- Herm', c'était pas censé se passer comme ça, je crois, non ?!
- J'ai jamais dit que ça se passerait exactement comme on l'avait prévu ! Répondit Hermione en donnant un grand coup de volant pour négocier un virage serré.
Timothy Trend promenait son chien sur un petit chemin de campagne derrière sa maison tous les soirs à 21h, avant le film à la télévision avec sa femme. À l'occasion, il s'arrêtait quelques instants et prenait une gorgée de whisky de sa flasque. Ce soir-là, il assista à une scène pour le moins étrange, même pour la campagne écossaise. Sur la petite route à une centaine de mètres de lui, il venait de voir passer un étrange cortège entre les haies bocagères. Une minuscule voiture française roulait à toute vitesse, soulevant un nuage de poussière dans son sillage, et plus étrange encore, elle semblait poursuivie par une silhouette sur un balai dans les airs, qui faisait pleuvoir des éclairs de toutes les couleurs qui rebondissaient sur la 205. Timothy Trend contempla le goulot de sa flasque et secoua la tête. Ça ne lui était pas arrivé depuis Glastonbury en 1971, une hallucination pareille. Quand Mary, devenue sa femme un an après, avait mis un cachet en forme de sourire dans son verre pendant le concert de David Bowie. Il reprit le chemin de la maison en tirant sur la laisse, sans voir les phares au loin qui zigzaguaient dans la nuit. Ce soir, avant le film, il mettrait le vinyle de David Bowie et danserait avec Mary sur The man who sold the world. Ça faisait longtemps qu'ils n'avaient pas dansé ensemble. Ce soir, il avait en envie.
Deux kilomètres plus loin, la bataille faisait rage. La 205 d'Hermione était littéralement pilonnée par les sortilèges de Zabini, qui leur menait la chasse. Ginny s'était assise à cheval sur la portière passager avant, et, s'accrochant comme elle le pouvait à sa monture, répliquait sort pour sort à Zabini, obligé de faire des écarts de vol.
- Combien de temps la voiture va-t-elle pouvoir tenir comme ça ?, hurla-t-elle à l'adresse de son aînée, dont les doigts figés sur le volant blanchissaient sous l'effort.
- Le sortilège de désillusion est foutu, mais celui de protection devrait tenir encore un peu, il faut qu'on se planque avant qu'il ne nous lâche !
- Ah quelle bonne nouvelle ! Et bien planquons nous !
- Je fais ce que je peux pour éviter de nous tuer, je ne promets rien !
- Eh bien trouve ! C'était bien toi, non, l'élève la plus brillante de Poudlard ?
Hermione n'eut pas le temps de lui répliquer quoi que ce soit. Le chemin tortueux qu'elles empruntaient se finissait en impasse à deux cent mètres devant. La première chose qui lui vint à l'esprit fut ses leçons de conduite prises en France. La deuxième fut une magnifique cascade qu'elle avait vu dans un James Bond.
- Ginny, lui cria-t-elle, cramponne-toi ! Ça va secouer un peu !
- Ah bon, plus que maintenant, c'est possible ? Ironisa-t-elle, en envoyant un maléfice chauve furie surpuissant dans la figure de Zabini qui ne pu l'éviter, et dû ralentir quelques secondes le temps de se débarrasser des chauves souris qui l'attaquaient.
- Jette lui un sort, n'importe lequel, quand je te le dirais !
Et, à une dizaine de mètres à peine du muret qui clôturait le chemin, elle changea de vitesse en faisant craquer l'embrayage et donna un coup de volant qui fit piquer la voiture sur la droite, directement dans un champ.
- Quand ça, Herm ? Fit Ginny, farfouillant au sol, à la recherche d'un objet à ensorceler.
- Maintenant !
- Oppugno !
Sous la force du sortilège qui lui envoya une poêle en pleine poitrine, Zabini fut projeté à une dizaine de mètres de son balai. Au même moment, la voiture s'enfonçait plus loin dans le champ, tous feux éteints à présent. On entendait que le fracas de la voiture qui bringuebalait en tous sens au milieu des vaches endormies. Ginny était redescendu de son perchoir, les cheveux emmêlés. Son visage se marbrait de rouge et de brûlures. Lorsque Hermione quitta le champ des yeux une seconde, elle vit Ginny, rayonnante. « Herm, sérieusement, tu avais une poêle dans ta voiture ? » Le fou rire qu'elles contenaient éclata brusquement. « C'était du matériel de camping, Ginny ! » Secouées de rire, elles arrivèrent tant bien que mal à la lisière d'un bois.
Tous les sortilèges de protection étaient mis en place quand elles allumèrent le petit réchaud qu'Hermione avait emporté avec elles. Elle s'était souvenue des difficultés pour se nourrir qu'ils avaient eu, avec Harry et Ron, quand ils étaient en cavale, il y a cinq ans. Depuis, elle avait toujours dans sa voiture de quoi camper, et surtout, de quoi se faire à manger dignement. Assises en tailleur l'une à côté de l'autre, elles attendaient le claquement des bulles de la sauce du chili qu'elles avaient mis à cuire.
- On ne s'en est pas trop mal tirées, non ? Fit Ginny, en se frottant les mains, le regard attiré par la petite flamme qui brûlait devant elles. Elle semblait fatiguée, mais contente d'elle-même. Combattre des mages noirs, jouer au Quidditch, c'était la même chose, pour elle. Un jeu. Et ce soir, elles avaient gagné la première manche.
- Oui, pas exactement comme c'était prévu, mais oui. On lui a fait peur. On a été le chercher en écosse, chez lui. Il ne devait pas s'y attendre, nous avions pour nous l'effet de surprise. Maintenant, il sait. Mais notre plan n'était pas si mal ! Lui répondit-elle avec un rire, en lui donnant un léger coup d'épaule.
- Aïe, j'ai un bleu, ici !
- Oh, pardon ! Enfin... on l'a mis en déroute, il doit être blessé grâce à ton lancer de poêle, on s'est bien débrouillées, Gin !
Et, comme à Poudlard lorsqu'elles réussissaient un de leurs plans, elles sortirent leurs baguettes, et murmurèrent de concert la formule « Grangley ». Une loutre et un cheval de fumée argentée de la taille d'une figurine sortirent de leurs baguettes et s'entremêlèrent dans une étincelle rouge et or. C'était leur signe de reconnaissance, elles avaient créé ce sortilège en sixième année, se souvint Hermione. Elles ne l'avaient pas fait depuis tant d'années. Voir à nouveau cette fumée argentée les réchauffa tout autant que la petite flamme du réchaud qui sifflait agréablement.
- Quand même, continua Ginny, ce plan... j'aurais jamais cru qu'on puisse s'en tirer aussi bien ! Ces petites égratignures, c'est rien !
- C'était toujours les plans les plus improbables qui marchaient, avec Ron et Harry. Tu te rappelles du vol chez Gringotts ? Eh bien c'était ça. De l'improvisation, la plupart du temps.
- C'est bien ce que je disais. Tu es bien la plus brillante de Poudlard. Forcer l'entrée du manoir de Zabini avec... cette voiture, pour l'obliger à sortir, c'était... pour le moins original. J'aime beaucoup ton style, Herm. Comme écoute-aux-portes Auror, tu devais être sacrément douée.
Son compliment fit rougir la brune, ce qui ne passa pas inaperçu, dans l'obscurité de la forêt. Mais Ginny ne dit rien. Ni Hermione non plus. Elle savait que Ginny venait d'accepter ses excuses. Le silence fut troublé par un claquement de bulles dans la casserole.
- à table, Gin, c'est prêt !
Elles mangèrent avidement, en silence. Le calme de la forêt n'était rompu que par le bruissement d'ailes d'oiseaux de nuit et les craquement de la 205 qui se détendait après la bataille, elle aussi.
Ginny l'avait regardée, fascinée, allumer le réchaud à gaz en craquant une allumette et faire chauffer une boîte de conserve dans une casserole cabossée. Le camping moldu avait ses avantages. Cela rappelait à la rousse la coupe du monde de Quidditch de sa troisième année. Elle s'amusait à craquer des allumettes, en imitant les gestes d'Hermione. Celle-ci était en train de jeter des sorts à la voiture, pour la rafistoler, la remettre sur pieds pour la deuxième manche, qui serait tout aussi rude, sans nul doute. Zabini ne leur ferait pas de quartier. Il savait à qui il avait affaire.
Lorsqu'elle eut dépliée la banquette arrière et sorti les duvets, elle s'arrêta, silencieuse, pour regarder Ginny qui jouait avec les allumettes, comme une enfant. À chaque fois qu'elle réussissait à en allumer une, son visage s'illuminait un instant, dans une légère odeur de soufre. Hermione la trouva belle, avec ses brûlures sous la faible lueur des allumettes qui faisait flamboyer sa chevelure. Elle sourit, et revint vers Ginny, et lui ôta doucement la boîtes des mains, en s'agenouillant face à elle.
- Ne bouge pas, il faut que je nettoie tes brûlures, sinon, tu vas avoir des cicatrices.
- Herm, c'est pas la peine, avec les Harpies, j'ai vu bien pire... comme la fois où Francis Hopkirk, le batteur des Tornades de Tutshill m'avait accidentellement confondu avec un cognard.
- Et dire que tu veux rentrer dans l'équipe nationale... tu n'en sortirais pas vivante. J'ai toujours dit que c'était un sport de brutes.
Ginny haussa un sourcil, sourit à Hermione.
- C'est ça, l'intérêt du sport, Herm.
- Ah. Se comporter comme des brutes volantes et essayer de tuer les adversaires pour faire rentrer le souafle, c'est un sport, j'avais oublié ! Se moqua-t-elle. Bon, arrête de bouger un instant. Pire ou pas qu'un coup de batte, il faut soigner ça.
Ginny leva les yeux au ciel et soupira. Hermione vida un peu de dictame sur une compresse. Elle leva la main, interrompit son geste un instant, hésitante. Puis elle souffla : « Attention, ça va piquer un peu ». Le silence était retombé. Elle poursuivit son geste, se rapprocha de Ginny, face à elle. Elle tapota délicatement la joue de son amie. Elle sentait son regard sur elle, et ne put s'empêcher de rougir, à nouveau. Un trouble étrange s'insinuait en elle, à mesure qu'elle essuyait les tâches de rousseur ensanglantées de Ginny. C'était une chaleur diffuse qui lui tordait le ventre et lui remontait jusqu'à la gorge. Elle se concentra sur la compresse, pour masquer le tremblement de sa main. Le visage de Ginny était presque net, à présent. Elle suspendit son geste, changea de compresse.
« Herm, t'as oublié, ici. », murmura Ginny, montrant sa lèvre inférieure légèrement fendue, presque au coin de la bouche.
« Oh. »
Mais elle ne relevait pas la compresse, qu'elle inondait de dictame, sans s'en rendre compte. Ginny lui prit la main, calmement. Elle la leva jusqu'à son visage, lentement, plongeant ses yeux verts dans ceux d'Hermione. Sa main sur celle d'Hermione, elle posa la compresse sur la coupure. Hermione reçut comme un choc électrique qui la traversa toute entière, à ce contact. La chaleur dans le corps d'Hermione manquait de déborder. Elle se demanda si Ginny pouvait la ressentir, elle aussi. Sous la direction de Ginny, elle reprit son geste, nettoya la plaie, leurs visages à quelques centimètres l'un de l'autre. Hermione lui fit lever le menton, du bout des doigts, pour juger de son travail à la lumière du réchaud qui ronflait paisiblement derrière elles. Ginny regardait Hermione, qui fixait sa bouche. La blessure était propre depuis un moment, mais ni l'une ni l'autre ne rompit le geste. Si Hermione tentait de masquer son trouble en étudiant le visage de Ginny, cherchant une égratignure oubliée, la rousse appréciait visiblement la douceur d'Hermione. Le sang qui pulsait au bout des doigts d'Hermione posés au coin de sa joue lui état agréable. Elle pencha légèrement la tête, cherchant à croiser le regard d'Hermione, qui rougissait sans le vouloir. Sans succès. Elle se mordit alors le coin de la lèvre, là même où était sa coupure. Hermione leva les yeux, vivement, pour enfin croiser ceux de Ginny, qu'elle évitait soigneusement. Ce ne fut qu'un instant. Mais Ginny put voir tout le trouble en elle. Le ressentir. Elle en sourit, imperceptiblement. Hermione capta son sourire, lui répondit tout aussi brièvement. Le moment d'après, elle battit des yeux comme quelqu'un qui reprend ses esprits, soupira discrètement et adressa son plus beau sourire à Ginny, tout en se relevant.
« Je crois que c'est bon, tu ne devrais pas avoir de cicatrices trop moches ! Je vais préparer les duvets, on va dormir dans la voiture, ce soir. Tu peux éteindre le réchaud, s'il te plaît ? Il faut juste tourner la molette. » Elle s'éloigna du feu pour aller réajuster les duvets qu'elle avait déjà installés. Toujours en tailleur face à la lumière, Ginny était perdue dans ses pensées. Inconsciemment, elle porta ses doigts sur sa lèvre coupée. Puis elle se leva, s'étira, constata qu'elle était bien courbaturée, grimaça de douleur. Elle éteignit le réchaud d'un coup sec, et rejoignit la voiture. Hermione dormait déjà. Le sommeil l'appelait elle aussi. Elle eut juste le temps de se retourner dans son duvet qu'elle s'endormit.
