Hermione, Ginny,

je pars d'Australie aujourd'hui. Je rapatrie avec moi Flint, pour qu'il soit jugé en Angleterre. Les australiens ne veulent pas s'encombrer de lui, et le ministère veut régler ça dans la plus grande discrétion, comme d'habitude. Je suis vraiment soulagé et heureux que tout ça soit enfin fini ! Ça commençait à me peser, mais maintenant, je me sens vide, épuisé. Tu sais ce que c'est, Herm'. Je crois que je vais me prendre un bon mois de congé. Voire plus. Il est temps de rentrer à la maison. Je passerai au cottage pour que vous me racontiez comment vous avez eu Zabini, je n'en attendais pas moins de vous deux ! J'ai entendu dire ici que la mère de Zabini ne reviendrait pas en Angleterre, même pour le corps de son fils, si il y a quelque chose à récupérer de lui. Elle sait que les poursuites ne peuvent l'atteindre ici. Pas d'extradition d'Australie à l'Angleterre. Et puis, techniquement, rien ne prouve qu'elle aie eu des liens avec l'entreprise terroriste de son fils. Ça doit être ça, l'ironie du sort. Bref. Je serai là dans quelques jours.

Et... je ne peux pas dire que je n'étais surpris de lire votre dernière lettre. Il m'a fallu un peu de temps pour réaliser. Mais bon, c'est la vie, non ? On ne sait jamais ce qui va se passer... Je crois que ça aurait fait marrer Ron, de savoir que vous deux sortez ensemble, j'imagine sa tête ! (Il aurait hurlé un peu aussi, je crois) Je suis content pour vous deux. Vraiment. J'ai hâte de vous voir.

Harry.

Le courrier de Harry était arrivé un matin à la volière. C'est Hermione qui lui avait écrit. Ginny paraissait toujours lui en vouloir un peu. Pour le principe.

Les deux jeunes femmes s'ajustaient doucement au quotidien. Ni l'une ni l'autre n'avait l'habitude de l'inactivité prolongée, mais elles profitaient de ces instants. Ginny se remettait à écrire pour le Chicaneur, parlait de reprendre sérieusement le Quidditch, Hermione songeait à postuler à Poudlard, l'année scolaire suivante. Peut être que McGonagall aurait un poste pour elle, en sortilèges, ou autre chose. « T'es la meilleure élève que Poudlard aie eu depuis Dumbledore, quasiment, elle ne pourrait pas te refuser un poste ! », ne cessait de lui répéter Ginny. Elle hésitait. Le droit magique l'avait toujours tentée. Et elle pourrait mener à bien des réformes sur le traitement des elfes de maison. Mais l'idée de travailler à nouveau pour le ministère ne lui plaisait pas. Reprendre une vie dite normale alors qu'elle ne l'avait jamais été depuis qu'elle avait rejoint le monde magique non plus. Jusque là, elle avait toujours été à la limite de l'illégalité. Et elle ne savait pas comment vivre autrement. Rencontrer Harry et Ron l'avait transformée. Rien n'avait été normal, depuis qu'ils étaient devenus amis. Elle se laissait jusqu'en septembre. Comme avant que Zabini ne revienne. En attendant, elle lisait. Beaucoup. Elle réfléchissait à son avenir. Trop. Elle se laissait porter par la présence de Ginny dans sa vie. Avec délice.

- Woaw, c'est impressionnant ! Là, les filles, vous avez frappé fort ! En même temps, venant de votre part, il fallait s'y attendre...

Harry se rencogna dans le fauteuil, prit une gorgée de bière. Une nouvelle cicatrice barrait sa joue, s'étirait lorsqu'il souriait. Mais il était serein. Il lui avait fallu finir cette mission à tout prix, pour pouvoir faire son deuil. Seul. À son habitude. Il n'aurait pas pu s'en relever autrement. Il n'oubliait pas Ron, non. Mais il s'autorisait à oublier le vide et la souffrance. Il se permettait d'aller de l'avant, de nouveau. Il avait fait ce qu'il avait à faire. Il lui manquerait toujours quelqu'un à ses côtés. Comme Hermione, comme Ginny, il apprenait à vivre avec ce manque. Le retour à la réalité anglaise lui faisait toujours mal. Passer quelques jours chez Hermione était la solution idéale. Un sas de décompression avant de mettre les pieds dans le monde réel. Et chez elle, il aurait toujours une bière au frais qui l'attendrait. Ça le réconfortait.

Il avait toujours aimé la bière moldue, et cela lui faisait plaisir après tout ce temps passé dans le monde magique d'en boire une. Qui plus est avec quelqu'un qui savait l'apprécier. Ils se comprenaient, avec Hermione. Tous les deux avaient été élevés dans le monde moldu, et savaient tirer le meilleur des deux mondes qui cohabitaient en secret. À bien des égards, ils se ressemblaient. Ils s'étaient choisis comme frère et sœur, eux qui avaient grandi seuls dans leurs familles. Tous les deux avaient été adoptés par les Weasley. C'était leur famille magique, et ce depuis le jour où ils étaient devenus amis. Harry songeait parfois à ce que Molly lui avait dit un jour. « Je ne sais pas ce que Ron aurait fait si vous ne vous étiez pas rencontrés dans le train. » Ce jour-là, elle était reconnaissante, et lui mal à l'aise. Tout ce qui était arrivé aux Weasley, c'était de sa faute. Mais il avait grandi. Compris qu'ils avaient fait leurs propres choix. Qu'il n'était pas responsable. Cependant, son cœur se serrait toujours, par moments. Il se serra à ce moment-même où Hermione lança cette idée :

- Il faut qu'on aille voir Molly et Arthur, Harry. On leur doit bien ça ! Il faut qu'on aille rendre hommage à Ron. Enfin, moi, surtout.

Ginny opinait, silencieusement. Cela faisait longtemps qu'elle n'avait pas vu ses parents. Depuis l'enterrement de Ron, en fait. Depuis, chacun était resté à sa douleur, de son côté. Et la mission improvisée s'était jetée au beau milieu de leur deuil.

- D'accord, accepta Harry. D'accord, on ira. Je leur dirai ce qui s'est passé.

- On leur dira ce qui s'est passé, rectifia Hermione. On était trois, dans cette histoire de fous.

- Et on l'est toujours, glissa Ginny, avec une pointe de reproche dans la voix.

Il y eut un silence. Hermione partit chercher des bières, laissait du temps à Ginny et Harry. C'était la première fois depuis longtemps qu'ils parlaient ensemble sans se disputer ni se hurler dessus. Elle sortit se promener sur les falaises, après avoir ramené deux bières. Le temps était doux. Et pour la première fois depuis longtemps, il n'y avait aucun danger, pas la moindre menace de mort qui pesait sur eux. S'en était presque déroutant.


Elle marchait dans la lande. Harry et Ginny étaient restés au Terrier. Lorsqu'elle les avait quitté, ils jouaient à la bataille explosive. Il y avait eu des dégâts. Ils jouaient avec un paquet de cartes « amélioré » par les jumeaux.

Molly et Arthur les gardaient pour le dîner. Bill et Fleur étaient venus avec leurs enfants. George et Angelina également, sans oublier Percy. Ce serait un grand dîner de famille improvisé, comme ça arrive souvent le dimanche soir. Molly et Fleur échangeraient des amabilités pour savoir qui allait cuisiner, pour finalement s'y mettre à deux à coup de « Mais je n'en ferai rien », « après toi, je t'en prie ». Les autres les laisseraient tranquilles, en évitant soigneusement de se mêler de la discussion. On reste discuter après avoir pris le thé, quelqu'un allume la radio et tout le monde reste attablé. Le Terrier avait repris son animation habituelle. C'était agréable. Tout le monde avait accueilli le nouveau couple de la famille comme si cela était le simple cours des choses. C'est ce qu'Hermione aimait chez les Weasley. Rien ne semblait les surprendre, et leur tolérance était légendaire. Elle mesurait à présent à quel point ce n'était pas une famille de sorciers ordinaire.

Elle avait encore quelques minutes de marche devant elle avant d'atteindre le cimetière de Loudry Ste Chaspoule. Elle aurait pu transplaner. Mais comme Harry avait voulu enterrer Dobby sans l'aide d'une baguette, c'était quelque chose qu'elle voulait faire sans magie. La brise froide, ses pieds qui butaient contre les gravillons du chemin lui rappelaient qu'elle était vivante. La seule magie qu'elle s'était autorisée était une magnifique couronne de fleurs qu'elle tenait tout contre elle. Elle avait fait apparaître des roses. Orange. Ça lui aurait plu. Ça l'aurait fait sourire.

Elle posa la couronne de fleurs sur une petite tombe biscornue, surmontée d'un W tordu. C'était sans nul doute l'œuvre d'un Weasley. Il y avait une épitaphe :

« Weasley est vraiment très adroit
Il réussit à chaque fois
Voilà pourquoi
Les Gryffondor chantent avec toi
Weasley est notre roi. »

Hermione sourit. Ce chant oublié lui ramenait de bons souvenirs. La cinquième année. La coupe de Quidditch, l'AD, le départ de Fred et George... de bons moments au cœur des ténèbres. C'est ce que Dumbledore leur avait dit un jour, « on peut trouver le bonheur même dans les moments les plus sombres... Il suffit de se souvenir d'allumer la lumière ». Il avait raison. Comme toujours. Elle posa un genou à terre, face à la tombe. Il était temps. D'aller de l'avant. La main appuyée contre le granit froid, elle s'en fit la promesse. La pierre se réchauffait à son contact.

Elle se leva. Murmura quelques mots que la brise emporta. Puis se retourna et reprit son chemin.


- Qu'est ce qu'on fait, alors ?, demandait Harry.

- Je ne sais pas... le ministère n'accepterait jamais ça, tu le sais bien ! Hermione restait circonspecte.

- Et alors, depuis quand on se soucie de ce que le ministère pense ? objecta Ginny.

Elle marquait un point. Harry eu un sourire. Au fond, la décision avait déjà été prise. Hermione restait pensive, avec un air boudeur. Elle savait bien que son assentiment était là. Mais elle ne pouvait s'empêcher de refréner leurs ardeurs. Vieille habitude. On ne se refait pas.

- Bon, d'accord. Mais je vous préviens, ce n'est pas moi qui passe au ministère pour le leur dire. J'enverrai un parchemin.

Elle se leva pour aller chercher de quoi fêter leur choix. Dans le canapé, Harry et Ginny ne purent retenir leurs rires. Une fois sortie du salon, Hermione sourit. C'était une bonne idée. Elle le savait. Lorsqu'elle revint, elle leur répliqua :

- Oh ça va ! Tenez, fit-elle en décapsulant des bières d'un coup de baguette. À nous.

- À nous ! S'exclamèrent les deux autres, faisant s'entrechoquer leurs bouteilles, en guise de réponse.