un slim, une chemise en jean et serra ses lacets de bottines. Elle prit le temps de se faire une tresse, noua la ceinture de son trench et prit son sac, sans rien laisser dans sa chambre sinon un pourboire correct pour Tom. « On ne sait jamais. » Lorsqu'elle quitta le chemin de traverse, elle était prête au combat. Elle disparut dans Londres, sans laisser de traces.
À Addiscombe, la pluie avait cessé. Hermione leva le sortilège anti-pluie qui la protégeait, sur son banc et resserra sur elle son trench. La nuit était fraîche, vive. Les quelques riders irréductibles qui étaient encore là à une heure aussi tardive restaient à l'intérieur. On tue le temps, dans les skateparks. Les heures passent, les bancs et les gradins s'emplissent et se vident. Elle s'était assise sur le dossier du banc, penchée sur un livre. Elle ne vit pas la silhouette rousse qui arrivait derrière elle, sans un bruit. Une main sur son épaule. Elle se redressa vivement, dégaina sa baguette.
« - Ginny ! Tu m'as fait peur !
- Je vois ça ! Contente de te voir aussi, Herm'. »
Elles restèrent indécises un instant. Ginny n'avait pas l'air surprise. Hermione attendait sa réaction. La rousse esquissa un sourire. Et ouvrit les bras pour étreindre son amie. Ce contact, si banal fut-il, soulagea Hermione, lui insuffla du calme. De la paix. Ginny la sentit trembler entre ses bras. Elles s'écartèrent doucement l'une de l'autre, se jaugèrent du regard. Elles se redécouvraient.
Elles s'assirent sur le banc, en silence.
-Ginny, je... comment ça va ?
- ça va. L'écosse, c'était marrant. Le Chicaneur va avoir un article sympa sur les dérives des chanteuses qui ne tiennent pas l'alcool. Et puis le temps est beau, pour la saison.
Elle le faisait exprès. Ginny connaissait Hermione. Elle ne pouvait s'empêcher de commencer une conversation par des banalités, malgré le sujet réel de la discussion. Cela l'avait toujours agacée. Ginny était directe, franche. Hermione mettait les formes. Elles se complétaient, à l'époque. Elles étaient comme les deux faces d'une pièce.
- D'accord, ça va, j'ai compris, Gin'. Je... je suis désolée. Hermione se tut, elle rassemblait ses mots.
Pour Ron, pour les nouvelles, pour tout. Et je comprendrais très bien que...
- Herm'...
- Non, laisse-moi finir. Ça fait trois mois que je tiens ça coincé à l'intérieur, il faut que je te le dise. C'est de ma faute, si Ron n'est plus là. De notre faute, à Harry et à moi. C'est pour ça que je suis restée plus longtemps en Australie. Je ne pouvais pas venir à son enterrement. Et je devais finir le travail. Et j'aurais voulu te dire tout ce qui se passait, mais je...
- Herm', la coupa-t-elle, c'est bon, ça va. Laisse tomber les excuses, lui dit-elle dans un léger sourire. Je ne t'en veux pas. Je savais bien que ce que vous faisiez là bas était risqué. Je ne suis pas bête. Et ce n'est pas de ta faute. Harry m'a raconté, un peu. Ce qu'il voulait bien me dire, fit-elle avec amertume. Tu connais Harry. Pas un mot plus haut que l'autre. Investi dans une « mission ». Elle leva les yeux au ciel, agacée. "Je m'en fiche qu'il soit reparti. Je me doutais bien que ça se passerait comme ça. Moi aussi, je voudrais bien venger Ron, si je savais ce qui c'était passé."
Hermione vit à son énervement que Harry ne lui avait pas dit grand chose. La version officielle. Et pourtant, si il y avait bien une famille qui méritait de savoir, c'était les Weasley. Ils savaient le prix de la paix. Ils avaient payé un lourd tribut pour voir la fin de la guerre. Fred, George, Bill...Ils savaient les sacrifices, que la paix s'obtient durement. Et jamais ils ne s'étaient plaint. Ils avaient fait leur deuil. Et maintenant, Ron.
- Ginny, pour Ron...
- Je sais. Mort en mission pour le ministère. Rien à ajouter. Tu n'as pas à déroger à la règle pour moi. Qui suis-je, après tout, pour avoir la prétention de se mêler des affaires très secrètes du ministère ?
C'était à présent de la colère qui pointait dans les yeux verts de Ginny. Hermione fuyait son regard. Fixait la rampe de skate devant elles. Elle eut un battement de paupières lent, puis se lança.
- On devait se renseigner sur un réseau de terroristes magiques australiens. Au départ, on ne devait que recueillir des informations pour que les Aurors australiens puissent intervenir. On était là pour de l'observation. Et puis il s'est avéré être que le chef de cette bande était anglais. Ça changeait la donne. Les Australiens ont décrété que c'était à nous de gérer ça. Tu te rappelles de Zabini ?
- Quoi ? Attends, Blaise...
La colère avait disparu. Ginny attendait, avide.
- Oui. Le Blaise Zabini de Serpentard. Apparemment, à la fin de la guerre, il a fuit avec ses parents en Australie. Beaucoup de familles liées à Voldemort ont émigrés en secret, pour éviter l'opprobre, voire les condamnations. Il a monté son propre réseau là bas. Réuni des adeptes des idées de Voldemort. Ils ont commencé à s'intéresser à lui après plusieurs attentats anti-moldus à Sydney. On a retrouvé des moldus torturés, devenus fous à cause du sortilège Doloris. Des maisons ont été incendiées. Nous les avons traqué jusque dans le désert. Et puis, le ministère nous a dit d'agir. Un scandale international à cause de nouveaux Mangemorts, quatre ans à peine après la chute de Voldemort, tu penses bien que le ministère voulait éviter. Nous étions à trois contre vingt. On s'était sorti de situations bien pires que ça auparavant, fit-elle avec un pauvre sourire. Nous avions braqué Gringotts. Infiltré le ministère. Participé à la chute de Voldemort. Tout ça en étant à peine majeurs. Alors, maintenant, avec Harry et Ron devenus Aurors, moi à la justice magique et au service des écoutes-aux-portes... on savait que ce serait difficile, mais on avait confiance.
Ginny haussa les sourcils. Regarda Hermione comme si c'était la première fois qu'elle la voyait. Elle plongea son regard dans le sien.
- Herm', tu es en train de me dire que, tu es en train de me dire que tu étais au service des Renseignements très secrets ?
- Oui.
Il y eut un silence. Long, pesant. L'une et l'autre se défiait.
- Tu n'as jamais travaillé pour la justice magique, c'est ça ? Tu as toujours été une écoutes-aux-portes ? Et tu ne me l'as jamais dit, en cinq ans ?
- Je te le dis, maintenant.
- J'étais ton amie ! Et tu ne m'as pas fait confiance ! Je suis censée réagir comment ? Tu m'as menti pendant cinq ans, Herm' ! Alors quand tu disais que tu étudiais un projet de loi pour les salaires des elfes de maison qui le souhaitaient, tu te foutais de ma gueule ?
- Non, ça, c'était vrai.
Hermione voyait son amie prendre des allures de chat en colère, secouant sa crinière flamboyante, crachant son amertume d'avoir été tout ce temps prise pour une idiote. Elle savait ce que Ginny pensait. Qu'elle l'avait trahi. À l'époque, ça n'avait pas semblé si difficile que cela. C'était le boulot. C'était comme ça. Elle ne s'était pas posé de questions. Elle avait appliqué les règles de confidentialité.
- Bien, tant qu'on est dans les révélations, y a-t-il autre chose que j'ignore de toi, ma meilleure amie ?
Elle laissa tomber ces mots avec un mépris souverain. Son ironie tranchait à vif Hermione.
- Eh bien... avec Ron, nous nous étions séparés, pendant la mission. Il est mort quelques semaines après. On voulait vous l'annoncer en rentrant, mais maintenant...
- Je comprends mieux pourquoi tu n'est pas revenue pour son enterrement. La culpabilité de l'ex survivante, hein, Herm' ?
Ginny enfonçait ses griffes dans l'esprit d'Hermione. Elle frappait dans les plaies à peine cicatrisées de la brune. Celle-ci contenait ses larmes et son souffle. Elle murmura un oui à peine audible.
- Dans ce cas, je peux te dire que nous sommes séparés aussi avec Harry. Depuis le début de votre « mission ». Au moins, sur ce point, nous serons à égalité. Pour le reste, je t'ai toujours dit la vérité.
Hermione tourna un visage stupéfait à la rousse. Elle n'osa rien demander. Mais Ginny poursuivit. Elle aussi semblait avoir besoin de tout dire.
"ça faisait quelques temps qu'avec Harry ça ne fonctionnait plus. Nous étions toujours partis chacun de notre côté. On avait pourtant essayé de maintenir quelque chose. Seulement vient un moment où l'amour, aussi pur soit-il, ne suffit plus. On s'est séparé. Il est parti de plus en plus longtemps en mission pour le bureau des Aurors avec Ron, je me suis mise en couple avec Ellen Brown, une joueuse des Harpies de Holyhead. Je passais beaucoup de temps à couvrir leurs matchs. C'est venu comme ça. Je l'ai quittée il y a un mois. Elle est partie jouer dans le championnat français de Quidditch."
Hermione laissa filer quelques secondes avant de répondre. Elle n'était pas franchement surprise. Cela devait se voir sur son visage. Ginny n'y trouva pas l'étonnement que la plupart des gens affichaient à cette annonce. Mais c'était Hermione, songea-t-elle. Si il y en a bien une qui me connaît, ou du moins qui me connaissait, c'était elle.
- Tu ne m'as rien dit ?
- Tu étais juste partie en Australie. Je n'allais pas t'embêter avec mes histoires amoureuses. Tu ne l'aurais pas fait avec moi. Et puis tes courriers étaient tellement... tu n'y disais rien. Alors je n'ai rien dit non plus. C'est tout.
Elles étaient arrivées au bout de leurs révélations. Chacune avait sorti ce qui leur oppressait le cœur depuis des années. Il leur semblait avoir un creux dans la poitrine. Mais ni l'une ni l'autre ne le dirent. La fierté de la confiance trahie. Elles restèrent côte à côte, silencieuses. Pleines de ces révélations formulées qu'elles avaient soupçonnées, sans jamais les dire à haute voix, pour ne pas les rendre réelles. Elles étaient à égalité. Ce fut Ginny qui se leva la première, faisait face à son amie. Elle semblait hésiter. Puis elle secoua sa chevelure, s'étira. Hermione attendait une réaction.
- Bon. J'ai un article à écrire. À plus tard, Herm'.
- Ouais. À plus tard, Gin'.
La brune lui tendit un sourire timide. La rousse ne répondit pas, elle avait remis son masque, le visage à présent indéchiffrable. Elle lui tourna le dos et s'éloigna. Les mains dans les poches, elle fit quelques pas, d'un air presque nonchalant, et transplana dans la nuit.
