La bulle de silence qui les entourait chacun venait de crever. Ils secouaient la tête, essayaient d'intégrer toutes les sensations qui les assaillaient de toutes parts. Le crépitement calme des flammes, la chaleur étrange qu'elles diffusaient, l'odeur de soufre, tout cela les sonnait, les étreignait violemment. Seule Hermione sentait le vent frais du crépuscule lui frôler la nuque, à mesure qu'elle marchait au devant des portes du manoir, d'un pas serein. Elle entendit au loin une église sonner les Vêpres. À moins que ce ne soit un glas. Sa sensibilité lui paraissait accrue, comme à chaque combat qu'elle livrait. Elle se sentait parfaitement maître d'elle-même et à la fois nerveuse. Sensation familière, presque agréable. C'était ça. Elle était de retour dans l'antre de la guerre. Comme les soldats de retour de mission et qui s'empressaient de repartir au combat, elle retrouvait des sensations que seuls le sang et la lutte à mort peuvent donner. C'était là sa place. Dans le feu des batailles. Dans la poussière et les écorchures de la guerre. C'est alors qu'elle le vit. Elle croisa son regard. Soudain, le temps s'accéléra.
Sa baguette jusqu'alors contre son cœur décrivit un arc de cercle, vif, net. Un éclair rouge passa au travers de l'entrebâillement de la porte. Fit éclater quelque chose à l'intérieur. De la porcelaine, à en juger par le bruit. En retour, un éclair vert jaillit immédiatement. Hermione se jeta de côté pour l'éviter, écrasant au passage une minuscule haie bruyère. Ils échangèrent ainsi plusieurs sortilèges, sans répit. Elle évitait les sortilèges, sautait, rampait, se redressait pour mieux disparaître, demeurait insaisissable. Zabini semblait s'amuser en l'ajustant de sa baguette, un rictus mauvais altérait les beaux traits de son visage. Il n'était plus tout à fait humain. Il y avait quelque chose de bestial qui se dégageait de lui. Les sortilèges d'Hermione jetaient des éclats de pierre en tout sens, laissaient des impacts noirs sur le porche et la façade du manoir, le forçant à se replier à l'intérieur par moments. « C'est qu'elle vise juste, cette saloperie ! », grinçait-il entre ses dents. En représailles, il fit à nouveau pleuvoir les sortilèges de mort en tout sens dehors. Contre les gravillons de l'allée mêlés de mottes de terre, ils avaient le même éclat que des coups de feu moldus. Il jeta sortilèges sur sortilèges pour faire plier la jeune femme qui lui échappait, semblait lui rire au nez tel un lutin. Cela devenait une partie de cache cache macabre. Hermione n'avait pas l'air sérieux d'une adulte, ni tout à fait l'air malicieux d'une enfant non plus. Elle esquivait, parait, affrontait, contrait. Zabini crut la voir sourire, une fraction de seconde. Alors qu'elle venait de lui envoyer un maléfice de chauve furie en pleine tête, lui accordant un moment de répit, elle songea étrangement à ce jeu qu'elle faisait quand elle était gamine. « Un, deux, trois, soleil ! » Ici, c'était « Un, deux, trois, Avada Kedavra ! » Quand on grandit, les jeux changent. Et elle replongea sur le côté, en contrant un sort. Il n'était pas passé bien loin, celui-là. Il fallait en finir.
Hermione roula sur elle-même, se releva dans l'allée, et hurla : « Viens te battre ! Viens te battre, Zabini, je t'attends ! » Elle avait à présent une fine estafilade sur la pommette, le visage sale de terre et de sueur. Mais dans l'axe de sa baguette frémissante, son regard ne tremblait pas. « Allez, viens, qu'on en finisse ! C'est moi que tu veux, non ? Eh bien je suis là ! Alors, tu viens, ou tu restes caché dans la maison de ta maman, Zabini ? » Elle crachait les mots comme de la fureur trop longtemps contenue qui déborde, envoie ses piques acérées en tous sens, pour toucher quelqu'un, n'importe qui, pourvu que quelqu'un soit atteint. Elle toucha Zabini.
Lentement, la baguette tendue lui aussi, il sortit. Il n'avait plus grand chose de la gravure de mode qu'il était à l'accoutumée. C'était un jeune homme lui aussi enragé, déterminé. Son teint si sombre avait pâli. Son costume était désordonné, son nœud de cravate défait. Mais il marchait droit sur Hermione.
- C'est entre nous deux, Zabini. Et c'est la fin.
- Je n'aurais pas mieux dit, Granger.
Ils se faisaient face, à présent, à une distance respectable. La baguette pointée l'un sur l'autre, ils décrivaient un cercle invisible, se mouvaient comme des duellistes d'une autre époque. Leurs visages rougissaient à la lueur des flammes. Ils se jaugeaient. Ils avaient à peine changé, depuis l'époque où ils étaient à Poudlard. L'espace d'un instant, Hermione se revit, en deuxième année, au club de duel. On grandit, les jeux changent. Tu parles.
Ginny, n'y tenant plus, se précipita hors de la protection de la voiture. Si vite qu'elle trébucha, se releva, les mains égratignées par les ronces, des touffes d'herbe coincées dans les fermetures de son perfecto. L'inaction et l'ignorance ne lui étaient plus supportables. Elles ne l'avaient d'ailleurs jamais été.
Elle apparut dans l'encadrement de la grille principale, toujours verrouillée. Hermione l'avait pourtant traversé sous ses yeux, comme si ce n'avait été qu'un nuage de brume. Le portail léché par les flammes se refusait à elle, la repoussait par sa chaleur insoutenable. Les sortilèges qu'elle jetait en rafale étaient absorbés par les flammes. Elle restait de l'autre côté.
« Hermione ! »
Son cri atteint les deux adversaires, qui se tournèrent une seconde vers elle.
« Hermione, fais quelque chose, je ne peux pas passer ! »
Ni l'un ni l'autre ne relâchait leur attention.
« Hermione ! »
C'était un cri d'incompréhension, de colère. D'impuissance.
- Eh bien, tu ne réponds pas à ton amie ?, fit Zabini, apparemment rasséréné par l'apparition de Ginny. Il penchait la tête, étudiait la situation avec amusement. "Je savais que j'aurais sûrement à la tuer, elle aussi. Maintenant, j'y suis obligé, Granger. C'est pas de chance. Les Weasley vont encore perdre un membre de leur famille. C'est peut être pour ça qu'ils ont fait autant d'enfants, non, pour être sûr d'en avoir au moins de vivant et pas trop amoché pour les enterrer ?"
C'était de la provocation, une bravade. À son tour de toucher l'adversaire.
« Zabini, espèce de salopard de bouse de dragon, je vais te buter, tu m'entends ! Je vais te buter ! » La colère de Ginny lui répondait. Hermione, elle, ne disait rien. Les sourcils froncés, une expression de dégoût et de rage s'inscrivait son visage froissé par les tâches de sang. Elle prenait de grandes inspirations qui soulevait sa poitrine. Et derrière elle, au travers des grilles, Ginny trépignait, se consumait d'impuissance. Un pressentiment saisit la rousse. C'était l'instinct de la joueuse de Quidditch qui lui donnait la suite de l'action un instant avant tous les autres qui parlait. Son sixième sens. Elle cria, à nouveau.
« Hermione ! Non ! Hermione, ne fais pas ça ! Hermione ! »
Zabini ne baissait pas sa garde, attendait la suite. Hermione sut que c'était le bon moment. Si elle attendait plus longtemps, Ginny la ferait flancher, elle se laissera attendrir, alors qu'elle devait se détacher. Se détacher de tout. Et pourtant, elle était plus que jamais consciente d'elle-même, du sang qui pulsait dans ses doigts, contre sa baguette, du souffle qui lui soulevait la poitrine, et du pincement qui lui étreignait le cœur. C'était maintenant qu'il fallait en finir. Alors, la baguette toujours pointée sur Zabini, elle se retourna vers Ginny, elle vit son visage apparaître entre les barreaux enflammés.
- Je suis désolée, Gin ', c'est comme ça que ça doit finir. Je t'aime tellement, Gin'. Ne m'oublie pas.
- Hermione !
Elle vit les yeux verts se brouiller, malgré les flammes. Elle ne put soutenir son regard implorant, son incompréhension muette. Alors, elle composa son meilleur sourire, le lui laissa et se retourna vers Zabini, sans essuyer les larmes qui pointaient au coin de ses yeux. Sa gorge se serrait, mais sa voix était forte et claire. Déterminée.
- Zabini, c'est à nous.
- Très touchant, ta déclaration d'amitié, Granger. Mais je crains que ça ne serve pas à grand chose. Tu vas mourir. Et elle aussi.
- C'est ce qu'on verra.
Ce qu'elle fit pris de court Zabini. Elle abaissa sa baguette. Soutint son regard. « On se reverra de l'autre côté, Gin'. » Elle se prit à fredonner une vieille chanson dont elle n'aurait su dire d'où elle lui venait. Sa mémoire lui jouait des tours.
« Je vais tomber par terre,
C'est la faute à... »
Il y eut une fraction de seconde où elle perçut l'éclair vert, haussa les sourcils de surprise, puis plus rien.
C'était étrange. Les yeux fermés, Hermione sentait sa joue appuyée contre le sol. Elle sentait le froid des pavés. Elle n'osait pas ouvrir les yeux. Mais elle était là. Vivante. Ou quelque chose d'approximant la vie. Ses blessures semblaient avoir disparu. Elle se sentait en pleine forme. Elle se sentait bien. Pour une morte. Elle ouvrit enfin les yeux, pour découvrir des pavés. Elle était allongée au beau milieu d'une rue pavée. Il y avait des vitrines, des devantures, vides. Tout autour d'elle était d'un blanc éclatant qui lui brouillait le regard. Elle se leva. Reconnu la rue. C'était Jubilee Street.
Elle réalisa qu'elle était vêtue de la même façon que la dernière fois où elle y avait été. Ses vêtements de plage, une grande chemise aux manches retroussées et un short découpé à la va vite dans un vieux slim. Elle avait même ses lunettes de soleil dans la pochette de sa chemise. C'était juste après la fin de la guerre. Avant que chacun ne prenne sa direction. Elle était venue sur Jubilee Street, prendre un verre, au soleil, à la terrasse de ce petit pub qui ne payait pas de mine. Il faisait beau. Elle se souvenait du soleil sur sa peau, de la fraîcheur de son verre contre ses doigts. Et de ses interrogations. « Que vais-je faire ? À qui va mon amour, est-ce bien à Ron, ou à quelqu'un d'autre ? Qui vais-je devenir ? » Aujourd'hui, elle n'avait que la moitié des réponses. Et elle était morte. Ou quelque part entre les vivants et les morts. Harry lui avait raconté qu'il lui était arrivé quelque chose de similaire, lorsque Voldemort avait jeté son sortilège de mort contre lui. Il en avait parlé à Ron aussi, mais celui-ci s'était montré sceptique, néanmoins impressionné. Elle, elle avait montré de l'intérêt. Finalement, ce n'était pas Voldemort qui était allé le plus loin dans la magie, dans la mort.
À quelques mètres de là, elle reconnut la fontaine qui était devant la terrasse du pub. Cet été-là, il y avait des enfants qui s'y baignaient. Une jeune fille, éclatant de rire, y avait poussé son frère, sans le faire exprès. Ici, elle était vide. La terrasse aussi. Elle s'y rendit, s'assit à la même table. À l'instant où elle pensa « J'aimerais bien y reprendre une pinte », celle-ci apparut. Elle la sirota, avec plaisir. Si c'était cela, la mort, elle pourrait s'en contenter. Son seul regret était de laisser Ginny derrière elle, seule. Car si son plan avait fonctionné, Zabini aura été mis hors d'état de nuire. Oui, c'était ça. Elle aurait voulu pouvoir une dernière fois enlacer Ginny. Lui dire tout ce qu'elle ressentait pour elle. Avoir un dernier contact humain. C'était trop tard, à présent. Elle espérait qu'elle avait saisi l'importance de ses derniers mots.
Elle reprit une gorgée de bière. Elle souhaita entendre à nouveau son vieux gramophone lui chanter sa chanson. La même qu'elle avait entendu sur le chemin de Traverse. Venant de nul part, elle résonna alors. « There was a boy... » C'était son chant du phénix. Elle ferma les yeux un instant. Les rouvrit en entendant la chaise à côté de la sienne grincer. C'était Ron. Il lui souriait. Il ne paraissait pas surpris de la voir. Lui non plus ne portait aucune trace de ses blessures.
- Ron ! Je... Salut.
- Salut, Herm'. Où sommes-nous ? Je ne suis jamais venu ici. Moi, je me suis retrouvé dans la salle commune de Gryffondor. Mais ici... jamais été.
- Ça, c'est... c'est Jubilee Street. J'étais venue là, avant... avant tout ça. Quand Harry et toi étiez partis en vacances en Irlande. Je suis désolée, Ron. Je n'ai pas réussi à te sauver.
- Bah, c'est comme ça, fit-il, haussant les épaules. Ni toi, ni Harry ne pouviez rien y faire. C'est comme ça. Je devais partir à ce moment-là. Je ne vous en veux pas. J'ai été surpris, c'est tout.
- On a réussi, avec Harry et Ginny. Le réseau terroriste est démantelé. Harry est en Australie pour en finir avec Flint. Nous, on s'est occupées de Zabini. Si tout c'est passé comme prévu, il est mort, lui aussi.
Elle lui donnait les nouvelles, comme un ami raconte à un autre les petits événements de sa vie. Il hochait la tête, souriant.
- Et pour ça, tu avais besoin de mourir ? Si j'avais pu, je ne serais pas mort.
- Eh bien, c'était pour protéger Ginny. Il y a déjà eu trop de morts. Et c'était comme la partie d'échecs, en première année. Pour gagner, il fallait que je me sacrifie. Je l'ai fait.
Ils restèrent silencieux, un moment. Puis, Ron leva la main vers un serveur invisible. « Je vais prendre une bièraubeurre, s'il vous plaît ! » La seconde d'après, il l'avait en main. Hermione haussa un sourcil.
- Bah quoi ? On est dans un pub, non ?
Cela la fit sourire. Elle tendit la main pour lui toucher le bras, mais ne trouva que de la brume qui s'éparpilla sous ses doigts. Il la regarda d'un air triste. Prit une gorgée, rasséréné.
- Alors, Herm', que vas-tu faire ?
- Comment ça ?
- Bah, tu as le choix. Tu peux aller... un peu plus loin dans la rue. Ou revenir, je suppose. Moi, je n'avais pas le choix. Toi, c'est particulier, j'ai l'impression. Un peu comme Harry. Je te connais, Herm', ton plan avait des conditions particulières. Comme les contrats d'abonnements à la gazette du sorcier, tu sais, les petits caractères écrits en tout petit ! Tu t'es sacrifiée pour Ginny. C'est ce que disait Dumbledore, non ? La magie de l'amour, quelque chose comme ça... je crois que si tu le veux, tu pourrais repartir.
Elle ne disait rien. Elle savait ce qu'impliquait son acte. De l'amour pur. Voyant qu'elle n'osait le regarder, il reprit la parole.
- Herm', tu n'as pas à t'en faire pour moi. Tu sais, on était vraiment, enfin, je veux dire, nous deux, on était...
- ... vraiment amoureux. Je t'ai aimé, tu sais.
- Moi aussi.
Elle leva les yeux vers lui.
- Parfois l'amour ça s'éteint, fit-il. Ça arrive. Et ça ne sert à rien d'aimer un mort. Les gens que nous avons aimés ne seront plus jamais où ils étaient, mais ils sont partout où nous sommes. Y a un type qui a dit ça, je crois. Alors je serai toujours avec toi, Herm'. Mais tu le sais comme moi. C'est pas pour moi que tu es ici. Tu aimes quelqu'un d'autre.
Le sérieux de Ron la déstabilisait. Ses mots résonnaient en elle. Il avait raison.
- Ginny...
- Oui. Ginny. Décidément, je ne sais pas ce que vous pouvez lui trouver, Harry et toi ! C'est la Weasley qui a le plus de succès, on dirait !
Il partit d'un éclat de rire. Hermione lui sourit. C'était vrai. Elle n'aurait su dire pourquoi Ginny et pas quelqu'un d'autre. Elle n'était pas particulièrement attirée par les femmes. Mais par Ginny seulement.
- C'est marrant, continua-t-il, je ne t'aurais jamais imaginée amoureuse d'elle. Elle de toi, oui, certainement un peu. Elle avait déjà eu des histoires avec une Poufsouffle, en cinquième année, mais elle a tout fait pour le cacher. Je ne l'ai su que bien après. Mais après tout, pourquoi pas ! Nous les Weasley, on doit être extrêmement séduisants, pour avoir autant de succès !
- Ron...
- Fais ce que tu as à faire, Herm', lui dit-il en se levant. Je suis heureux pour toi. Et puis, je serai toujours là, avec toi. Comme un souvenir.
Il pointait du doigt son cœur. Il se passa la main dans les cheveux, l'enfonça dans sa poche.
- Bon, moi je vais devoir y aller. On se reverra plus tard, Herm'.
- Attends, Ron !
Elle se leva d'un bond, elle aussi. Lui fit face. Se pinça les lèvres dans un sourire.
- Je l'aime. J'aime Ginny. C'est vrai.
Les mots étaient enfin sortis. C'était une vérité. Pas une hypothèse. Il lui avait fallu mourir pour les dire. À un fantôme. Elle eut soudain conscience du ridicule de la situation. Elle baissa la tête un instant, releva le menton, fièrement, avec un léger rire.
- Tu vois, c'était pas si compliqué que ça, Herm'. Il t'en aura fallu, du temps.
Il ria, lui aussi. Alors qu'il se retournait pour aller au coin de la rue, elle s'avança vers lui, pour le prendre dans ses bras. Une étreinte fantomatique. Deux nuages de brume qui s'enlaçaient.
- Je ne t'oublierai pas, Ron. Jamais.
- C'est tout ce que je demande, lui dit-il dans un sourire.
Ils s'écartèrent, doucement. Puis il se retourna, repartit de son pas nonchalant. Avant de tourner au coin de la rue, il lui adressa un petit geste de la main, un sourire. « Salut, Herm', à la prochaine ! » Et elle resta là, interdite. Elle avait donc le choix. Franchir le coin de cette rue, aller un peu plus loin. Ou revenir. Parmi les vivants. Là où était sa place. Debout au milieu de la rue, elle leva les yeux au ciel. La lumière était si éclatante qu'elle ferma les yeux. Elle retomba. Plus bas que les pavés sous ses pieds.
