Le manoir de la famille Zabini était perdu dans dans la campagne écossaise. C'était une demeure de nouveaux riches. Un domaine racheté à une famille de l'aristocratie magique qui s'était éteinte. Il y avait quelque chose dans cette maison qui exhalait l'argent, non la noblesse, malgré le blason roussi au dessus du porche. Les nombreux mariages de la mère de Zabini avaient défrayés la chronique. Rita Skeeter avait adoré écrire à chaque mariage. « La beauté ensorcelée a encore frappée », « Qui sera le suivant ? », elle s'en était donné à cœur joie. À Poudlard, Blaise avait été un « fils de » aux poches pleines, Malefoy ne s'y était pas trompé. C'était la nouvelle aristocratie faite de mannequins, de célébrités d'un instant, dont Gilderoy Lockhart avait été le pionnier. Malefoy l'avait enrôlé dans sa bande. Et l'élève avait dépassé le maître. Malefoy s'était rangé, était devenu aussi honnête que son nom de famille le lui permettait. Il s'était racheté une dignité. Zabini n'avait que faire des questions d'honneur auxquelles Malefoy s'attachait. Il était d'une autre époque. Toutes ces vieilles familles se rongeaient d'elles même avec leur obsession du sang. Tout ce qui importait, c'était l'argent, et le pouvoir qu'il procurait. Voilà ce qu'il avait appris. Peu lui importait de traîner dans la boue le nom d'un des maris de sa mère. Toute publicité est une bonne publicité, lui avait-elle dit un jour, alors qu'elle se maquillait pour une réception. Le terrorisme magique lui avait semblé une bonne idée, en Australie. Une entreprise comme une autre. Là bas, il avait pu se faire un nom. Son propre nom. Et si sa généalogie ne remontait pas aussi loin que celle des Malefoy, son nom était craint, aujourd'hui. Il jetait un œil dehors, au coin d'une fenêtre du premier étage. Elles étaient là, il en était sûr. La Sang de Bourbe et la Traître à son sang, comme aurait Malefoy. Granger et Weasley. Elles ne laisseraient jamais tomber, celles-là. Il avait affronté Ginny Weasley au Quidditch à Poudlard. Une jolie fille, avec un sacré caractère. Et Hermione Granger... toujours avec Potter et Weasmoche. Toujours à se battre, et très, très intelligente. À ne pas sous-estimer. Et comme chacune avait un lien avec Ronald Weasmoche, qui avait été tué en Australie, elles ne s'arrêteraient pas avant d'avoir eu leur vengeance. Le ministère ne devait pas être au courant de leur petite vendetta. Tout ceci était strictement privé. Et Potter n'était pas là. La situation aurait pu être pire. Mais elle n'était néanmoins pas si brillante que cela.
Blaise laissa tomber le rideau devant la fenêtre, retourna près de la cheminée. Il avait une communication à passer en Australie. Il réajusta sa cravate, tira sur les pans de sa veste. Dans le miroir, son reflet lui paraissait tout à fait charmant, séduisant. Si il y avait bien une chose que sa mère lui avait appris, c'était que les apparences comptaient. Il faut bien présenter. Surtout lorsque l'on flirte avec l'illégalité. Il prit une poignée de poudre de cheminette et vit crépiter les flammes vertes. « penthouse Zabini, Melbourne ».
Hermione et Ginny étaient en planque à deux cent mètres du manoir. Assises dans la voiture désillusionnée, elles attentaient, épiaient le moindre mouvement. Comme ce rideau au premier qui bougeait, de temps en temps. Les sachets de bonbons et de chips s'empilaient sur les livres d'Hermione, éparpillés sous le pare-brises. Elles l'avaient déjà attaqué il y a trois jours, elles devaient se contenter de le surveiller, maintenant. Il avait sûrement revu ses enchantements de protection, après leur entrée fracassante. Elles avaient purement et simplement enfoncé le haut portail en fer forgé, avec la voiture. La grille était d'ailleurs encore fendu à certains endroits. Mais elles savaient qu'il se terrait ici. Il ne bougerait pas. Il les attendrait.
C'était un jeu d'échec, à présent. Chaque mouvement serait calculé, pour elles comme pour lui. Et c'était à elles d'avancer une pièce, puisqu'il voulait jouer en défense. Hermione pensait à cette partie d'échecs mythique qu'ils avaient disputée dans les entrailles du château alors qu'ils n'étaient qu'en première année. Ron s'était sacrifié. Elle s'en souvenait aussi. Elle ne le disait pas à Ginny, assise à côté d'elle dans la 205, armée de jumelles magiques, mais elle le savait. Cette partie exigerait aussi un sacrifice. Elle avait retourné la situation dans tous les sens, et rien n'y faisait. Il faudra qu'elles sacrifient une pièce pour avoir Zabini. Et sa décision était prise. Lorsque le moment viendrait, elle irait au devant de Ginny. Elle lui laisserait le champ libre. Perdue dans ses pensées, elle tapotait sa plume contre le volant, un morceau de parchemin coincé sur le tableau de bord. Écrire lui permettait de visualiser ses stratégies. Ginny, elle, était trop impulsive pour en saisir l'intérêt. Elle agissait, avec un talent certain lorsque la situation était désespérée, il est vrai. Elle aurait voulu foncer tête baissée. Quitte à se faire piéger. Et Hermione voulait garder sa dernière amie hors d'atteinte. L'acte d'amour est la plus puissante protection magique qui existe. Si il y avait une chose qu'elle avait appris à Poudlard, c'était bien ça. Ce serait la dernière chose qu'elle ferait, sans doute. Protéger Ginny.
- Herm, le rideau a la bougeotte. Je crois qu'il est définitivement au premier étage. Je ne sais pas ce qu'il bricole, mais il est là, c'est sûr.
Elle se servit une poignée de dragées Bertie Crochue. « Si on en prend plusieurs, le goût est étrange, mais supportable », avait-elle coutume de dire.
- Bon, on sait au moins où il est le plus souvent. Maintenant, comment allons-nous le déloger de là... ?
- Je sais que tu penses qu'il faut attendre. Mais il ne bougera pas ! On le surveille nuit et jour, et il n'est pas sorti une seule fois, on n'a plus le choix. Il faut provoquer les choses.
- Ça ne me plaît pas beaucoup, mais tu as raison. Il joue en défense. On ne peut pas attendre indéfiniment.
Du bout de sa plume, elle se grattait la tête. Ginny posa les jumelles, se tourna vers Hermione, avec un air sérieux.
- Exactement. Et, je sais, tu vas trouver ça égoïste, mais... j'aimerais bien qu'on règle cette histoire toutes seules. Juste nous deux. Pas Harry, juste nous.
- Je comprends bien. Et je suis d'accord. C'est à nous de le faire. Sans lui. Après tout, il n'est que l'Élu ! Fit-elle, avec un léger rire. Pourquoi aurions-nous besoin de lui ?
- Ahahah, tout à fait ! Cette vengeance, c'est la nôtre.
Sa voix était devenue grave. Elle plongea son regard dans celui d'Hermione, comme pour la sonder. Mais elle n'y vit que de l'assentiment, de la volonté. Et quelque chose d'autre, sous l'assurance affichée. Une fissure imperceptible. Elle n'aurait su si c'était le trouble, ce trouble étrange qu'elle avait eu le soir de leur entrée fracassante, ou autre chose. Ce qui était sûr, c'est qu'Hermione ne lui disait pas tout.
- Bon, si on arrêtait de tourner autour du pot, Gin' ? Ce soir, on va mettre le feu.
Elle avait dit ces mots avec malice, avec ce sourire qui faisait flancher Ginny. Quand elle souriait comme ça, il était impossible de lui dire non. Avide, elle se pencha pour mieux entendre le programme des festivités nocturnes.
Le ciel se teintait de rouge, derrière Hermione et Ginny. Sur la colline qui surplombait le manoir, elles attendaient l'heure pour ouvrir le spectacle. L'une à côté de l'autre, elles étaient adossées au capot de la voiture, la baguette à la main. Ginny avait remonté la fermeture de son perfecto. Hermione avait serré la ceinture de son trench. À chacune sa tenue de combat. Elles regardaient droit devant elles. Lorsque Ginny leva son bras pour vérifier une nouvelle fois le timing, leurs mains se frôlèrent sous un rayon de soleil pris dans les phares. Il y eut un frisson. L'autoradio crachotait « Phase » de Beck.
- Une minute. Il reste une minute, Herm'...
- ...et on rentre en scène, Gin'.
Elle prit une grande inspiration, ferma les yeux un instant. Ginny se craquait le cou, s'échauffait les poignets. De concert, elles se levèrent, épaule contre épaule. La lumière du soir dans le dos les poussait. En silence, elles levèrent leurs baguettes, lentement. Contre leurs cuisses, leurs mains étaient libres. Ginny chercha celle d'Hermione, la trouva. Elle y enfouit ses doigts. Les entremêla avec les siens. Du coin de l'œil, elles échangèrent un regard.
« C'est à nous », murmura Hermione.
Lorsque Zabini repassa la tête hors de la cheminée, il sut que quelque chose clochait, mais n'aurait su dire quoi. Dans le manoir, le silence était inchangé, seulement perturbé par les craquements de la bâtisse. « Une vieille maison, c'est vivant, Blaise, ça respire, ça fait du bruit. », lui avait dit sa mère pour le rassurer, la première nuit où ils avaient dormi entre ces vieux murs. Il était seul, il le savait. Il avait appris à reconnaître le moindre bruissement du manoir. Non, c'était autre chose. Alors que son regard embrassait le salon du premier étage où il se trouvait, il remarqua quelque chose. La lumière. Ce n'était pas la même que d'habitude. Grise et austère, à l'ordinaire, la pièce avait des teintes rougeâtres, chatoyantes.
Il se rua à la fenêtre et comprit.
« Oh nom de dieu. Oh nom de dieu les salopes ! »
Il serra si fort le bord de la fenêtre que ses ongles laissèrent des marques dans le bois vernis. Puis il se rua hors de la pièce, en sortant sa baguette de la poche intérieur de son blazer.
La lande écossaise avait des airs d'apocalypse. Un cercle de hautes flammes écarlates entourait les grilles du manoir, qui frémissaient. C'était une forme de feu magique, contrôlable seulement par ceux qui ont jeté le sort. Quelque chose à mi chemin entre les Feuxfuseboum des jumeaux Weasley et le Feudeymon dévastateur de Goyle. Une pure création Granger. Un dragon orange jetait des étincelles, surplombant le portail. Ça, c'était du Weasley. Les grilles étaient enchantées, alors Hermione avait décidé de répliquer avec un feu magique qui attaquait lentement mais sûrement les défenses du manoir. Les grilles bourdonnaient, résistaient encore à l'assaut des flammes qui crépitaient. Mais plus pour longtemps. Hermione se tenait devant le portail, la baguette à la main. Elle ne sentait ni la chaleur des flammes devant elle ni le froid du crépuscule derrière elle. Il y avait une petite particularité que ni Ginny ni Zabini ne connaissaient, à propos de ce feu. Un petit tour de force personnel qu'Hermione avait réalisé en créant cet enchantement.
Ginny, elle, était à l'affût, une dizaine de mètres en retrait, agenouillée contre la voiture. Ainsi, la désillusion la couvrait jusqu'au moment propice. Elle fixait Hermione, jusqu'à s'en brûler les yeux à cause de la chaleur qui émanait du feu magique. Et lorsqu'elle vit Hermione aussi tranquille que sous une légère brise, se rapprocher encore des flammes, elle retint son souffle. « Mais qu'est ce que tu fous, Herm ? Il doit bien faire au moins dix mille degrés ! » Elle même sentait des gouttes de sueur perler sur ses tempes. Mêlées à l'excitation, à l'adrénaline qui montait en elle.
Zabini avait entrouvert la porte du manoir. Par l'entrebâillement, il pouvait jeter un œil à cette silhouette qui semblait irradier, alimenter les flammes. Les grilles poussaient à présent des gémissements, exhalaient de la fumée noire qui obscurcissaient son champ de vision. Elles semblaient mourir, non, se vider de leur... âme ? La magie qui était en elles était en train de mourir. Et la magie noire ne meurt pas en silence. Zabini, le jeune homme mesuré, froid, ne put s'empêcher d'être curieux. Il n'avait jamais vu cela auparavant. Les flammes absorbaient l'énergie maléfique de ses défenses. Il y eut comme un soupir d'agonie. Le feu avait redoublé de force.
Et la silhouette d'Hermione Granger s'avança dans l'allée en traversant le souffle de fumée noire.
Pendant une seconde, Zabini resta interdit. Pendant une seconde, Ginny suspendit un cri, et sa main tendue vers Hermione.
Puis ce fut comme si le monde s'était déchaîné.
