Titre : Alliés

Auteur : Syhdaal

Genre : Shonen ai

Base : Weiss Kreuz

Couples : Brad x Schu… Et Yohji (si vous êtes sages)… Et plein d'autres choses mais j'avoue qu'il va me falloir du temps pour mettre ça en place...

Disclaimer : Non, aucun de ces persos ne m'appartient (quel dommage…), enfin tout le monde le sait hein ! Je m'en sers juste de façon éhontée pour satisfaire mes délires de malade mentale.

Wow. Chapitre 17. ENFIN !

J'ai officiellement dépassé mon record de chap' sur une fanfiction. Ah, j'suis fière de moi ! Bon, fondamentalement, c'est la plus longue depuis un certain temps, Meilleurs ennemis avait des chapitres beaucoup plus lights, à tout point de vue d'ailleurs.

Non, je plaisante, je ne suis pas vraiment fière de mes deux derniers chapitres qui, il faut le dire, manquent cruellement de rebondissements. Ah, un peu d'action que diable, on s'ennuie là (dit-elle alors que c'est elle qui a le clavier) !

Ca tombe bien, celui-là devrait remédier (un peu) à l'inertie des deux derniers chapitres. Vous êtes toujours intéressés ?

– Blablabla. : Conversations téléphoniques


Alliés

Chapitre 17

Crawford était de corvée de repas en compagnie d'Aya ce jour-là. L'ambiance était silencieuse, pour ne pas dire glaciale. Aya était plongé dans le silence depuis plusieurs jours. La révélation sur la mort de Keï l'avait plus secoué que ce qu'il n'avait bien voulu admettre et il avait beau retourner le problème dans tous les sens, il n'arrivait pas à se défaire de sa culpabilité.

Il était persuadé que c'était de leur faute si le garçonnet était mort. Il en avait longuement parlé avec Yohji la veille lors d'une pause cigarette discrète au fond du jardin avec Loulou pour seul témoin. Le chien les avait suivis pour sa promenade du soir, trop heureux de se rouler dans l'herbe à leurs côtés. Ignorant tout du ton grave de la conversation à voix basse qui avait cours au dessus de ses oreilles pointues.

– Il a encore maigri.

– Ouais, j'ai remarqué. J'ai essayé d'aborder le sujet, il n'a rien voulu savoir. Même Nagi a essayé de lui en toucher un mot, c'est dire.

Aya acquiesça d'un hochement de tête, la mine sombre. Nagi ne parlait pas pour ne rien dire. Et Nagi n'abordait certainement pas des sujets aussi tabous que celui-ci pour le plaisir. Mais Ken lui avait demandé s'il pouvait tâter le terrain de ce côté-là pour savoir ce qu'il se passait dans la tête du petit blond.

« Ca va, je suis juste fatigué. »

Sauf qu'il avait l'air d'être de moins en moins fatigué ces derniers temps, justement. Schuldig n'avait rien perçu d'alarmant dans les pensées en filigrane du jeune tireur d'élite des Weiss. A croire qu'il allait parfaitement bien. Qu'il allait même mieux.

– C'est un sursaut, avait déclaré Ken interrogé à ce sujet. Pour le moment, il va un peu mieux jusqu'à ce qu'il s'effondre pour de bon. C'est juste une question de temps.

Le brun avait dit ça d'un air un peu résigné. Il savait que ça finirait par arriver, c'était physique. Aya n'avait pas insisté mais ressassait tout de même les paroles de ses équipiers en boucle, cherchant une solution au problème. Une solution pour le guérir avant qu'il ne lâche tout à fait prise. C'était ce qu'ils avaient le plus craint depuis le début, et c'était en train de se produire. Omi avait perdu espoir.

– Tout va bien ?

Aya sursauta, brusquement ramené à la réalité par la voix basse de Crawford. L'Américain lui dédia un petit sourire pour le détendre.

– Tu as l'air inquiet.

Aya soupira bruyamment.

– Un peu.

– Pour le moment, on ne peut rien faire pour lui.

– Tu as vu quelque chose ?

– Je ne l'ai pas vu décéder dans les prochains jours, si c'est ta question.

Aya soupira de nouveau et jeta son couteau sur la table d'un air exaspéré.

– A croire qu'il n'y a pas de solution. Il n'y a rien à faire.

Crawford arqua un sourcil devant son énervement peu habituel. Il prit place sur la chaise près de lui.

– Tu as essayé de lui parler ?

– Il ne veut rien entendre, renifla Aya avec agacement. Ken a essayé, Yohji a essayé. Même Nagi a essayé. Il n'y a rien à faire.

Crawford examina un peu le leader des Weiss qui semblait bien plus préoccupé qu'il ne voulait bien le laisser croire.

– On est en train de le perdre… Murmura le rouquin tout bas.

Dans un geste affectueux, Brad effleura ses mains aux doigts enlacés. Aya serrait ses mains si fort que ça devait lui faire mal.

– Ca va aller.

Aya eut un petit rire cassant.

– Tu pourrais le jurer ?

– Non. Je ne peux pas.

« Depression. » La quatrième étape.

Aya avait peur, il était angoissé surtout, très abattu. Il allait se relever quand Farfarello entra dans la cuisine, embrassant la scène du regard. Son regard doré se posa sur Crawford, les sourcils froncés. Brad lui renvoya un regard placide et se releva pour retourner à ses casseroles sans plus lui prêter attention. Farfarello fit quelques pas pour s'approcher d'Aya et se pencha sur lui pour l'examiner de plus près, remarquant les yeux baissés, les épaules tombantes et le petit soupir silencieux qui souleva discrètement ses épaules une fois seul à la table. Il avait l'air découragé. Le rouquin releva la tête pour l'interroger du regard, confirmant les suspicions de l'Irlandais. Il tendit la main pour effleurer son visage et s'assurer qu'il n'avait pas fièvre au passage. Ses yeux brillaient beaucoup, comme s'il était souffrant. Aya s'ébroua doucement et lui fit un petit geste de la main pour lui signifier qu'il allait bien. Jei saisit le message et allait se détourner mais Aya se leva pour l'intercepter d'une simple pression sur le bras.

– Ca va ?

Farfarello sembla étudier la question puis haussa les épaules en silence, inclinant légèrement la tête sur la gauche.

– Hm.

Aya hocha la tête et le laissa rejoindre le salon pendant que lui-même se remettait aux fourneaux. Crawford lui glissa un petit regard en coin.

– Quoi ? Fit Aya en se sentant bizarrement examiné sous le regard brun de l'Américain.

– Il t'a répondu ? demanda-t-il, amusé.

Aya haussa les épaules.

– Il a l'air un peu tendu en ce moment.

Crawford lui jeta un rapide coup d'œil. Ainsi, il avait remarqué un changement de l'attitude de leur psychopathe[S1] alors qu'eux-mêmes peinaient encore à reconnaître certaines émotions chez lui. Intéressant.

Aya de son côté ne s'étendit pas sur le sujet. Il avait remarqué la tension dans les épaules larges de Farfarello et ses muscles un peu crispés ces derniers jours. Ken aussi avait relevé les petits signes d'énervement du Berserker qui commençait à ne plus supporter l'enfermement… Comme chacun d'eux. Yohji était devenu un peu plus tendu dernièrement et l'agitation gagnait les rangs. Crawford songea qu'il aurait intérêt à organiser une sortie bientôt pour évacuer un peu la vapeur avant que la cocotte minute ne lui explose au visage…

Il chassa ses pensées et se concentra sur sa viande qui commençait à sentir le brûlé et qu'il sauva de justesse. Voilà ce qu'on gagnait à rêvasser au lieu de préparer correctement le dîner. Et c'était important, la bouffe dans une maison de huit garçons en pleine forme (ou presque) : le nerf de la guerre !

A la fin du repas, Yohji échangea un regard avec Aya avant de reporter son attention sur Omi dont l'assiette était pour ainsi dire intacte. Quoique ce n'était pas pour les trois petits pois qui se battaient en duel dans son assiette…

– Omi, tu n'as rien mangé, observa Yohji de sa voix la plus douce en espérant prendre le garçon par les sentiments.

– Je n'ai pas trop faim… Eluda le petit blond, sachant qu'il couperait court à la conversation.

Nagi observait l'échange d'un regard acéré. Ca l'énervait. Pourquoi marchaient-ils tous sur des œufs autour de lui alors qu'il avait visiblement besoin d'un bon coup de pied au cul ? Ou d'une paire de claques retentissantes, ça le ferait redescendre sur terre, le chaton ! Avec un soupir, il reporta son attention sur sa propre assiette, chipotant un peu ses légumes. Il mangeait un peu plus que ça d'habitude car sa télékinésie lui réclamait une énorme quantité d'énergie, que ce soit à l'utilisation ou pour la contrôler au quotidien. Ken finissait lui aussi péniblement sa ration, un peu nauséeux depuis le matin. Nagi l'avait fait travailler dur toute la journée et sa fatigue le rattrapait. Nul doute qu'il irait s'effondrer dans le canapé une fois que le repas serait terminé. Farfarello avait déjà plus ou moins quitté la table et piétinait dans le séjour sans but. Schuldig s'était accoudé à un rebord de fenêtre pour fumer sa traditionnelle cigarette, regardant l'horizon s'assombrir peu à peu. Yohji s'installa près de lui et ils partagèrent un petit rire à propos d'une chose que Schu venait de dire. Nagi sentit un sourire étirer ses lèvres. Il avait toujours pensé que Brad et Schu étaient faits l'un pour l'autre. L'arrivée de Yohji avait un peu chamboulé tout ça… Mais malgré quelques petits accrochages et le fait que ce soit pour le moins inhabituel, ça avait l'air de bien se passer. Schuldig était toujours collé à lui et quant à Brad… C'était bon de le voir avec une autre expression que de l'inquiétude ou de la culpabilité sur le visage. Nagi s'arracha à ses pensées pour voir Farfarello sortir de la pièce sans mot dire, avec sa discrétion habituelle. Ken lui emboîta le pas en silence au bout de quelques minutes. Ils allaient sans doute faire quelques pas dans le jardin voire même improviser quelques passes avec le ballon que Ken avait toujours à portée de main. Soupirant, Nagi reporta son attention sur Omi qui dessinait des formes bizarres dans son assiette avec son couteau. Se sentant observé, le petit blond leva la tête pour rencontrer son regard bleu dans lequel il lui sembla déceler une pointe de reproche.

– Quoi ?

Nagi soupira.

– T'aime pas ? T'as rien mangé, observa-t-il en jouant les ingénus.

– Bof, ça me tente pas trop…

– Ca te dit pas une glace au citron ?

Un sourire doux ourla les lèvres du blond. Au moins, Nagi n'essayait pas de l'enfoncer, c'était bon à savoir.

De l'autre côté du couloir, Ken avait suivi Farfarello jusqu'au sous-sol, contrairement à ce que croyaient les autres… Farfie était entré dans sa cellule et s'était laissé tomber sur le lit, la tête entre les mains.

– Farfie…

– Remonte, Ken.

Ca ressemblait plus à un ordre qu'à une demande, mais la voix de Jei était basse et fatiguée.

– T'as pas l'air bien depuis quelques jours, fit le brun en approchant un peu mais en gardant ses distances tout de même.

Il n'était pas dans sa chambre ou celle de Farfarello. Cette pièce était son domaine exclusif et personne à part les membres de Schwarz n'y pénétraient jamais. Farfarello noua ses mains derrière son cou et se redressa, soufflant en renversant sa tête en arrière dans l'espoir de soulager la tension qui irradiait ses épaules. Il était terriblement crispé, Ken le voyait d'ici.

– J'ai besoin…

– D'être seul, devina Ken.

Il hésita un instant puis s'approcha de l'autre garçon, se tenant debout devant lui.

– Tu as des couteaux ici, hm ?

Farfarello soutint son regard mais ne répondit pas.

– Je vois…

Jei tendit la main pour attraper la sienne.

– Tu dois comprendre… Commença-t-il lentement.

– Je veux pas que tu te fasses du mal.

Jei laissa un soupir franchir ses lèvres.

– Va te coucher.

– Je veux qu'on en parle.

– Il n'y a rien à dire.

– S'il te plait.

– Demain.

« Si ça va mieux. »

Voyant qu'il n'en tirerait rien de plus ce soir (et il avait déjà obtenu beaucoup), Ken comprit qu'il était temps de le laisser seul. Si Jei choisissait de s'isoler, il n'avait normalement pas le droit de l'en empêcher. C'était un accord tacite entre eux. Laisser faire. Ne pas demander. Evaluer les dégâts. Réparer.

Sauf que Ken en avait marre de le voir ré-émerger du sous-sol avec des estafilades de vingt centimètres de long sur les bras et du sang plein les vêtements. C'était arrivé quelques fois déjà auparavant, et chaque fois, il était resté plusieurs jours en bas, ne tolérant que Brad et Schuldig dans son périmètre immédiat. Il y avait des règles dans ces cas là. Les autres n'étaient pas censés intervenir, mais certains n'en faisaient qu'à leur tête…

– Okay… A demain, alors ?

– Hm. Night, Ken.

– Essaye de dormir, okay ? Demanda Ken en quittant sa pièce sécurisée avec un dernier regard.

Farfarello compta ses pas jusqu'à ce qu'il soit remonté au rez-de-chaussée et soupira en entendant la porte se refermer derrière lui.

Ca allait être une longue nuit.

######

La maison était plutôt calme en cet après-midi pluvieux mais pendant qu'Aya et Omi étaient cloîtrés dans leurs chambres et Farfarello dans son sous-sol, les autres se préparaient pour une petite sortie à l'extérieur. Enfin, ils aidaient Crawford et Nagi à se préparer. Les deux Schwarz devaient partir en ville pour ravitailler un peu la maison, plus ou moins déguisés pour l'occasion. C'était la règle : ils évitaient les sorties au maximum mais parfois, il fallait quand même mettre le nez dehors. Et la règle d'or pour passer inaperçu selon Schuldig : être le plus voyant possible tout en se fondant dans la masse. Sauf que l'application de ce crédo n'était pas des plus faciles…

– C'est la honte, avait gémit Nagi, comme à chaque fois qu'il devait se grimer pour une sortie.

– Et je doute franchement que ça nous aide à être discrets ! Rajouta-t-il en grognant.

– Tu m'as regardé ? Fit Brad en réajustant rapidement ses habits.

Ken et Schuldig avaient pouffé de rire. Il leur était rarement donné de voir Brad Crawford dans une telle mise. Oh, et ils avaient bien sûr pris plein de photos pour un futur chantage, juste au cas où... Jean baggy hyper lâche, plusieurs couches de tee-shirt avec un sweat à capuche trop large jeté sur les épaules, lentilles de couleur bleue et cheveux noirs en bataille sous la casquette.

– Ouais mais toi, même un sac poubelle ça t'irait, rétorqua l'adolescent en provoquant un fou-rire chez Yohji pendant que Schu se contentait de fignoler quelques détails en muselant son hilarité tant bien que mal.

– Pis au moins, t'as juste l'air d'un adolescent attardé, moi je ressemble à… J'sais même pas !

– Il a pas tout à fait tort, tu fais jeunot, observa Yohji en lui tendant les clefs de la petite voiture rouge qui les attendaient dehors et de l'argent.

– Oh, pitié, gémit Brad en empochant le trousseau de clefs.

– Je ressemble à une fille ! Se désespéra Nagi, en se réjouissant qu'au moins, Omi ne soit pas là pour voir ça.

Ken l'aida à enfiler quelques breloques autour de ses poignets pour compléter le déguisement, relativement convaincant. On ne pouvait pas vraiment lui donner d'âge certain et ses vêtements accentuaient l'ambigüité quant à son genre. Ils étaient restés dans les vêtements amples pour Nagi qui traînait derrière son « grand frère » en jean large et tee-shirts superposés hyper bariolés… Avec des lentilles violettes, histoire d'être raccord avec le look technicolor.

– Nan mais vous m'avez regardé, c'est pas un tee-shirt, c'est l'drapeau de la gay pride ! Geignit l'adolescent d'un air pitoyable.

Brad, Ken, Yohji et Schuldig éclatèrent d'un rire tonitruant. Qui aurait pu croire que Nagi soit aussi chouineur dès qu'il s'agissait de parler chiffons ?

– T'as pas du noir, plutôt ?

– Non, pas de noir ! S'exclama Yohji en ravalant une brusque salve de rire qui menaçait de lui échapper.

– Ca te va très bien les couleurs de l'arc-en-ciel, mon p'tit chat ! Rassura Schuldig.

– Surtout le rose fluo, renchérit Ken.

Les yeux à présent mauves de Nagi passèrent sur les quatre adultes, une lueur de vengeance dansant au fond de ses prunelles. Oh, ils savaient qu'ils le paieraient, mais pour une fois, c'était bon de pouvoir taquiner un peu le garçon d'habitude si taciturne.

– Vous me le paierez.

– Oh, te plains pas, on aurait pu te mettre une minijupe aussi.

Nagi pâlit mortellement.

– Vous auriez pas fait ça ?!

Et finalement, après moult tergiversations et autres pinailleries sur leurs tenues, Crawford et Nagi prirent la route après s'être armés de courage et de patience, sachant qu'ils en avaient au moins pour la journée. Les trois autres les avaient regardés partir avec un sourire amusé en spéculant sur les possibilités que l'un ou l'autre se fasse draguer au supermarché entre le rayon légumes frais et hygiène dentaire. Yohji leur fit ensuite part de son intention de monter discuter un peu avec Omi, cloué au lit depuis le matin.

– Tu crois pouvoir en tirer quelque chose ?

– Je ne sais pas. On verra.

– Je passe mon tour, déclara Schuldig. Il a pas besoin de se sentir fliqué.

Ken acquiesça.

– Idem pour moi. Et je suis un peu fatigué…

– C'est vrai que t'as l'air naze. Monte t'allonger un peu, suggéra le télépathe en scrutant son visage d'un peu plus près pour y relever des signes de fatigue.

Ken sembla hésiter, mais il n'avait pas vraiment le choix. Yohji et Schu ne lui en laisseraient pas l'occasion, aussi il s'excusa avec un mince sourire pour regagner sa chambre et s'effondrer sur son lit avec des écouteurs diffusant de la musique en sourdine. Schuldig regarda ensuite Yohji charger un plateau de nourriture.

– Souhaite-moi bonne chance ! Lança le grand blond avant d'entamer la montée au deuxième étage.

– De la chance ou un miracle ? Répondit Schuldig avec un petit rire.

Il savait bien que Yohji ne tirerait rien du gamin, mais il voulait quand même essayer. Il ne pouvait pas lui dire qu'il était perdu, parce que ce n'était pas vrai. Il ne l'était pas encore… Pas tout à fait.

Schu s'installa devant la télévision avec un soupir. Enfin seul ! Il lança un bon vieux film d'action. Le genre qu'il regardait normalement avec Nagi roulé en boule sous une couverture à l'autre bout du canapé. Et invariablement, Nagi se rapprochait pour finir à moitié affalé sur lui, prétextant que ses cuisses faisaient un meilleur oreiller que les coussins du sofa pendant que Brad partageait son attention entre l'action à l'écran et son ordinateur portable. Quant à Farfie… Il aurait sans doute été en train de bidouiller des objets tranchants, jusqu'à ce qu'il se coupe effectivement et que Brad et Nagi ne se mettent à lui hurler dessus.

Ah, ça lui manquait ! Enfin, la vie avec les Weiss n'était pas désagréable…

######

La lame étincelante glissa avec facilité sur la peau pâle de la face interne de son avant-bras, s'enfonçant dans la chair tendre avec une aisance surprenante. Le sang rouge vif jaillit de la plaie, souillant sa peau d'une blancheur d'albâtre dans un contraste si beau qu'il en était douloureux.

Puis il recommença, encore et encore, jusqu'à ce que la peau blanche de ses bras soit devenue rouge de sang, que le liquide écarlate à l'odeur cuivrée se répande peu à peu autour de lui en une sinistre flaque de vie perdue.

Il se sentait si bien, apaisé. Il n'avait plus froid. Il n'avait même plus mal.

Soulagé.

La porte s'ouvrit, quelqu'un entra, criant son nom d'un ton paniqué. Il ne vit pas qui c'était. Il venait de basculer, se noyant dans une inconscience liquide et bienfaisante.

Il l'accueillit à bras ouverts.

Ca faisait trop longtemps.

######

De son côté, Yohji débarquait dans la chambre d'Omi avec la ferme intention de lui faire avaler quelque chose. Il s'était armé d'un plateau couvert de nourriture variée, n'oubliant pas les friandises dont les gamins faisaient généralement leur repas préféré.

– Bon mon p'tit loup, faut qu'on parle !

– Yohji-kun ? Mais c'est quoi tout ça ? S'exclama le blondinet d'un air effaré.

– Ben je me suis dit que tu devais avoir faim, fit-il sans avoir l'air d'y toucher.

– Hm…

– Allez, Omi. S'il te plait.

– J'ai pas envie.

Yohji posa le plateau accusateur sur le bureau du garçon et se tourna vers lui avec un air sérieux.

– Tu veux pas m'expliquer ? Me parler ?

– Te parler de quoi ? Ca va.

– Plus tu le dis et moins ça va, justement.

– Yohji, je suis fatigué.

– C'est un peu éculé comme excuse, tu trouves pas ?

– J'ai mal, Yohji, d'accord ? J'ai mal.

L'aîné poussa un petit soupir et fourragea dans ses cheveux ondulés, les emmêlant un peu plus.

– Je sais bien. Qu'est-ce qu'on fait ?

Omi le dévisagea un moment, laissant ses yeux d'un bleu lumineux s'ancrer dans les siens.

– J'aurai espéré que tu aurais quelque chose à me proposer.

– Nan Omi. J'ai rien. Pas le début d'un indice, d'une solution.

– Je vais mourir.

Yohji souffla doucement.

« Sans doute ».

– Non. Pas encore. T'es pas mort.

– Ca me bouffe Yohtan. Quoique ce soit, ça me bouffe. Et Ken va suivre le même chemin.

– Il tient mieux la forme que toi, souligna le grand blond.

– Il donne bien le change.

Yohji resta une seconde interdit devant sa déclaration. Avait-il bien compris ?

– Pardon ?

– Tu as bien enten…

Omi s'arrêta brusquement dans sa conversation, tournant vivement la tête sur la droite. Yohji suivit son regard, il n'y avait personne, bien sûr. Lorsque le petit blond rencontra de nouveau son regard, il semblait effrayé.

– Aya a des problèmes, dit-il avec une peur certaine dans la voix.

– Quoi ?

– Aya a des problèmes, répéta Omi avec plus d'insistance. La salle de bain, dépêche-toi !

Yohji était déjà debout et courait hors de la chambre en lui criant de ne pas bouger, appelant mentalement Schuldig à l'aide. Si Omi le disait, il y avait de fortes chances pour qu'Aya ait vraiment des problèmes.

######

Schuldig dévala les escaliers à perdre haleine, se ruant au sous-sol pour trouver Farfarello. Dans sa cellule, le seul lieu qui lui appartenait, auquel il appartenait, cet endroit sombre où il n'y avait personne pour le voir ou le juger pendant qu'il s'infligeait ses éternelles punitions, lacérant sa chair, porté par l'espoir délirant de sentir.

De ressentir.

Quelque chose, n'importe quoi. Douleur, plaisir, colère, haine, quelle importance ?

La souffrance qui serrait son cœur, elle, était bien réelle.

Des pas précipités descendaient vers lui, il les ignora. Lorsque la porte blindée de sa cellule s'ouvrit à la volée, claquant avec force contre le mur, il jeta un coup d'œil furieux vers la personne qui avait osé le déranger.

– Farfie arrête !

Schuldig se précipita vers lui, lui arrachant son couteau et le jetant le plus loin possible. Les lèvres de Farfarello se retroussèrent sur ses dents en grondement quasi animal.

– Quoi ? Aboya-t-il, tremblant de rage, si terrifiant dans sa colère que Schuldig fit un petit bond en arrière de peur de se faire frapper.

Il était assez rapide pour lui échapper en cas de crise, mais ça ne voulait pas dire qu'il voulait tenter le diable.

– C'est Aya ! Il se coupe ! Tu dois t'arrêter, il va se tuer ! Cria le roux au bord de l'hystérie.

Farfarello marqua un temps d'arrêt d'une seconde, le temps que son esprit analyse les mots précipités du télépathe paniqué.

– Où est-il ? Tonna l'Irlandais avec une autorité écrasante.

– La salle de bain, au premier !

Schuldig avait à peine finit de prononcer le mot « bain » que Farfarello était déjà en train de gravir les escaliers quatre à quatre pour se ruer au premier étage, là où Aya se vidait de son sang dans les bras de Yohji. Schuldig le talonnait de près mais il fut le plus rapide, entrant dans la pièce où Aya s'était ouvert les poignets à coups de lame de rasoir.

Le jeune homme était là, les yeux révulsés et pâle comme la mort, la respiration saccadée, couvert du sang qu'il avait répandu partout. Yohji l'avait pris dans ses bras, au bord des larmes, confectionnant des pansements de fortune pour stopper l'hémorragie, le sang qui continuait de couler des entailles profondes de ses bras blancs. Ken était là aussi, à genoux, effondré, enserrant les poignets de son ami avec des bandages en cherchant désespérément une trace de son pouls qui faiblissait, appelant Aya... Ran pour qu'il leur donne signe de vie.

Farfarello se rua à leurs côtés, tombant au sol pour juger de l'ampleur des dégâts. Il entendit vaguement quelque chose concernant ses propres blessures mais il les ignora.

C'était grave.

Il avait enfoncé la lame très profondément, trop profondément. Ce n'était pas qu'une simple lacération mais une véritable plaie béante. Il attrapa Aya par les épaules, le secoua un peu en l'appelant d'une voix forte, oubliant que son propre sang coulait le long de ses bras. Ca devrait attendre.

– Ran ! Ran ! Réveille-toi !

Il se tourna vers Schuldig pour lui crier de le ramener. De ramener son esprit. Le télépathe s'exécuta, cherchant l'esprit d'Aya, sa conscience qui s'enfonçait un peu plus dans un coma irrésistible. Soudain Aya hoqueta, ses yeux violets roulant dans leurs orbites. Farfarello le serra contre lui en l'appelant : il avait froid. Ken et Yohji avaient réussi à nouer des bandages et créer des points de compression suffisants sur les mutilations pour arrêter le sang.

– Ran tu m'entends ?!

– … Ha…

Le rouquin émergea avec souffrance et difficultés de son sommeil, menaçant d'y replonger à tout moment, incapable de résister à l'épuisement qui l'emportait. Schuldig s'était laissé aller au sol derrière lui, ses mains sur le front de Aya pour le maintenir en éveil aussi longtemps que cela lui était possible. Les yeux mauves étaient vitreux mais remplis de larmes. Ses lèvres remuèrent en silence et Farfarello se pencha sur lui pour comprendre.

– Il a mal, transmis Schuldig en grinçant des dents, ses yeux fermés, le visage tendu par l'effort.

– On ne peut rien lui donner, dans son état, ça le tuerait, dit Yohji en déposant une couverture sur le corps de Aya qui perdait peu à peu sa chaleur.

Il en glissa deux autres, plus épaisses, sous son corps inanimé avec l'aide de Ken pour l'installer au mieux et stabiliser sa température.

– Par pitié allez chercher Crawford, je n'en peux plus ! S'exclama brusquement Schuldig au bord de l'épuisement.

Schuldig luttait pour maintenir en éveil l'esprit d'Aya alors que son corps ne demandait que le sommeil, et la souffrance qu'il percevait par le biais de son empathie personnelle était presque insupportable. Les pensées tourmentées de Yohji et Ken ajoutées au cocktail n'aidaient pas. Les deux Weiss échangèrent un regard effrayé. Si Schuldig ne parvenait pas à le maintenir éveillé, ils le perdraient peut-être à jamais.

– On sort, trancha Ken pendant qu'il s'assurait une dernière fois avec Yohji de la tenue des bandages qu'ils avaient mis en place avant de quitter la pièce ensemble.

Une fois hors de la salle de bain, le brun sortit son téléphone portable, composant rapidement un numéro : Yohji reconnu celui de Crawford. Ils avaient tous changé de téléphones mobiles afin de semer Kritiker et ne laissaient traîner leurs numéros nulle part : l'apprentissage par cœur avait donc été de mise. Le leader des Schwarz décrocha à la première sonnerie :

– Que se passe-t-il ?

– Aya est en train de mourir ! S'écria le garçon dans le combiné, rattrapé par sa panique.

– Je serai là dans cinq minutes. Qui est avec lui ?

– Farf, et Schuldig s'épuise.

– J'arrive.

La communication fut coupée. Crawford était très calme, comme toujours, faisant preuve d'une impressionnante maîtrise de lui-même alors que la situation était presque désespérée. Sans doute avait-il déjà une idée de la scène tragique qui avait pris place à la maison pendant son absence pour être si tôt sur le chemin du retour. Yohji enroula un bras autour des épaules tendues de Ken. Lui-même tremblait légèrement. Ils s'éloignèrent un peu de la salle de bain, restant à portée de voix mais suffisamment loin pour ne pas trop perturber la télépathie de Schuldig.

Cinq minutes plus tard, la porte d'entrée claquait, des bruits de course résonnaient dans les escaliers qui montaient au premier et Crawford fit enfin son apparition, Nagi sur ses talons.

– Où sont-ils ?! S'exclama-t-il.

Yohji désigna la salle d'eau du fond du couloir, celle généralement utilisée par Aya, Ken et Farfarello à l'occasion. Crawford ouvrit la porte à la volée, embrassant la scène inquiétante du regard. Aya était à peine conscient, pris de spasmes nerveux et des bandes blanches teintées de sang comprimaient ses avant-bras.

Schuldig était assis sur ses talons derrière le jeune homme. Il avait pris sa tête sur ses genoux et ses mains étaient posées de part et d'autre de son visage jouant le double rôle d'immobiliser sa tête et de garder un contact physique direct avec lui pour maintenir sa conscience à la surface.

Farfarello était là aussi, à genoux près d'Aya, tentant de soigner les blessures avec ce qu'il avait à sa disposition, de gagner du temps en attendant que Crawford fasse son entrée. Aya avait été installé sur une couverture pour ne pas reposer sur le carrelage froid de la salle de bain et une autre recouvrait son corps pour lui permettre de conserver un maximum de chaleur corporelle. Les garçons avaient fait ce qu'ils pouvaient mais ce qu'il fallait.

– Brad…

La voix faible de Schuldig lui fit lever les yeux. Le télépathe était en train de sombrer dans l'épuisement.

– Ca va aller Schuldig. Concentre-toi, force-le à rester éveillé.

– Je n'y arriverai plus longtemps, gémit le rouquin.

– Essaye s'il te plait.

Brad ne disait presque jamais « s'il te plait ». Il y avait péril en la demeure. Schuldig mobilisa toute l'énergie qui lui restait pour maintenir Aya hors du sommeil, sachant qu'il ne lui restait pas beaucoup de temps.

– Il a perdu beaucoup ?

La question s'adressait à Farfarello.

– Plus d'un litre, évalua Farfarello d'un œil aguerri.

Crawford avait eu la même impression. Ca faisait beaucoup[S2] , même pour un jeune homme de vingt ans en bonne santé. Et le fait que Aya n'ait jamais été très épais n'aidait pas ses pronostics mais il savait son cadet résistant et suffisamment accroché à la vie pour lutter contre les faiblesses de son corps.

Crawford inspira profondément et ordonna aux garçons qui étaient restés dehors de lui apporter la trousse de soins qu'ils conservaient pour les missions. Yohji partit en courant pour récupérer ce qu'on lui avait demandé pendant que Ken et Nagi étaient envoyés dans l'autre salle de bain pour faire une razzia sur tous les produits de soins qu'ils pouvaient trouver : pansements, bandages, gaze, désinfectant…

Lorsque Crawford eut réuni tout ce dont il avait besoin, il décida de se débarrasser des garçons pour ne pas qu'ils louvoient derrière la porte le temps qu'il dispense des soins plus poussés à Aya.

Derrière lui, un gémissement s'éleva. Schuldig venait de perdre la partie, incapable de poursuivre ses efforts plus longtemps. Crawford enjamba Aya et souleva le télépathe par le bras, suscitant un cri de protestation douloureuse. Inutile de s'encombrer d'une personne superflue pour l'heure et qui leur demanderait bientôt une attention médicale s'il le forçait à dépasser ses limites.

Schuldig atterrit finalement dans les bras de la personne la plus proche de la porte. Yohji soutint avec effort le télépathe qui peinait à tenir debout : il n'arrivait même plus à se déplacer seul tant son effort psychique l'avait vidé de ses forces. Ken se plaça de l'autre côté du roux pour aider Yohji à le soutenir, glissant son épaule sous le bras de Schuldig avant qu'il ne s'effondre tout à fait.

– Allez le coucher, il faut qu'il récupère. Omi a peut-être besoin de quelque chose, allez-y.

Nagi acquiesça, sachant qu'il serait de son devoir d'aller rassurer le cadet des Weiss quand Yohji et Ken passerait les prochaines heures à aller et venir entre la salle de bain où Aya se vidait de son sang et la chambre de Schuldig pour s'assurer qu'il ne tombait pas malade après être arrivé à un tel stade d'épuisement.

– Mais…

– Ca va aller, affirma Crawford avant de leur fermer la porte au nez.

– Il dit vrai, marmonna Schuldig, appuyé contre les deux seuls Weiss encore debout dans la maison.

– Bon… Allez Kenken, on l'emmène dans sa chambre.

Nagi prit le chemin du deuxième étage, l'air préoccupé. Omi devait être mort d'inquiétude là-haut, cloîtré dans sa chambre du second. Sans doute était-il déjà au courant. Il avait cru comprendre que c'était le cadet des Weiss qui avait averti Yohji du drame qui se jouait un étage plus bas. Le trio fit son chemin jusqu'à la chambre de Crawford où ils couchèrent le télépathe qui sombra rapidement dans un sommeil où tous ses rêves furent teintés de rouge et de blanc.

– Il est brûlant, informa Ken en passant sa main sur le front pâle du télépathe qui s'enfonçait un peu plus dans l'inconscience.

– Il risque de faire une grosse poussée de fièvre, grogna Yohji en tirant les rideaux pour plonger la pièce impeccable dans la pénombre. On gardera un œil sur lui, au cas où.

– D'accord.

– Ne t'inquiète pas, il s'en remettra. Il est costaud notre Aya-kun, tenta de rassurer Yohji, essayant avant tout de se convaincre lui-même.

– Crawford avait raison quand il disait qu'on n'y survivrait peut-être pas…

Yohji jeta au brun un regard éloquent. Lui non plus n'était pas sûr des chances de survie de Aya, mais Crawford avait dit qu'il ne mourrait pas et Schuldig avait confirmé, signe que Brad ne leur avait pas menti.

Ils n'avaient plus qu'à attendre. Nagi avait disparu à l'étage, sans doute pour rapporter des nouvelles à Omi et lui tenir compagnie pour le moment.

Ken et Yohji s'installèrent sur le sol et patientèrent en silence pendant ce qui leur semblait être une éternité.

Parfois des gémissements leur provenaient de la salle de bain où Crawford et Farfarello s'étaient enfermés avec Aya. Puis ils entendaient vaguement la voix de basse de Brad, donnant probablement des directives à son coéquipier.

Ils allaient de temps à autres vérifier que Schuldig et Omi allaient bien.

Et ils attendaient[S3] .

######

Aya s'éveilla avec difficulté. Son corps lui faisait mal, ses paupières étaient lourdes et ses yeux douloureux. Il inspira lentement, tentant de reprendre pied dans la réalité. Des choses lui échappaient. Il avait l'impression de s'éveiller d'un cauchemar atroce où il était couvert de sang. Il prit conscience qu'une main douce était posée sur son front, lui apportant un peu de fraîcheur. Qui était-ce ? Aya ? Impossible. Ken ou Yohji, alors ?

– Comment tu te sens ?

La voix basse lui fit tourner la tête sur la gauche. Crawford était là, assis à son chevet, comme un garde-malade. Il ouvrit la bouche pour parler mais avait la gorge affreusement sèche. L'Américain devina ses besoins et l'aida à se redresser avec précaution dans son lit pour ensuite porter un verre d'eau à ses lèvres. Il avala quelques gorgées d'eau fraîche puis par réflexe, il allait prendre le verre mais la main de Brad immobilisa ses poignets.

– Non.

Ce simple mot provoqua chez lui une peur presque irraisonnée mais il tenta de garder son calme. Qu'est-ce qui aurait pu l'effrayer ? Pourquoi le ton de Crawford suscitait chez lui une telle panique ? Son cœur battait sourdement contre ses côtes. S'il ne se calmait pas, il n'allait pas tarder à suffoquer.

– Qu'est-ce qu'il y a ? Murmura-t-il, enroué, pressentant quelque chose de grave.

– Tu ne te souviens pas ?

– De quoi ? De quoi je devrais me souvenir ? Dis-moi !

– Reste calme, Aya. Tu ne dois pas t'affoler. Ca fait trois jours que tu dors. Tu as canalisé les émotions de Farfarello pendant qu'il se coupait.

Aya baissa lentement les yeux sur ses mains, effrayé de ce qu'il allait découvrir. Ses poignets et ses avant-bras étaient couverts de bandages et de pansements. Ici et là, il pouvait voir des points de suture. Qu'avait-il fait ? Il ne se souvenait pas, sa mémoire était vide. Paniqué, il releva les yeux sur Crawford qui conservait un calme olympien.

– Ne t'inquiète pas. Nous sommes intervenus à temps.

– Qu'est-ce que j'ai fait ? Crawford, qu'est-ce que j'ai fait ?

Sa voix lui parut glisser un peu trop vers les aigus, signe qu'il était proche de la panique.

– Tu t'es coupé. Très profondément.

– Je me suis ouvert les veines ? Balbutia-t-il, incrédule.

– Pas exactement. Tu as reproduit les mêmes gestes que Farfarello.

– Et lui ? Il n'a rien ?

– Non. Farfarello a une résistance physique qui va au-delà des capacités humaines normales. Il pourrait perdre plus de deux litres de sang et survivre même sans attention médicale immédiate. Ce n'est pas ton cas.

Aya se laissa retomber contre son oreiller en soufflant, portant ses mains à son visage. Il n'avait pas vraiment mal mais il sentait que sa peau le tirait à cause des agrafes. C'était du délire. Il n'en avait aucun souvenir. Il se souvenait juste de tout ce liquide rouge… Du sang ? Fermant les yeux, il mobilisa tous ses souvenirs. Cherchant désespérément à se rappeler ce qui s'était passé. Il se heurta juste à un vague brouillard, quelques impressions bizarres mais c'était tout. Comme des photographies brouillées.

– Ne te force pas, Aya.

Aya soupira bruyamment, passant encore ses mains bandées sur son visage comme pour essayer de chasser ce qu'il venait d'apprendre.

– C'était grave ?

– Tu as perdu approximativement un litre de sang, peut-être plus. Tu vas mettre un certain temps à te remettre, mais ça ira.

– Transfusion ?

– Non. J'ai eu la confirmation[S4] que tu survivrais sans assistance hospitalière, aussi nous ne t'avons pas emmené à l'hôpital.

– Vous m'auriez emmené ?

– Je n'allais pas te laisser mourir sur le sol de la salle de bain.

Un court silence puis :

– Qui était là ?

– Omi a su avant les autres. Yohji et Ken t'ont sauvé la vie. Nous avons fait le reste avec Farfarello et Schuldig.

Aya mit un moment à digérer l'information, laissant ses yeux vagabonder sur son plafond blanc.

– Au final, seuls Omi et Nagi ont échappé au spectacle…

Crawford acquiesça en silence, se contentant d'attendre sa réaction. Car il pressentait bien qu'Aya allait très mal prendre ce qui s'était passé. Les cauchemars et les pensées des autres étaient une chose. Capter les émotions de Schuldig l'avait déjà mis dans une situation délicate vis-à-vis de Ken. Mais cette fois, les effets de son empathie avaient eu de graves conséquences, mettant sa vie en danger.

– N'y a-t-il aucun moyen pour limiter les dégâts ? Demanda-t-il tout bas.

– Il faut t'entraîner encore plus à protéger ton esprit. C'est long et douloureux. Nous pouvons t'apprendre, même si Schuldig est le mieux placé. Tous les Schwarz ont un bouclier mental.

– Il n'est pas inné ?

– Non. Nous avons développé ces barrières lors de notre passage à Rosenkreuz. Farfarello et moi-même disposons des plus puissants. Mais son cas est un peu particulier, il est incapable d'abaisser et de lever cette protection à sa guise.

– C'est pour ça que je ne l'entends pas normalement ?

Brad parut embarrassé.

– Oui. Seulement il semble que le bouclier ne tombe que lorsqu'il se mutile. Je n'ai pas d'explications à ça. Et le pire, j'avais exclu cette possibilité. Je suis navré.

Aya tourna un regard surpris vers le leader des Schwarz. Il semblait vraiment sincère.

– Tu n'es pas responsable.

– J'ai ma part de responsabilité dans ce fiasco, malheureusement.

« Encore » semblait dire sa voix grave.

– Ce n'est pas grave. Je suis vivant.

Crawford se permit un petit sourire.

– Oh, mais je ne te savais pas si optimiste. Le fait d'avoir échappé de peu à la mort, sans doute.

– Sans doute…

– Bien. Les autres trépignent d'impatience dans le couloir. Si tu te sens le courage de les recevoir…

– Oui. Merci Crawford.

Crawford acquiesça en remontant ses lunettes sur l'arrête de son nez du bout des doigts et se leva avec son élégance habituelle pour aller ouvrir la porte. Yohji et Ken entrèrent, prenant sa place au chevet du rouquin pendant que lui-même allait rejoindre Schuldig qui s'était difficilement remis du dernier accident en date. Yohji s'installa sur le bord du lit tandis que Ken prenait place sur la chaise. Ils avaient l'air complètement épuisés, mais soulagés. Etonnant, il n'aurait pas crû pouvoir provoquer ce genre de sentiments.

– Alors Aya-kun, qu'est-ce que ça fait d'être de retour parmi les vivants ?

– Ca fait du bien, répondit l'intéressé.

– Oui, j'imagine. Crawford a dit que tu t'en tirerais sans séquelles à part quelques cicatrices.

– Hm. Merci, dit Aya en levant le regard sur ses deux amis.

Yohji passa une main dans ses cheveux rouge sang.

– Tout va bien maintenant. Tu es là.

Ken de son côté gardait le silence, se contentant d'un sourire. Yohji lui dédia un autre sourire avant de reprendre la parole d'une voix douce :

– Je vais te laisser te reposer, je dois voir Omi.

Aya hocha la tête, et Yohji effleura sa main bandée du bout des doigts en signe de réconfort : une caresse légère qui se voulait pleine de rassurance.

« Ne t'inquiète pas, ça va aller. »

Puis il se leva et quitta la chambre, le laissant en tête à tête avec Ken qui évitait malgré tout son regard. Le brun prit son courage à deux mains après un long moment de silence. Quant à Aya, il gardait les lèvres scellées, trop effrayé de ce qu'il pourrait s'entendre répondre.

– Tu nous as fait peur, tu sais.

– Je suis désolé. Je…

Sa voix pourtant si profonde sembla se briser :

– Je me souviens pas !

Devant l'air accablé de son ami, Ken se pencha sur lui, passant une main rassurante dans ses cheveux. En temps normal, il ne l'aurait peut-être pas fait. Bon si, il l'aurait fait. Il essayait toujours de garder ses distances avec Aya, mais ils étaient bien trop proches l'un de l'autre pour y parvenir réellement sans anicroches.

– Ce n'est pas grave.

– On sait tous les deux que si… Il y a eu Nagi et Yohji, murmura Aya. Puis Schuldig, et maintenant Farfarello… La prochaine fois, ce sera qui ?

– Je ne sais pas Aya. Ce n'est pas ta faute. Mais si notre simple présence te mets en danger que pouvons-nous faire ?

Le regard mauve de l'assassin se perdit dans le vague, incertain. Il ne savait pas non plus quelle solution serait à adopter pour qu'il puisse se protéger, et éviter d'avoir encore un accident… D'être encore un fardeau pour ses compagnons.

Sans doute serait-il mieux seul. Il s'était souvent dit que s'éloigner de Ken lui aurait permis de remettre de l'ordre dans ses sentiments, de faire le point sur ses pensées déjà bien troublées. Mais deux choses s'étaient ajoutées au problème, corsant l'équation. La première était l'apparition, évidente, de cette empathie très puissante et ô combien envahissante et douloureuse pour lui. La seconde, moins évidente, portait le nom de Jei et venait semer la zizanie dans ses sentiments déjà bien chaotiques.

Lui qui pensait que sa vie serait simplifiée une fois sa sœur cadette éveillée et en sécurité, il était servi. Il pensait qu'il n'aurait subsisté que Weiss. Dommage que les Schwarz soient venus tout chambouler… Il soupira finalement et rencontra le regard brun de son ami. Il se sentait mal.

– Tu pourrais me rendre un service ?

– Dis-moi.

– Tu peux m'emmener à la salle de bain, s'il te plait ? Je voudrais prendre une douche.

– Tu ne devrais pas…

– S'il te plait, le coupa Aya.

Il savait qu'il ne devait pas se lever, mais il avait besoin d'une douche pour se sentir à peu près humain. Et puis après trois jours de coma, il devait avoir suffisamment récupéré pour tenir debout dix minutes le temps de prendre une douche. Ken pouvait comprendre, il le savait. Le brun capitula avec un soupir, se redressant un peu. La lumière éclaira directement ses traits et pour la première fois, Aya remarqua ses yeux cernés et son teint plus pâle que d'habitude. Et était-ce des bleus, là ?

– Ca ne va pas ? S'inquiéta-t-il soudainement.

– Ca va, je… J'ai pas beaucoup dormi ces derniers jours.

Aya ressentit un brusque accès de culpabilité, sûr que si Ken avait l'air aussi fatigué, c'était à cause de lui. Le jeune homme l'avait sans doute veillé pendant tout ce temps, et Crawford avait parlé de trois jours.

– Je suis désolé Ken, je…

– T'excuse pas, c'est pas ta faute.

– Ecoute laisse… Va te reposer, je vais me débrouiller, bafouilla Aya, gêné de lui imposer encore une telle contrainte.

Ken lui jeta un regard sincèrement étonné puis éclata de rire, accentuant l'embarras du rouquin dont les joues s'enflammèrent brusquement.

– Tu rigoles là j'espère ?

Aya allait ouvrir la bouche mais Ken le devança en riant :

– Je n'me suis pas épuisé à rester près de toi pendant trois jours pour que tu fasses un malaise à ton réveil ! Allez viens, ça me dérange pas, assura-t-il finalement avec un sourire en notant la réticence de Aya à s'appuyer sur lui.

L'empathe accepta finalement de s'appuyer sur son épaule le temps du trajet jusqu'à la salle de bain. Ken l'obligea à s'asseoir sur le rebord de la baignoire le temps qu'il aille lui chercher des vêtements propres. Il réussi finalement à dénicher un autre pantalon de pyjama noir (Ken leva les yeux au ciel en trouvant le vêtement : n'avait-il donc que du noir dans sa garde-robe ?), un tee-shirt et des sous-vêtements de la même couleur avant de retourner auprès de son ami dans la salle de bain.

– Tiens tes fringues… Faudrait penser à autre chose que du noir, non ?

Aya eut un petit sourire. Ken lui avait souvent reproché sa fixette au niveau des couleurs, que ce soit son éternel chandail orange ou ses autres vêtements noirs.

– Mais bon, c'est vrai que ça te va bien…

Aya s'empourpra de nouveau en entendant le compliment inattendu. Notant le rougissement, Ken sourit franchement face à la timidité quasi maladive de son leader. Il le savait très facilement embarrassé et pour une fois, en profitait pour le taquiner gentiment. En réalité, il n'avait jamais été aussi heureux de l'avoir près de lui : il n'y avait pas de mots suffisants pour décrire son soulagement. Yohji avait eu très peur lui aussi. Omi avait sangloté pendant trois jours, leur répétant qu'il voyait des choses affreuses, leur faisant craindre le pire. Ils avaient failli le perdre.

– Je te laisse… Si ça ne va pas, je serai dans le couloir, dit le brun en le laissant seul dans la salle de bain.

– D'accord… Merci Ken.

– Je t'en prie.

Ken patientait derrière la porte dans le couloir de la salle de bain, tendant l'oreille au cas où Aya se serait sentit mal. Finalement, la porte s'ouvrit sur Aya, l'air toujours aussi fatigué quoiqu'un peu plus frais. Et malgré sa faiblesse, il avait l'air d'aller curieusement bien. Il vacillait un peu sur ses jambes. L'immobilisme des derniers jours l'avait engourdi et il se sentait un peu étourdi, comme s'il avait bu mais il n'avait pas mal. Il mit ça sur le compte des médicaments pour la douleur qui devaient saturer le peu de sang qu'il lui restait.

– Ca va ?

Le rouquin acquiesça, acceptant de s'appuyer sur son bras pour faire le chemin inverse jusqu'à sa chambre. Ken avait ouvert la fenêtre pour aérer la pièce en son absence et il s'y dirigea automatiquement pour inspirer l'air frais de l'extérieur avec délices.

– Tu devrais te recoucher, conseilla Ken derrière lui, toujours à proximité pour pouvoir le rattraper en cas de vertige.

– Ca va…

– Aya, tu es anémié, tu n'as rien mangé depuis soixante-douze heures et tu es en état de choc. Tu dois te coucher, dit le brun un peu plus fermement.

Aya haussa un sourcil un peu étonné : c'était bien la première fois qu'il entendait Ken user d'arguments aussi… Scientifiques.

– Tu tiens vraiment à faire un malaise ? Poursuivit Ken en croisant les bras, d'un air clairement buté.

Aya poussa un soupir fatigué, décidant pour une fois de ne pas faire de difficultés. Ken avait raison même s'il aurait bien résisté un peu pour le principe, s'il n'avait pas été en si mauvaise forme, ceci est.

– Merci.

– Mais de rien. Couche-toi maintenant.

Aya leva les yeux au ciel.

– Oui maman.

– J'ai trop de testostérone dans le sang pour être maman, désolé. Et j'suis trop jeune aussi. Allez, au lit ! Fit Ken en le poussant gentiment à se recoucher.

Il rabattit draps et couvertures sur le corps d'Aya qui se redressa pour s'asseoir, peu enclin à se rendormir tout de suite.

– Tu as besoin d'autre chose ? Tu as faim, peut-être ?

– J'aimerai bien un livre.

– Celui sur le bureau ?

Aya hocha la tête et tendit la main pour prendre le volume que Ken lui tendait.

– Substance Mort[S5] ? C'est quoi ?

– Oh, ça parle plus ou moins de drogue. Je ne suis pas sûr que tu apprécies, c'est spécial.

– Pas mon truc et puis tu sais, moi la lecture… J'ai emprunté quelques livres à Nagi. C'est pas très intellectuel, mais c'est sympa.

– Raconte-moi, demanda Aya.

– Ca t'intéresse ? S'étonna sincèrement Ken.

– Je suis curieux de savoir ce qu'un ex-footballeur professionnel peut lire.

– T'as oublié reconverti en tueur à gages, ironisa le footeux.

– Je plaisantais. Tu me dis ?

Oh, mais il était d'humeur bavarde en plus ! Ken mit ça sur le compte des médicaments qui devaient vraiment lui tourner la tête, vu qu'Aya affichait même un petit sourire un brin rêveur.

– Il a beaucoup de romans. En ce moment, je lis Lestat le Vampire. Il a aussi essayé de me refourguer une autre histoire à la Roméo et Juliette mais j'accroche pas.

– J'ai quelques romans d'aventure, si ça t'intéresse. Et Yohji adore les enquêtes policières… Et Sade, avoua Aya l'air un peu gêné.

– Quoi t'es au courant ?

– Oui, il a essayé de m'en refiler un quand je suis arrivé au Koneko. J'ai pas réussi à le finir, un peu trop trash pour moi[S6] , avoua Aya.

– Ah ah, toi aussi ? Yohtan est incorrigible ! Moi j'aime bien Stephen King, mais bon, Simetierre m'a un peu perturbé alors… Et puis vu ce qu'il nous arrive, je suppose que je devrais éviter les histoires d'épouvante.

– Disons que c'est bien dans le ton. Mais t'avais pas des mangas ?

– La plupart étaient à Omi. Donc c'est pareil j'emprunte pas mal aux gamins. J'aime bien Naruto.

– C'est pas une histoire de ninjas, ça ?

– Si. Ca se lit bien, mais tu parles d'un shônen, ça finit toujours par chouiner[S7] .

– Ah ? Moi j'aime bien Saiyuki, dit Aya d'un air songeur tout à fait inhabituel. Je crois qu'Omi avait la série…

– Eh ? Tu connais ça, toi ?

– J'devrais pas ?

Ken s'étonna un peu de son ton surpris. Maw ! Il devrait vraiment être sous cachetons plus souvent le Aya-kun. Ca lui déliait la langue et il était même sympa.

– Bah c'est étonnant. Mais t'as un p'tit air de Sanzo… Le flingue en moins ! S'amusa Ken en esquivant une tape gentillette.

– J'devrais vraiment investir dans un éventail pour Yohji et Schu.

– Le lancer de katana marche bien aussi…

Ils partagèrent un petit rire complice et la conversation se poursuivit sur le même ton un peu plus longtemps jusqu'à ce qu'Aya ne commence à montrer des signes de fatigue. Ken prit finalement congé de lui une heure plus tard pour le laisser se reposer après lui avoir fait la promesse de revenir en soirée lui tenir compagnie s'il acceptait de manger un peu en échange. Aya avait accepté de bonne grâce, pas affamé pour deux sous malgré sa diète forcée. Schuldig choisit bizarrement ce moment précis pour les interrompre avec un plateau surchargé de nourriture dans les mains et Ken en profita pour s'éclipser devant le regard furieux que lui jeta Aya pour l'abandonner si lâchement entre les mains de sa nouvelle infirmière.

– Allez Aya-kun, fait « aaaah » ! Minauda le télépathe en lui tendant une cuillère de potage aux légumes non identifiés.

– Ken sale lâcheur !

– Bon app' Ayan ! S'esclaffa le brun avec un petit signe de la main avant de filer en riant.

######

Le soir venu, Ken frappa doucement à la porte d'Aya. Il se pouvait fort que son ami soit endormi, récupérant du choc de ces derniers jours mais il n'en était rien. Il trouva Aya un livre maladroitement tenu en équilibre sur les genoux par ses mains abîmées. Le roux leva les yeux sur lui et son visage se détendit visiblement. Sans doute était-il contrarié et fatigué. Et souffrant, nota mentalement le brun.

– Ca va ? Demanda-t-il en s'installant au bord du lit, à ses côtés.

Il remarqua le visage livide et les yeux bordés de rouge d'Aya. Il avait l'air épuisé.

– Je me sens mal… Avoua le rouquin avec un soupir.

– Allonge-toi, tu as de la fièvre, répondit Ken en passant une main sur son front chaud.

Puis il lui ôta délicatement le livre des mains et le poussa à s'étendre plus confortablement. Aya frissonna brusquement, basculant sur le côté pour plonger son regard dans celui de Ken. Le brun passa une main sur sa joue et Aya soupira. Il avait chaud, il avait froid, il tremblait et il avait mal. Ca n'allait pas.

– Ca va aller.

– Je ne sais pas.

Ken lui dédia un léger sourire :

– Ca va aller. Tu devrais te reposer.

Un petit moment de silence s'étendit entre eux, dans la chambre seulement illuminée d'une petite lampe de chevet. Ken caressant ses cheveux du bout des doigts et lui profitant de ce geste affectueux. C'était simple…

– Reste, s'il te plait, murmura Aya si bas que Ken saisit de justesse la demande du jeune homme.

Ken lui apparut soudainement anxieux. Il n'avait pas remarqué jusqu'alors ses signes de nervosité pourtant évidents. Le regard sombre du brun fixa un moment un point invisible sur le mur, perdu dans ses pensées. Etait-ce bien raisonnable ? Aya ne risquait-il pas de faire une rechute et de canaliser à nouveau des émotions qui n'étaient pas les siennes ? Il ne voulait pas être la cause de son malaise, et vu le dernier incident en date, il ne faisait aucun doute que son esprit était fragilisé et ne le supporterait pas.

– Est-ce que c'est raisonnable ? Marmonna le brun, inquiet.

– T'inquiète pas.

– Tu as remarqué ? Demanda soudain Ken en cherchant son regard.

– Hm ?

– Les accidents n'arrivent que lorsque tu es seul.

– Quoi ? Fit Aya, stupéfait.

– Ca arrive toujours quand tu es seul, répéta Ken. La première fois, les pensées… Tu étais seul. Pour Nagi, c'était la nuit.

Aya le fixa sans ciller, gardant le silence en le laissant poursuivre son élucubration.

– Pour Schuldig, continua-t-il, embarrassé en se remémorant les évènements, tu étais seul aussi. Et il y a trois jours, on te croyait tous en train de dormir, c'est ce que tu nous avais dit. Mais c'est peut-être qu'une coïncidence.

Il avait fini sa phrase en faisant un vague geste de la main, comme pour dissiper cette idée bizarre. Le roux le scruta suffisamment longtemps pour que l'autre se mette à s'agiter, gêné par l'intensité de son regard améthyste.

– Aya ?

– C'est… Peut-être ça… Dit-il finalement.

Il avait beau être dubitatif, Ken n'avait pas tout à fait tort. Il se souvenait rarement de ce qu'il faisait une fois son esprit submergé par des émotions étrangères. Il avait parfois des flashs fugitifs, réminiscences fugaces qui s'envolaient aussi vite qu'elles s'étaient imposées, ne lui laissant que peu de souvenirs. Mais il était effectivement seul à chacun des incidents empathiques. Pas que cela soit très étonnant, il aimait sa solitude. Enfin, elle était devenue une compagne fidèle pour lui à la mort de ses parents, et intégrer Weiss n'avait pas tout à fait résolu ses soucis en matière de relations sociales.

Mais il n'avait pas envie de rester seul cette nuit, pas après s'être éveillé d'un si long sommeil baigné de rouge. Et il se sentait fiévreux, souffrant. Il savait que la présence de Ken à ses côtés lui ferait du bien.

– …Je pense que je vais rester, vu ton état…

– Tu restes ? Demanda le roux, incrédule.

Il n'y croyait pas. Vu son attitude, son cadet lui avait plutôt semblé réticent. Il pouvait comprendre. Que Ken passe la nuit avec lui n'était pas une bonne idée. Sa raison lui hurlait de ravaler ses paroles, mais il avait trop besoin du réconfort que seul le brun serait en mesure de lui apporter sans condition.

Sans contrepartie.

C'était égoïste et il le savait. Mais Ken ne lui demanderait rien en retour de son soutien. Comme il ne lui avait rien demandé lorsqu'il avait passé la nuit avec lui et Farfarello le jour où sa télékinésie s'était déclarée.

C'était sorte d'accord entre eux. Incapables de s'éviter, ils en étaient venus à essayer de gérer leurs émotions en silence... Jusqu'au prochain dérapage. Pas d'engagement, pas d'attaches pour le lendemain… Pas de conséquences, ou presque. Ils étaient adultes, ils pouvaient bien faire ça.

– Oui, je reste. Je fais juste un crochet par la salle de bain et je reviens, confirma le plus jeune en se levant.

Il réintégra la chambre d'Aya quelques minutes plus tard.

– Ah…

– Quoi ?

– Je reviens, j'ai oublié de prendre un tee-shirt, dit le garçon en faisant demi-tour, se morigénant pour son étourderie.

La voix grave d'Aya le rappela alors qu'il allait tourner les talons.

– Prends un des miens.

Ken dissimula à grand peine son sourire lorsqu'il ouvrit l'armoire de son équipier pour y pêcher un tee-shirt noir (encore !). Aya ne voulait pas qu'il s'en aille, pas même le temps d'aller chercher un tee-shirt dans sa chambre qui était juste en face. Bien sûr, ça lui faisait plaisir, mais vu les circonstances, il ne pouvait pas vraiment s'en réjouir. Il se changea rapidement en lui tournant à moitié le dos, puis s'installa à ses côtés, sentant l'embarras le gagner. Sur le coup, ça ne lui avait pas paru insurmontable, mais maintenant qu'il était au pied du mur, la situation lui paraissait d'un coup beaucoup plus délicate. Il leva les yeux vers Aya qui lui renvoya un regard troublé. Ses iris mauves étaient embués de larmes : le choc des derniers évènements avait mis son moral au plus bas et la fièvre était sans doute la cause de son malaise.

– Ca ne va pas ? Demanda Ken avec inquiétude en passant une main sur sa joue, son pouce effaçant une des larmes qui commençaient à glisser sur la joue pâle du jeune homme.

– Désolé… Murmura Aya en passant sa main bandée sur son visage pour effacer les traces de ses émotions, tentant désespérément de cacher son trouble.

Ken prit gentiment sa main dans la sienne pour l'arrêter.

– Ne t'excuse pas. C'est pas grave.

– J'ai mal…

– Tu veux un médicament ?

Aya secoua la tête en signe de dénégation. Il avait mal au crâne et ses yeux le brûlaient. Mais ça irait. Il garda la main de Ken dans la sienne un moment avant de la presser contre sa joue, cherchant un peu de fraîcheur. Le brun le laissa faire, lui caressant les cheveux de sa main libre. Aya ferma les yeux et se laissa aller aux caresses de son compagnon, de nouvelles larmes s'échappant en silence sur ses joues pâles.

Ken l'attira à lui et l'enlaça, le laissant enfouir son visage au creux de son cou le temps qu'il épanche ses larmes, poursuivant ses caresses apaisantes dans ses cheveux couleur sang.

– Je suis désolé, murmura la voix étouffée de Aya contre son épaule.

– Pourquoi ?

– Je suis un nid à problèmes.

Ken poussa un soupir. Il savait que le sujet surviendrait un jour ou l'autre, même s'il s'étonnait un peu que ce soit à lui qu'Aya fasse des confidences. Le roux se livrait peu, et lorsque c'était le cas, c'était souvent Yohji qui recueillait ses états d'âme.

– Tu n'as jamais fait de mal à personne à part à toi-même Aya. C'est ça qui nous inquiète. Pas le reste.

Aya secoua de nouveau la tête, avec difficulté cette fois tant calmer ses émotions lui semblait ardu. Il n'avait jamais eu de mal à se contrôler avant. Jamais. Mais tout allait de travers depuis quelques temps.

– Non, non. La dernière fois… C'est tombé sur toi. Je voulais pas…

– Ce n'est pas grave. Je t'en veux pas, rassura Ken.

– Tu étais tellement en colère… Tu sais, je ne voulais pas abuser… De la situation…

– Je sais Aya. Mais c'est du passé, ce n'était pas ta faute.

– Si c'est ma faute, si je savais me contrôler, ce genre de chose n'arriverait pas ! Dit Aya un peu plus fort en se reculant, effaçant les dernières traces de ses larmes d'un revers de la main rapide.

Il fixa un moment le plafond en comptant ses respirations pour essayer se calmer un peu.

– Aya… On ne peut pas tout contrôler… Surtout dans notre situation. Tout est nouveau… On n'y peut rien. Mais c'est vrai que si tu continues, je vais vraiment finir par croire que tu m'adores, rétorqua le brun avec un sourire pétillant.

Aya esquissa un frêle sourire pour toute réponse, s'installant aussi confortablement que son corps meurtri le lui permis. Ken l'observa un moment, accoudé sur son oreiller avec un sourire aux lèvres.

– Essaye de dormir. Ca ira mieux demain.

Aya acquiesça.

– Ouais… Bonne nuit Ken.

– Bonne nuit Ran.

– Merci.

– Je t'en prie.

« C'est normal. »

Aya finit par s'endormir, s'effondrant d'épuisement après des heures à lutter contre la fatigue. Ken le regarda dormir un moment dans la lumière douce de la chambre et se coucha en chien de fusil avant de fermer les yeux et de se laisser lui aussi emporter par le sommeil.

La nuit fut calme pour les deux garçons, quoique plus courte pour Ken. Alors qu'il était en train de retaper son oreiller dans sa torpeur avant de replonger avec délices dans le sommeil, il perçut un léger mouvement au bord du lit. Ouvrant un œil inquisiteur (car ça ne pouvait pas être un agresseur, il le savait), il localisa un tee-shirt blanc et une main douce se glissa dans ses cheveux, massant doucement sa nuque.

– Jei ?

– Rendors-toi.

La voix tendre de Jei eut un effet immédiat sur lui, l'incitant au sommeil. Il sentait la main tiède de son ami dans ses cheveux et s'endormit à nouveau, profondément apaisé.


Notes : Nyark ! Oui bon. Il était temps que ça bouge un peu, hein ?

Alors, le problème, c'est que jusque là, j'avais à peu près planifié mais après c'est le flou total pendant au moins un chapitre. Jusqu'au rebondissement unique de l'histoire ah ah, mais je suis sûre qu'il y en a plein qui m'ont déjà grillée. Je me grille facilement.

En même temps, j'suis tellement douée pour le suspens, fatalement.

Je sais pas vraiment ce que je vais mettre dans le prochain… Bah, j'ai bien un vieux brouillon qui traîne dans ma boîte à malices…

Commentaires :

[S1 ]Je devrais peut-être dire sociopathe d'ailleurs, non ?

[S2] Bon j'suis pas médecin hein. Mais partons du principe qu'il a environ 5 litres de sang dans le corps, il a donc perdu presque 20 % de sa masse sanguine, ce qui, d'après mes maigres connaissances en la matière, mène très vite à un choc hémorragique sans soins immédiats genre transfusion.

[S3] Maw, je suis presque tentée d'achever le chapitre ici… Mais je sens que ça signerait mon arrêt de mort mdr.

[S4] Oui, je suis d'accord avec vous, c'est très commode comme don et ça tombe toujours à pic... Enfin, des fois.

[S5] Substance Mort, de Philip K. Dick. Faudrait que je le relise, tiens.

[S6] Menteur, j'suis sûre que t'as tout lu !

[S7] Quoi ? J'ai dépensé une fortune en kleenex moi avec Naruto. Surtout le volume 4, d'ailleurs !