Et n'oublions pas, nous sommes Charlie. La liberté d'expression est un droit.

"Sur toutes les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J'écris ton nom

Liberté."

Paul Eluard.


Il y avait de la brume sur l'océan ce matin, à Branscombe. Hermione se détourna de la baie de son salon, une tasse brûlante entre les mains. Au delà, la France. Ce coin du Devon était tranquille, pendant l'hiver. C'est pourquoi elle avait choisi de s'installer ici. En plus du fait qu'il ne paraissait pas y avoir de sorciers à des kilomètres à la ronde. Les habitants, en majorité des retraités, n'avaient pas posé la moindre question lorsqu'elle avait racheté une maison qui était légèrement en retrait du village, non loin de la plage. Ils s'étaient montrés accueillants, contents de voir « de la jeunesse » parmi eux, se promener sur les crêtes des falaises et prendre une pinte au pub. Pour eux, c'était une Londonienne qui, à juste titre, en avait eu marre de la capitale.

Un filet de musique grésillante s'échappait du cottage de la « jeunesse », ainsi rebaptisé depuis son arrivée. Si on avait jeté un coup d'œil au travers de la fenêtre, on aurait pu voir un phonographe sans platine qui emplissait la pièce avec une chanson. « About her », de Malcolm McLaren. Hermione n'était pas partie de Londres seule. Elle avait acheté beaucoup trop cher un phonographe enchanté qui n'en faisait qu'à sa tête. Néanmoins, elle avait réussi à ajouter quelques chansons à son répertoire, avec des sortilèges. Quelques vinyles étaient posés à côté, pour donner le change aux moldus qui pourraient avoir la curiosité de venir chez elle. On la laissait en paix, ici. Avec le sac à main extensible, elle avait pu aménager en peu de temps son cottage. Elle se faisait livrer le Chicaneur et la Gazette à la tombée de la nuit, pour ne pas attirer l'attention d'éventuels promeneurs. C'était le seul lien avec le monde magique qui lui restait. Et puis, elle avait une volière dans son minuscule jardin, au cas où. Elle n'avait pas relié sa maison au réseau des cheminées magiques. Elle avait suffisamment d'argent, magique et moldu, pour vivre sans problèmes pendant une année. C'était le seul délai qu'elle s'était accordé. Elle avait assez donné au ministère pour pouvoir s'octroyer une petite retraite. Cela la faisait sourire. En soit, elle n'était pas si différente des habitants de Branscombe, elle aussi touchait sa pension. Le ministère l'avait bien payée, et lui verserait pour le restant de ses jours la pension pour services extrêmement valeureux. En un an, elle aurait tout loisir de se choisir une autre carrière. Sans aucun lien avec le ministère de la magie. Ni le service des renseignements très secrets. Elle revoyait encore la colère dans les yeux de Ginny. Le phonographe enchanté diffusait à présent « Fade away », puis « Second lives » de Vitalic. Ça, elle ne l'avait pas ajouté. Cet objet faisait ce qui lui plaisait. Peut être était-ce pour cela qu'elle l'aimait tant.

Des bûches craquaient dans l'âtre. La journée serait fraîche, lui indiquait le baromètre. Elle passa ses doigts au hasard sur le dos des livres qui peuplaient sa bibliothèque, un pan de mur entier qui supportait un tel poids littéraire on ne savait comment. Il y avait autant d'ouvrages magiques que moldus. Ce fut un recueil d'Edgar Allan Poe qui atterri dans sa main. Hier, ça avait été un traité de potions ancestrales. Assise dans son vieux canapé en cuir, face à la cheminée, le livre lui tombait pourtant des mains. Elle n'arrivait pas à se concentrer.

Sans cesse, elle revoyait Ron, projeté en arrière sous la force de l'éclair vert, son regard étonné. Puis, le visage de Harry, déformé par un hurlement, et pourtant, elle n'avait pas le moindre son en mémoire. Tout était silencieux, dans son souvenir. Les yeux écarquillés de Harry, ses narines frémissantes et la puissance du sortilège de Stupéfixion qu'il envoya sur leurs assaillants. Il y avait Ron, étendu au sol comme une poupée de chiffon, et elle, qui trébuchait, s'écorchait les mains en se jetant sur lui, repoussant d'un Protego les sortilèges qui fusaient sur elle et le corps inanimé. Il était tombé il y a quelques secondes à peine qu'il était déjà froid, roide. Elle passait sa main sur son cœur, sa tempe, chercha un pouls, inutilement. Elle tentait de lui insuffler de la vie, broyait son plexus solaire avec une force décuplée. C'était idiot d'essayer de le réanimer avec une méthode moldue, elle le savait pourtant. Mais sur le moment, c'était la première chose à laquelle elle avait pensé. Et lorsque Harry avait pu mettre en déroute tous leurs adversaires, lui aussi chercha un pouls. Les réflexes de ceux élevés dans une famille de moldus, sans doute.

Après, ses souvenirs étaient brumeux. Son cerveau n'arrivait pas à enregistrer l'information. Ron est mort. Tout ce qu'elle fit pendant une semaine fut automatique. Prendre un thé, se lever le matin, faire les démarches pour rapatrier Ron, écrire les rapports, tout cela était flou. Elle se souvenait de Harry, qui la tint dans ses bras juste avant de partir pour l'enterrement. Elle se souvint qu'il comprenait. « Reviens quand tu le pourras, Hermione. » Et puis il avait transplané. Elle savait bien qu'il reviendrait en Australie pour finir la mission. C'était devenu personnel. Avec Harry, ça le devenait toujours. Sa plus grande force et sa plus grande faiblesse à la fois. C'était peut être pour ça qu'il était un si bon Auror. Il s'investissait. Penser à Harry la réconfortait toujours. Lui, il comprenait.

Elle avait pensé que Ginny aussi comprendrait, malgré tout. Elle avait été son amie. À Poudlard, elle avait été la seule fille avec qui elle s'entendait véritablement. Une amitié était née, comme si elle avait toujours existé entre elles. C'était naturel. Mais à présent, elle n'était plus sûre de savoir qui était Ginny, pas plus qu'elle ne savait, au fond, qui elle était elle-même. Elle secoua la tête. Posa son livre. Se saisit de sa baguette et enfila son trench. Ce qu'il lui fallait, c'était de l'air. Et une pinte, peut être après, en regardant Liverpool et Steven Gerrard étriller Arsenal. Il y avait aussi ce garçon au pub, qui lui souriait toujours lorsqu'elle venait se resservir au comptoir. Elle pensait que peut être, elle pourrait lui rendre son sourire et discuter un peu avec lui. Elle pourrait avoir une vie tranquille, ici, si elle y mettait du sien.

Elle se moqua d'elle même, avec un sourire pour son reflet dans la fenêtre. « Comme si ne rien faire, c'était mon truc. Je me ramollis. Allez, secoue-toi un peu ! »

Il était passé minuit lorsqu'elle rentra au cottage, les joues rougies par une ivresse légère, agréable. Elle s'arrêta un instant pour admirer l'océan qui se fracassait à ses pieds, dans les falaises. C'était une belle nuit, une nuit à loup garou, vu la taille de la lune. La nuit lui paraissait receler des possibilités infinies. Tout semblait plus facile. Elle réalisa que ce qui lui manquait le plus, à cet instant précis, c'était une étreinte. Un contact humain. Elle reprit son chemin, doucement. Elle ne releva pas son courrier dans la volière. Fit grincer la porte d'entrée sur ces gonds, alluma le feu d'un coup de baguette et s'assoupit toute habillée sur son lit. Qu'il était doux d'avoir un sommeil sans rêves.

« Hermione,

j'espère que ça va, si on peut dire. J'espère que tu aurais reçu ce parchemin dans les plus brefs délais, ce que j'ai à te dire ne va pas te plaire. Zabini s'est enfui. Il va certainement revenir en Angleterre. J'ai réussi à arrêter tous ses partisans, les uns après les autres, il ne me reste que son second à coincer. Je pense qu'il revient pour toi, il veut se venger. Ne lui facilite pas la tâche, s'il te plaît, tiens-toi sur tes gardes. Tu sais que je ne peux pas venir pour le moment, je suis désolé. J'aurai aimé l'attraper moi-même. Je te laisse ce plaisir. Mets le en pièces, si les circonstances t'y obligent. Je rentre dès que j'aurai eu Flint. Il faut qu'on en finisse.

PS : Je ne savais pas où te trouver, j'ai demandé à Ginny, elle n'a pu me renseigner sur ton adresse, je lui ai envoyé ce hibou express, elle l'aura renvoyé de chez elle.

Harry.

Le sceau du parchemin ne pouvait s'ouvrir qu'à son contact, elle le savait. C'était elle qui avait créé cet ensorcellement après que le ministère, en la personne de Percy, leur aie avoué ouvrir leurs courriers. Personne ne l'avait lu en dehors d'elle, pas même Ginny, qui avait dû pourtant tout essayer pour y parvenir. Les coins du parchemin étaient légèrement carbonisés, froissés. Elle s'empressa de le brûler.

Jamais. Cela n'en finirait donc jamais. Hermione s'affaissa le long de son canapé, se recroquevilla, la tête dans les mains. Elle ne pouvait contrôler le sanglot qui la secoua, pendant quelques secondes. À la lueur des flammes qui ondulaient dans la cheminée, ses larmes brillaient. Soudain, elle rejeta la tête en arrière, et, violemment, poussa un hurlement. C'était de la rage plus que de la détresse. Elle savait ce qu'il l'attendait, maintenant. Au fond, elle avait toujours su quelle serait l'issue de cette mission. C'était elle, le cerveau de l'équipe. Et si elle n'avait pas pris toute la mesure de ce qui les attendait, elle avait deviné dès le départ qu'il y aurait un coût humain, d'un côté ou de l'autre. Quand on s'attaque aux terroristes noirs, il y a rarement d'autres alternatives. Si les membres du réseau faisaient volontiers des dégâts et tuaient un maximum de monde avec eux, leurs chefs étaient beaucoup plus réticents à l'idée de mourir. Il fallait les acculer, les mettre aux abois pour qu'ils sortent de leurs tanières. Le terrorisme magique n'est pas si différent de celui des moldus. Ce sont toujours des idées obscures et fausses qui sont brandies en étendard. Et les responsables payent peu souvent leurs crimes.

Elle reprit ses esprits. Et puis, tout aussi brusquement, elle eut une idée. Tant pis pour sa fierté. C'était la seule chose à faire, elle le savait, son cœur se calmait à cette pensée, comme pour lui donner raison. Et elle se fiait à son cœur, tout autant qu'à sa raison. C'est ce qui faisait qu'elle était brillante, lui avait dit un jour Ron. Elle se précipita vers son sac à main extensible. Ce devait être à l'intérieur, dans une des poches.

- J'avoue que j'ai été surprise. Je ne m'attendais pas à la sentir chauffer à nouveau dans ma poche, après toutes ces années. Je ne savais quel membre de l'armée de Dumbledore pouvait encore s'en servir, à part Luna. Et ça ne pouvait pas être elle, elle est partie en Norvège pour étudier les Snargaloufs végétariens. C'était malin, Herm.

- Oui, sûrement, puisque tu es venue.

Hermione esquissa un sourire. Une tentative de paix, sur le pas de sa porte. Puis elles rentrèrent.

De toute évidence, Ginny était curieuse. Son regard se promenait sur l'intérieur d'Hermione. Elle ne l'aurait pas vu habiter ailleurs. Ce cottage était une extension d'elle-même. Du pan de mur rempli de livres au large canapé dégonflé, tout dans cette maison respirait le caractère d'Hermione Granger.

Il était tard. Hermione leur prit deux bières, et elles s'installèrent sur le canapé, chacune à leur extrémité. Pendant une minute, elles burent en silence, face aux flammes. Et ce fut encore Ginny qui rompit la glace. Elle plongea son regard dans celui d'Hermione. Elle savait que celle-ci ne l'avait appelé parce qu'elle n'avait pas d'autre choix. Et qu'elle lui faisait confiance, malgré tout. Elle savait ses raisons. Nul besoin d'en parler. Ginny allait à l'essentiel.

- Qu'est ce qui se passe, Herm ?

- C'est Zabini. Il est de retour au pays. Harry a réussi à foutre en l'air le réseau qu'il avait monté. Mais il reste encore Flint, son lieutenant, alors il reste là bas. Et Zabini vient pour se venger. Il vient pour moi. Il faut que je... il faut qu'on l'arrête, Gin.

Il y eut un temps de pause. Hermione attendait, suspendue à la réaction de Ginny.

- Ok. Alors, comment on se débrouille pour démonter cet abruti ? Tu as des idées pour l'attirer dans un piège ? Parce que bien sûr...

- ...il faut qu'on le piège, c'est plus marrant.

Hermione ne pu s'empêcher de sourire. C'était comme avant. Avec cette phrase, elles avaient mis au point tellement de plans plus improbables les uns que les autres, à l'école. Elles allaient y arriver, ensemble. C'était comme de se retrouver à Poudlard et de comploter pour organiser les réunions de l'AD. Elles avaient cinq ans de moins. On aurait cru sentir dans la pièce les patronus à forme de cheval et de loutre flotter dans la pièce, alors qu'elles échafaudaient leur plan de bataille.