Titre : Alliés

Auteur : Syhdaal

Genre : Shonen ai

Base : Weiss Kreuz

Couples : Brad x Schu… Et Yohji (si vous êtes sages)… Et plein d'autres choses mais j'avoue qu'il va me falloir du temps pour mettre ça en place...

Disclaimer : Non, aucun de ces persos ne m'appartient (quel dommage…), enfin tout le monde le sait hein ! Je m'en sers juste de façon éhontée pour satisfaire mes délires de malade mentale.

Alors une fois n'est pas coutume, on va jeter un coup d'œil en arrière plutôt que d'aller de l'avant… Car Aya n'est pas mort ! Ben non, il me faut une victime pour plus tard tout de même, si je commence à les zigouiller dès maintenant il m'en restera plus beaucoup à la fin. Mais que s'est-il passé au juste pendant ce temps là ? Parce que Aya-kun, un peu stone, il s'en rend pas compte mais il a quand même mis un joli bordel dans la maison…

/ Blablabla. / : Conversations télépathiques


Alliés

Chapitre 18

L'attente angoissée pesait sur la demeure, désormais silencieuse. Aucun des garçons ne parlait sauf si c'était absolument nécessaire.

La nuit s'était écoulée avec lenteur, tous les habitants piétinant dans la demeure, allant du salon à la cuisine pour engloutir des litres de café et essayer de tenir jusqu'au réveil d'Aya.

Seul Omi s'était écroulé de faiblesse et avait été emmené dans sa chambre pour prendre du repos. Il avait balbutié quelques mots incompréhensibles, les yeux pleins de peur avant que Schuldig ne le plonge dans une inconscience forcée pour qu'il repose son corps affaibli. Yohji était en train de siroter sa dixième tasse de café, les yeux fixés sur l'horloge murale qui décomptait les secondes avec une lenteur agonisante.

Ken poussa un soupir étouffé. C'était à pleurer et pourtant, il crevait d'envie de se mettre à hurler de rire. Encore un signe que la folie s'installait de plus en plus entre les murs. Les lumières étaient tamisées, les rideaux à peine ouverts depuis le matin et le peu de mots prononcés étaient chuchotés.

Pas plus fort qu'un soupir.

Lui avait envie de hurler.

Aya n'était pas mort.

– Il est pas mort, vous savez, déclara-t-il brusquement d'une voix un peu enrouée par le manque d'usage.

Yohji haussa un sourcil tout en tirant sur sa cigarette. Même Crawford s'était lassé de râler après les fumeurs. Les volutes bleutées suffocantes tourbillonnaient paresseusement vers le plafond, seul mouvement dans la pièce où tout s'était figé. Nagi était pelotonné dans un coin du canapé, une couverture sur les genoux, essayant courageusement de ne pas s'endormir.

– Pardon ?

– Je dis il est pas mort. On se croirait déjà à une veillée funèbre.

Le reproche était très clair dans sa voix. Yohji et Brad échangèrent un coup d'œil puis l'aîné du groupe prit une inspiration pour se donner du courage. C'était à lui de canaliser et de motiver les troupes, mais ces derniers temps, ça devenait presque impossible vu le poids de la tristesse qui pesait sur le demeure assombrie.

– Il faut que tu comprennes que sa situation est critique.

– T'as dit qu'il survivrait.

– Je sais. C'est ce que je pensais. Aujourd'hui, les choses sont plus… Floues.

– On n'a qu'à l'emmener voir un docteur.

– On ne peut pas.

Ken les fusilla du regard et secoua la tête.

– Oui c'est tellement plus facile comme ça. « On ne peut pas ». C'est la faute de personne.

Brad ne cilla pas. Il savait que quelque part, le garçon n'avait pas tout à fait tort mais il était responsable de tous à présent. Il avait sept vies entre les mains et aussi difficile que puisse être le choix, il ne pouvait risquer leur sécurité à tous pour n'en sauver qu'un.

Même si ça avait été Nagi. Il s'ébroua pour chasser ses pensées lugubres. Il avait d'abord pensé à Schuldig mais s'était retenu… Sans doute parce qu'il se sentait coupable, quelque part que Schu passe toujours en premier, devant tout le monde.

– C'est l'intérêt général qui veut ça, dit-il simplement.

– L'intérêt général c'est que personne ne nous claque entre les pattes !

Sa réplique fut suivie d'un silence atterré. Le jeune homme passa une main agacée dans ses cheveux sombres, les ébouriffant un peu plus et se leva avec un soupir.

– Ken, tu vas où ? L'appela Yohji en se redressant.

Le garçon s'immobilisa brièvement sur le seuil de la porte et haussa les épaules sans se retourner.

– Faire un tour.

Yohji acquiesça d'un signe de tête.

– Pas trop longtemps.

Il put presque voir les yeux exaspérés que Ken levait vers le ciel au moment où il claquait la porte.

– Oui M'man.

Toujours blotti en silence sur un accoudoir du canapé, Nagi soupira et déplia ses jambes pour le suivre. Il sentait les cheveux de sa nuque se hérisser et savait par expérience que ça venait de la tension de la télékinésie. A moins que l'électricité statique ambiante ne provienne directement de Yohji qui venait d'écraser sa cigarette à moitié terminée pour en rallumer une aussitôt. Le cadet de la demeure échangea un bref regard avec Brad, lui faisant signe qu'il sortait lui aussi, son chien sur les talons.

Autant limiter la casse.

Farfarello s'était à nouveau isolé dans sa cellule, sans dire un mot, comme d'habitude. Crawford passa une main sur son visage las. Il était fatigué de vivre comme un rat, d'imposer ça à ses équipiers mais pour le moment, il n'avait pas d'autre choix. Et ses dons capricieux ne lui indiquaient pas une prochaine amélioration. Une main se posa sur son épaule et il leva les yeux vers Schuldig. Son amant lui dédia un mince sourire, pas optimiste pour deux sous. Il avait émergé très tôt ce matin après quasiment dix heures de sommeil, se tenant immédiatement au chevet d'Aya pour avoir de ses nouvelles.

– Ca fait longtemps qu'on n'a rien mangé. Je vais aller préparer quelque chose.

Crawford lui rendit son sourire. S'affamer n'aiderait pas le moral des troupes et l'heure du déjeuner approchait. Ils avaient tous passé une nuit blanche. Les heures étaient longues depuis qu'Aya avait été couché dans son lit, ses bras scrupuleusement enveloppés de bandes serrées pour endiguer les hémorragies.

Il n'allait pas tarder à descendre au sous-sol pour s'assurer que Farfarello allait bien. Puis il remonterait dans les étages supérieurs pour réveiller Omi et jeter un coup d'œil à Aya qui devait toujours dormir profondément.

Son sommeil était pour le moment naturel mais il demanderait sans doute à Schuldig de le maintenir endormi un peu plus longtemps pour permettre à son corps et son esprit de se remettre du choc de l'incident. Il hésitait à le faire car il craignait que son corps n'accumule une trop grande faiblesse due au manque d'alimentation, mais son esprit risquait de ne pas supporter une nouvelle agression, si bénigne soit-elle. Il interrogeait son don pour le moment, sans vraiment de succès.

Il réussit à réunir ses troupes autour d'un léger repas une demi-heure plus tard. Seul Farfarello manquait à l'appel, cloîtré dans sa prison. Irrité par tant d'obscurité, Ken avait ouvert les rideaux d'un geste agacé à son retour, refusant de manger dans le noir et demandant même à Nagi d'allumer quelques lampes pour diffuser une lueur chaude dans la pièce baignée de lumière hivernale. La tablée était principalement silencieuse mais Yohji avait allumé la radio pour alléger un peu l'atmosphère et le petit poste dans un coin de la salle à manger diffusait les dernières chansons à la mode. De l'avis de Schuldig, les mélodies étaient suspicieusement joyeuses, comme un ultime pied de nez à leur vie clandestine mais il se garda bien de partager cette pensée. L'humeur du jour était assez sombre pour qu'il n'en rajoute pas une couche avec des sarcasmes bien ajustés.

Le repas se passa sans anicroche jusqu'à ce que Yohji ne suggère gentiment à Omi de faire un effort pour manger son assiette. Un bourdonnement très audible agita soudainement l'atmosphère et tous se tournèrent vers Ken qui venait à son tour de fixer Nagi. Personne n'eut le temps de faire un geste pour apaiser le cadet de la tablée ou lui demander ce qui n'allait pas car Nagi se redressa brusquement, les yeux étincelants.

– C'est bon ! Y en a marre ! S'écria-t-il, jetant un silence mortel sur leur assemblée.

Tous se figèrent, surpris par son éclat de voix peu habituel. Ses yeux bleu foncé étaient fixés sur Omi, brûlants d'une rage tout juste contenue.

– Nagi-kun ?

– Regarde-toi ! Nan mais regarde-toi Omi ! Cria le garçon en attrapant Omi par le bras et en le tirant sans ménagement vers un miroir.

– C'est du délire ! DU DELIRE !

Omi se mordit la lèvre. Bien sûr, il en avait conscience. Mais il avait trop mal pour recommencer à alimenter ses propres souffrances. Nagi le serrait tellement fort qu'il était en train de lui broyer le poignet.

– Nagi tu me fais ma…

– Mais merde Omi c'est pas comme ça qu'on va s'en sortir ! Mais regarde-toi bon sang, t'es en train de te laisser mourir et moi-moi j'veux pas !

– Nagi arr…

– Si t'as envie de te foutre en l'air, épargne-nous ce spectacle et prends un flingue ! Assume pour une fois ! Moi je refuse de participer à ça sans rien dire, C'EST MORT !

Nagi lui hurlait dessus à présent, incapable de maîtriser sa colère.

– Nagi !

La voix de Crawford lui fit l'effet d'une gifle et il s'immobilisa brusquement, les joues en feu et à bout de souffle. Omi était toujours près de lui, les yeux fixés sur son visage, incapable de dire quelque chose pour se défendre. Nagi avait raison.

Nagi avait raison.

Submergé de culpabilité, il sentit les larmes lui monter aux yeux, le suffoquant.

– Je suis désolé… J'suis désolé ! S'écria Omi en éclatant en sanglots, titubant jusqu'à une chaise pour s'y effondrer en tremblant.

Yohji tendit les mains par réflexe pour l'aider à s'asseoir mais le garçon s'ébroua. Il ne voulait pas qu'on s'occupe de lui comme ça. Il ne méritait pas tant d'attention. Le petit brun fixa la scène d'un regard plein de reproches, les poings serrés, et Yohji leva les yeux pour rencontrer son regard bleu rempli de colère avant que Nagi ne tourne les talons pour fuir la salle à manger. Ken se leva immédiatement pour le suivre. Il aurait aussi voulu réconforter Omi mais il devait rendre la pareille à Nagi, surtout quand il ressentit la tension de la télékinésie enfler dans la propriété. Chacun son tour.

Effondré, Omi peinait à reprendre son souffle malgré les caresses silencieuses de Yohji dans ses cheveux. Brad s'agenouilla devant lui et prit sa main.

– Ca va aller, je te le jure.

Un éclat de rire désabusé franchit les lèvres de l'adolescent.

– Si seulement ! Aya est en train de mourir, je suis en train de mourir, et c'est sans compter les autres ! Comment veux-tu que ça aille !

– Qu'est-ce que tu dis ?

Schuldig s'était rapproché lui aussi, interpellé par les mots du garçon. Le cadet des Weiss secoua la tête et passa une main sur ses joues pour se débarrasser de ses larmes. Quelle faiblesse, une véritable honte. Et il se mit à parler, à raconter ce qu'il avait vu cette nuit et les nuits d'avants. Ouka et Keï, c'était rien à côté de ça.

Il avait vu sa mort. Ca arriverait bientôt.

Il avait vu Aya mourir. Et ça arriverait cette nuit.

Il avait vu Ken mourir, lui aussi. Dans quelques temps, un peu après Aya.

Et Farfarello… Après Ken, sûr qu'il n'en resterait plus grand-chose.

Venaient ensuite les autres. Il les avait tous vus s'éteindre jusqu'au dernier. Maladie, accident, mort en mission, exécution pure et simple ou suicide… Il avait tout vu, jusqu'à la fin.

– C'est impossible, souffla Brad en se redressant d'une voix abasourdie.

Il avait l'impression d'avoir un roc dans l'estomac. Il n'avait rien vu de tout ça, jamais de la vie. Se pourrait-il qu'il n'ait pas vu, comme pour Nagi ?

– Tu n'as rien vu de tout ça ? Demanda le blondinet d'une voix fatiguée.

Il avait perçu son trouble sans même le regarder. Il n'avait pas besoin de lever les yeux pour savoir que leurs visages avaient la même expression atterrée. De la peur, de l'inquiétude et aussi un peu de pitié pour lui, il le savait. Il n'était plus à ça près de toute façon, il se faisait pitié lui aussi.

– Non.

Omi haussa les épaules, les yeux dans le vague.

– Jusque là, je n'avais jamais vu ce qui se passait plus tard, mais seulement « avant » ou « pendant »…

Ce n'était pas une grande révélation pour lui et fondamentalement, ça ne le choquait pas plus que ça car ça lui semblait être une suite logique. C'était presque dans l'ordre des choses. Quant au contenu de ses visions ou de ses rêves, il n'avait jamais été aussi terrifiant que depuis quelques temps. Quelque part, il lui semblait que ça avait empiré depuis qu'il avait vu le cadavre de Keï sur cette table réfrigérée, et il savait malgré tout ce que pouvait penser les autres que si le gamin était bel et bien mort, ils n'y étaient pas étrangers.

– Son pouvoir évolue, articula Schuldig, sous le choc des révélations terribles du garçon.

– C'est plutôt rare, surtout si vite, observa Brad en échangeant un regard un peu inquiet avec ses deux amants au-dessus de la tête blonde d'Omi qui regardait ses mains maigrelettes.

C'est vrai qu'il frôlait le malaise à chaque fois qu'il se levait. Il tremblait même pour soulever un livre, ses articulations lui faisaient mal depuis longtemps. Il s'était même habitué, maintenant. Il faudrait qu'il parle avec Nagi si le garçon acceptait encore de lui adresser la parole après tout ce qu'il lui avait reproché.

Il poussa un soupir, ignorant la conversation qui prenait place au-dessus de sa tête. Si seulement il pouvait conjurer ses visions d'horreur à volonté, au moins, il saurait à quoi s'en tenir. Il se leva faiblement et dû s'appuyer sur Brad pour avancer de quelques pas. Il allait retourner se coucher. Plus que n'importe quoi d'autre ces derniers temps, le sommeil avait apporté soulagement à ses souffrances et réponses à ses questions. Peut-être qu'il en saurait plus dans les prochaines heures.

A l'extérieur, Nagi avait marché jusqu'au fond du jardin, poussant jusque sous le saule où il travaillait d'habitude avec Ken. Son chien l'avait suivi, semblant avoir senti le trouble de son petit maître. Loulou poussa sa main de sa truffe humide pour réclamer des caresses avec insistance. Nagi dédia un sourire tendre à son chien.

– C'est bon une vie de chien… Tu t'en fous toi de tout ça, du moment que t'as des doudouces, une gamelle pleine et un coin chaud pour dormir, ça te va.

Nagi se laissa tomber au sol, ignorant la température glaciale qui commençait déjà à lui geler le postérieur. Loulou se vautra contre lui, comme pour lui tenir chaud.

– T'as du bol. Pendant longtemps, moi, c'est tout ce que je voulais une vie de chien comme ça.

Il laissa ses mains délicates remonter sur le crâne de son chien et glisser derrière ses oreilles pointues, gratouillant les poils courts et doux à la base des petits triangles dressés avec intérêt sur la tête de l'animal et ignorant les pas qu'il entendait derrière son dos.

– Nagi, t'es là ?

Ah, ça c'était Ken qui venait voir s'il n'allait pas raser le garage dans sa crise de nerfs et sans doute lui tirer les oreilles pour ce qu'il avait dit à Omi.

– Ouais, ici, répondit-il d'une voix atone.

Il vit les baskets et le jean de Ken entrer dans son champ de vision et sentit une main dans ses cheveux.

– Tu vas choper la mort.

Nagi haussa les épaules.

– Si tu viens pour me crier dessus, c'est pas la peine, fit l'adolescent d'un air sombre.

– Pourquoi je viendrais te crier dessus ?

– Ben pour ce qui s'est passé là-bas, expliqua Nagi en désignant la maison derrière eux d'un signe de tête.

Ken se laissa tomber près de lui, dispensant quelques caresses à Loulou au passage.

– Ah. T'as été un peu dur avec lui, c'est sûr.

Nagi haussa les épaules sans rien dire, attendant la réprimande.

– Moi je trouve que tu n'avais pas tort. Même si t'y a pas mis les formes, mais comme c'est pas non plus mon genre, je peux pas t'en vouloir.

– Hm…

– Allez, rentre avec moi. Ca caille de toute façon, dit Ken avec un petit sourire en le poussant du coude.

Nagi lui jeta un petit coup d'œil en biais. Ken avait repris un peu son calme depuis ce matin, alors qu'Aya était dans un état critique et que lui-même venait de péter un plomb en hurlant tout ce qu'il savait sur Omi. Il s'était vraiment attendu à se faire remonter les bretelles. Fondamentalement, il ne l'aurait pas volé surtout que ce n'était pas son genre de crier sur quelqu'un comme ça… Enfin, c'était pas vraiment étonnant, ils étaient tous en train de devenir dingues dans cette baraque. Même Brad allait finir par péter une durite si ça continuait à ce rythme.

– Pourquoi il fait ça ?

Ken eut un sourire un peu triste, désabusé.

– Je ne sais pas. Parce qu'il a trop mal ?

– Moi aussi j'ai mal. J'ai pas opté pour le suicide à petit feu pour autant.

– Il s'en rend même pas compte Nag'. C'est bizarre parce que… En fait, il a la certitude qu'il va mourir bientôt. Genre dans les prochaines semaines.

– T'en penses quoi toi ?

Ken haussa les épaules.

– C'est pas moi l'Oracle. Mais même Brad a l'air de ne plus savoir quoi alors…

Nagi reporta son attention sur ses mains pâles avec un hochement de tête. Il ne comprenait pas pourquoi Omi s'autodétruisait de cette façon et il avait l'impression que personne n'était dérangé plus que ça. Il savait que ce n'était pas le cas en réalité, c'était juste qu'il avait l'impression que tout le monde évitait d'en parler et ça l'énervait que tout le monde marche sur des œufs tout le temps autour d'eux. Ils n'étaient pas en sucre !

– Moi je crois qu'on va tous y rester, marmonna Nagi en gratouillant à nouveau les oreilles pointues du doberman à ses pieds.

– Hé ben, quel optimisme délirant, pour un peu t'en crèverai de bonheur dis donc !

– Oh, comme si tu sautais de joie en ce moment.

– C'est l'énergie du désespoir.

Nagi esquissa un sourire.

– Ouais.

Un moment de silence s'étira entre eux avant que Nagi ne reprenne la parole.

– Tu crois qu'il va m'en vouloir ?

– Peut-être. Mais il sait que t'as raison, ça devrait aller.

– J'ai peur tu sais.

– On a tous peur. Mais on est des survivants Nagi. On s'en sortira.

– Tu crois ?

– Il me reste plus que ça, non ? Dit Ken en éclatant de rire.

Un sourire fugace passa sur les lèvres de Nagi. Ils devaient croire, avoir la foi. La foi en quoi, ça c'était autre chose par contre !

Il n'avait pas tort quelque part, il ne leur restait plus que ça pour avancer. Ils devaient croire que ça irait, qu'ils survivraient tous ensemble à ce cauchemar sans fin. Le confort de leurs illusions paraissait bien doux à côté de la cruelle vérité suspendue au-dessus de leurs têtes. Ils réintégrèrent la maison ensemble, Loulou toujours collé à ses basques. Il lui semblait que c'était la énième fois qu'il faisait ça aujourd'hui.

######

Incapable de trouver le sommeil ou même un semblant de repos, Ken descendit à pas de loup jusqu'au sous-sol cette nuit-là. Il avait besoin de parler à quelqu'un et personne ne savait le rassurer comme lui. Il descendit les escaliers de béton lisse sur la pointe des pieds et s'arrêta devant la lourde porte de métal. Il hésita un moment et frappa deux petits coups sur le battant, attendant une réponse dans un silence stressant. La porte coulissa silencieusement sur ses gonds. Elle n'était même pas verrouillée cette nuit. Farfarello avait sans doute eu besoin d'être seul, encore. Il s'isolait plus souvent qu'à leur arrivée ici depuis l'incident qui l'avait impliqué dans la salle de sport. Il fit quelques pas dans la pièce sombre pour apercevoir l'autre jeune homme retourner s'asseoir sur sa couchette.

– Hey…

– Hey.

Le silence s'installa à nouveau entre les quatre murs de la cellule. Ken s'approcha un peu mais garda ses distances. Il n'avait pas vu son visage, il ne savait pas dans quel état il était. Ses yeux bruns s'accoutumaient à l'obscurité et les bandages blancs sur les bras de l'aîné se voyaient plus distinctement que le reste dans la pénombre.

La seule lumière leur parvenait du couloir adjacent, les lueurs chiches soulignant le corps et la figure de Jei d'ombres changeantes.

– Qu'est-ce que tu fais là ?

Ken haussa les épaules.

– J'arrivais pas à dormir et je me suis dit…

– Aya est seul ?

– Yohji est avec lui. On attend.

Farfarello hocha la tête, ses cheveux très clairs semblant être la seule chose à bouger dans le noir.

– Je peux rester ?

– Non.

Ken se raidit au ton brusque de Jei. Ca ne pouvait vouloir dire qu'une chose, qu'il allait se mutiler toute la nuit durant. Il pouvait voir ses poings crispés, tous ses muscles contractés. Pourtant il était obligé d'insister. Peut-être que si Farf le laissait rester près de lui cette nuit, ça irait mieux demain.

Les mutilations ne l'apaisaient jamais vraiment et il allait finir par se tuer. Aya et Farf en même temps, rien que l'idée lui soulevait le cœur. Ca ne serait pas supportable.

– S'il te plait…

– Laisse-moi Ken.

– Même pas en rêve !

– Ken ! Gronda Farfarello d'une voix déformée par la colère.

Ken se figea, le dévisageant sans mot dire. Sa voix vibrait d'une rage à peine contenue. Il se maîtrisait avec beaucoup de difficultés, mais il se maîtrisait. Ken avisa son corps tendu à l'extrême, les muscles raidis aux veines saillantes sous les bandages, les poings serrés bien trop fort pour que ce ne soit qu'un énervement passager. Il pouvait entendre son instinct lui hurler « danger ! ».

D'accord, il avait peur. La fureur rentrée de Farfarello l'effrayait. Mais lui savait trop bien ce que c'était que de garder un tel poison emprisonné dans ses veines sans aucune échappatoire. Le trouble qu'avait l'Irlandais à se contenir le renvoyait à ses propres démons.

– Je veux pas que tu te fasses du mal. Si t'en mourrais ?

Un ricanement sec.

– Je n'en mourrai pas.

Le rire mourut.

– Je n'en meure jamais.

– C'est ça que tu cherches ? Gronda le plus jeune.

La rage bouillonnait sous la surface, presque incontrôlable. Les derniers évènements l'avaient laissé à fleur de peau et le comportement de Jei poussait son self-contrôle déjà bien fragile à l'explosion.

– C'est la mort ?

Farfarello ne détourna pas les yeux, se contentant de lui renvoyer son regard plein de rage. Ken sentait la colère enfler entre eux, prête à exploser.

– Réponds-moi, ordonna le brun en s'approchant de lui d'un air menaçant, irradiant de colère.

Il savait qu'il devait se contrôler mais n'était pas sûr d'y arriver. Il était si proche de lui qu'il pouvait sentir la chaleur de son corps. Ils se touchaient presque. Jei ne le quitta pas des yeux, se contentant de baisser légèrement la tête sur Ken qui était plus petit que lui pour lui renvoyer son regard d'un air impassible. Il savait que Ken n'abandonnerait pas.

– Réponds-moi ! Cria Ken, hors de lui.

– Ca ne te concerne pas.

Le ton était glacial. Il avait prononcé ces mots entre ses dents car il n'était pas sûr de ne pas hurler. Ses épaules étaient légèrement courbées en avant, tremblantes sous l'effort qu'il faisait pour se contenir. Un bourdonnement emplit brusquement la pièce, enflant jusqu'à devenir une vibration insupportable dans leurs oreilles.

– Va te faire foutre ! Gronda le brun en crispant ses poings dans le tissu de son tee-shirt pour le pousser rudement contre le mur de béton.

Le choc fut assez fort pour lui couper le souffle mais Jei encaissa le choc avec moins qu'un grognement et attrapa les bras de Ken pour renverser la situation, le clouant au mur avec une force inouïe. Ken râla sous l'impact mais leva la jambe et frappa le haut de sa cuisse assez fort pour réussir à le faire reculer. Profitant du dégagement, Ken marcha sur lui mais Jei l'empoigna pour le faire rouler au sol sans pitié. Ken réussit à agripper son bras pour l'entraîner avec lui dans sa chute. Ils atterrirent l'un sur l'autre avec un cri de surprise et de douleur. La lutte à mains nues continua au sol et un poing percuta Jei au visage pendant que lui-même touchait Ken à l'abdomen.

Ken n'obéissait plus qu'à son instinct, ne sentait plus que la morsure des coups sur sa peau meurtrie alors qu'il voyait avec satisfaction les contusions éclater sur la peau pâle de Jei. Lui n'entendait plus que le bruit tonitruant de son sang qui battait à ses tempes alors qu'il plongeait un peu plus dans le combat, portant un coup, en esquivant un autre. Ken s'épuisait rapidement, commençant à faiblir sous les attaques, Jei qui esquivait les coups plus vite qu'il ne les portait. Jusqu'à ce qu'il perde l'équilibre, à bout de souffle et qu'il ne s'effondre purement et simplement sur le Berserker en colère. Jei le rattrapa par réflexe, sentant le changement dans son corps, sa reddition. Les bras de Ken se refermèrent brusquement sur lui, le serrant de toutes ses forces.

– Ca suffit… Ca suffit, murmura Ken dans un souffle haletant en immobilisant le corps de Jei dans son étreinte.

Avant… Avant, il n'aurait jamais capitulé. Il aurait frappé jusqu'à ce que la peau pâle ne soit plus qu'un patchwork de couleurs sombres. Il aurait frappé jusqu'à ce qu'il y ait du sang sur les murs. Il aurait frappé même si ça avait dû le tuer, sauf qu'il ne pouvait plus. Il ne savait pas trop d'où lui venait cette faiblesse. De son corps assez traître pour ne plus lui donner la force, ou peut-être de son cœur trop têtu pour courber l'échine devant ses propres tourments. Parce que ça ne venait certainement pas de sa tête. Ca faisait longtemps qu'il n'avait plus toute sa raison.

Il sentait que les épaules de Jei se soulevaient rapidement pendant qu'il essayait de reprendre son souffle, de calmer le hurlement de son sang dans ses veines. Ses mains pâles se levèrent au bout d'un moment pour l'enlacer à son tour avec force.

Jei le serrait contre lui assez fort pour lui faire mal. Il arrivait à peine à respirer dans son étreinte d'acier mais il ferma les yeux et inspira, sentant l'air gonfler ses poumons malgré la force qui comprimait son corps meurtri. Il sentait l'adrénaline doucement refluer dans ses veines pendant que les battements sourds de son cœur emplissaient encore ses oreilles, laissant son corps pantelant. Il sentait le souffle de Jei sur sa nuque. Sa respiration s'apaisait, elle aussi. Ses mains étaient tellement crispées dans le dos de l'autre homme que ses doigts lui faisaient mal.

Il ne restait que la douleur. Celle qui parcourait sourdement son corps, pulsant à travers ses veines jusqu'à son cœur. Les mots étaient si douloureux qu'il ne réussit pas à les prononcer.

– J'ai mal, murmura la voix basse de Jei dans le creux de son épaule.

Ken cligna rapidement des yeux en sentant la brûlure familière qui menaçait de se répandre en liquide chaud sur ses joues. Il ne pouvait pas lui répondre tout de suite mais il tourna doucement la tête pour presser ses lèvres contre son cou, reprenant son souffle, le contrôle de son corps. Une simple caresse de ses lèvres sur sa peau légèrement humide, toujours si chaude. Un geste de réconfort, pour le calmer. Il étouffa le hoquet silencieux qui comprimait sa poitrine et prit plusieurs inspirations hésitantes avant de parler.

– Je sais.

Au bout d'un long moment passé à juste écouter leur respiration, Ken se recula avec lenteur, répugnant à rompre leur étreinte. Il releva le visage de Jei avec douceur mais fermeté. Il avait la lèvre fendue et un peu de sang avait coulé. Il essuya le sang du bout des doigts, effleurant les contusions qui commençaient à apparaître là où ses poings l'avaient touché. Lui peinait à respirer, ses côtes étaient meurtries et ses mains écorchées mais il s'en fichait. La main de Jei était sur son visage maintenant, son pouce effleurant sa joue qui devait bleuir à vue d'œil s'il en croyait la douleur lancinante qui irradiait sa pommette. Son autre main était dans son dos, posée à plat entre ses omoplates, soutenant son corps, l'empêchant de trop s'écarter de lui. Mais il n'en avait pas vraiment besoin car Ken n'en avait pas envie. Le brun étudia son visage avec soin, y découvrant les plus troublantes des émotions. Sa peau d'albâtre. Ses cicatrices. Son œil unique empli de larmes qu'il ne parvenait plus à verser. Doucement, lentement, il glissa sa main droite dans ses courts cheveux clairs et passa ses doigts sous les ficelles qui maintenaient son bandeau en place. Jei resta immobile pendant qu'il lui ôtait son bandeau, voyant pour la première fois son visage sans masque. Il caressa du bout des doigts sa tempe, descendant sur la courbe de sa pommette, effleurant son œil aveugle.

Une cicatrice verticale le traversait, barrant son orbite du sourcil à la paupière inférieure, quasi invisible sous le cache-œil.

– Tu ne demandes pas ?

Les yeux bruns de Ken glissèrent sur son visage, attentifs mais pas inquisiteurs.

– Tu veux me dire ?

– Crise.

Il s'en doutait. L'œil avait subit des dégâts irréversibles, mais il était toujours là, l'iris autrefois couleur d'or à présent blanchit par le tissu cicatriciel de la cornée. Ken poursuivit ses caresses puis se redressa pour déposer un baiser tendre sur son œil abîmé. Il sentit Jei pousser un petit soupir et une tension certaine s'évacuer de son corps, toujours tellement rigide. Ken l'enlaça à nouveau un long moment, posant sa joue sur ses cheveux, sentant les bras de Jei se resserrer à nouveau autour de sa taille.

– Qu'est-ce qu'on va faire ?

– On va attendre.

Un petit hochement de tête de la part du brun et Jei se redressa un peu, tendant le bras vers sa couche spartiate pour en attraper la couverture. Il inversa leur position, laissant Ken se reposer contre lui le temps qu'il enroule la couverture autour d'eux, créant un cocon artificiel mais réconfortant.

Le jour viendrait bien assez tôt.

######

Le jour du réveil d'Aya mis le branle-bas de combat dans toute la maison. Les Weiss piétinaient et les Schwarz ne valaient pas mieux, tous sur des charbons ardents depuis plusieurs jours. Brad avait annoncé qu'il se réveillerait sans doute aujourd'hui. Pas de fausse alerte, Aya s'était bel et bien réveillé, relativement en forme au vu des circonstances. Il avait fallu lui expliquer, le faire manger…

Et finalement, quand Aya ouvrit à nouveau les yeux le lendemain matin, un corps chaud à ses côtés, il ne fut pas vraiment surpris de voir une silhouette habillée d'un tee-shirt blanc et d'un pantalon militaire noir sur la chaise près du lit.

Ken commençait à aussi à remuer sous les draps et il eut la surprise, maintenant qu'il faisait jour et qu'il avait l'esprit plus clair (et les douleurs plus vivaces) de remarquer les marques allant du bleu au vert sur leurs visages…

– Euh…

Ken ouvrit un œil interrogateur.

– Hm ?

Et Farf se contenta de le regarder d'un air impassible. Il n'avait pas la lèvre fendue, là ?

– Vous vous êtes battus ou quoi ?

Ken soupira et se renfonça dans son oreiller avec un gémissement.

– Tu veux pas savoir.

– O… Kay…

Farfarello choisit ce moment précis pour lui tendre deux pilules blanches et un verre d'eau.

– Merci. Ca tombe à pic, ajouta-t-il plus bas pour lui-même.

Sa réflexion arracha un sourire à Ken.

– J'imagine. T'as faim ?

Aya avala sa gorgée avant d'acquiescer. Il mourrait de soif aussi, mais Crawford lui avait dit que c'était une des conséquences de l'hémorragie. Ils réussirent à se mettre en route pour le rez-de-chaussée d'où émanait déjà quelques odeurs délicieuses. A l'odeur de pain grillé, Crawford était aux fourneaux. Aya fut accueilli avec des sourires ravis sur des visages un peu fatigués et il fut poussé dans une chaise près de Schuldig, Crawford œuvrant toujours à proximité pour faire parapluie. Aya avala sagement son assiette, amusé et un peu surpris qu'ils soient tous aussi contents qu'il soit là. Même Omi était réveillé et souriant, malgré sa mauvaise mine.

Aya reposa sa tasse de thé avec un soupir discret.

Pour le moment, la pression était retombée, tout le monde allait bien et Aya pouvait sentir le soulagement presque palpable qui flottait dans la pièce, accompagné de cette euphorie légère qui faisait suite aux catastrophes passées. Il jeta un petit coup d'œil à Schuldig qui lui renvoya un regard un peu curieux.

/ Il va falloir qu'on parle. / Lui envoya Aya.

Schuldig hocha discrètement la tête avec un petit sourire.

/ Quand tu veux. /

######

Une dizaine de jours avait passé depuis le réveil quasi-miraculeux d'Aya. Les blessures qui marquaient ses bras étaient loin d'être guéries et il lui en resterait des traces pour toujours. Brad avait fait ce qu'il pouvait pour limiter les dégâts mais certaines lésions ne partiraient jamais. Ca ne le dérangeait pas d'avoir des cicatrices mais celles-ci seraient toujours là pour lui rappeler qu'il avait faillit mettre fin à ses jours sans même le vouloir. Une trace physique des changements qui avaient eu lieu ces derniers mois dans leurs vies.

Il avait beaucoup parlé avec Schuldig et Crawford ces derniers temps, explorant quelles étaient ses options, ses possibilités. Ils avaient procédé calmement, par élimination.

Aya avait même griffonné des listes le soir dans l'intimité de sa chambre, dans le carnet qu'il ne quittait jamais depuis qu'ils étaient arrivés ici, depuis que tout avait changé. Ca l'aidait à se souvenir, à garder la tête froide. Un petit secret qu'il brûlerait plutôt que de le laisser lire à qui que ce soit…

Ce jour-là, Nagi avait bien remarqué le manège pour le moins louche de son leader. Crawford s'entretenait à mots couverts avec Schuldig et Yohji à l'abri des oreilles indiscrètes depuis un long moment déjà et sa curiosité le démangeait fortement. Comme un curieux pressentiment qui lui disait que quelque chose se tramait dans le bureau-forteresse de Brad. Il n'était pas le spécialiste de l'intuition dans le groupe, ça n'était pas son domaine de prédilection mais il avait appris à écouter ce petit sixième sens quand il se faisait entendre, sachant d'expérience que ça pouvait lui sauver la vie.

Il ne pouvait néanmoins compter que sur lui-même pour obtenir des informations cruciales, voire un scoop : son habituel compagnon de manigances faisant partie du trio qui s'entretenait en secret. Omi, s'il n'avait pas été alité, aurait été un habile fouineur mais le jeune Weiss dormait profondément depuis deux jours, épuisé par sa dernière crise en date. A sa surprise, Omi ne lui reprochait rien de leur « dispute » et il avait même commencé à se confier à lui plus en détail, lui racontant ses rêves les plus dérangeants. Nagi inspira profondément et décida donc de partir en expédition seul pour découvrir le fin mot de l'histoire. Il soupçonnait cela d'avoir un lien avec les Weiss, mais ignorait dans quelle mesure.

S'agissait-il de leur mauvaise accoutumance à leurs nouvelles habilités ou bien des problèmes que cela entraînait ? Plus simplement, est-ce que Crawford avait décidé de laisser faire les choses et d'abandonner les Weiss à leur sort ou s'agissait-il tout simplement de restrictions budgétaires sur la nourriture vu que leurs activités s'étaient réduites à peau de chagrin, et donc, par extension, leurs revenus ?

Se glissant silencieusement dans le couloir menant au bureau de Brad qui se situait au rez-de-chaussée, il tendit l'oreille. La porte n'était pas complètement fermée : une erreur de débutant pour un homme comme Brad Crawford. Encore que celui-ci ne se doutait probablement pas que c'était l'enfant qu'il avait élevé qui jouait les espions… Et puis non, justement, il aurait dû s'en douter, se dit Nagi d'humeur bien hardie. On n'était pas élevé par Bradley Crawford l'Oracle et Schuldig le Mastermind sans savoir un minimum fouiner dans les affaires des autres. Quoique c'était plutôt la spécialité de Schu : il disait lui-même que sa curiosité le perdrait. Nagi s'accroupit près de la porte en tendant l'oreille et relevant ses boucliers mentaux pour éviter que Schuldig ne puisse le prendre en flagrant délit d'espionnage. Ca s'agitait dans le bureau, apparemment et la discussion était animée.

– Je ne suis pas sûr que ce soit la bonne solution.

C'était la voix de Yohji. Depuis quand l'aîné des Weiss était-il dans les petits secrets de Brad et Schu alors que lui-même était tenu à l'écart des manigances de ses tuteurs ?

– Le problème, c'est qu'on n'a plus le choix. Le laisser ici c'est courir à la catastrophe, pour lui comme pour nous. Je ne pourrai pas toujours le raisonner, sans compter les problèmes que ses pétages de plomb entraînent avec les autres, argua Schuldig.

– L'isolement est la seule solution, dit alors Crawford.

Nagi sentit ses cheveux se hérisser sur sa nuque. Parlaient-ils de se débarrasser de Farfarello ? Certes, sa dernière crise en date avait été impressionnante mais elles s'espaçaient de plus en plus ! Des bleus bien visibles étaient apparus sur la peau de Ken récemment, mais Farf portait les mêmes marques. Aucun des deux garçons n'en avait parlé, mais il soupçonnait une sorte de mise au point musclée. Quoi qu'il se soit passé, ça ne les empêchait pas d'être toujours ensemble ces derniers temps…

Et puis, si c'était de Farfie dont il s'agissait, ils lui en auraient parlé d'abord, pas vrai ? Il n'était plus sûr de rien. Gardant son calme, il décida de continuer son écoute clandestine pour en avoir le cœur net.

– Pour combien de temps ? Jusqu'à ce que mort s'ensuive ? Je suis désolé Crawford mais je ne suis pas d'accord. C'est toi qui as dit qu'il aurait besoin d'être entouré.

Yohji n'avait pas l'air de partager l'avis de son leader… Nagi se fit la réflexion qu'il y avait cependant peu de chances pour Yohji s'oppose à un isolement de l'Irlandais s'il s'avérait trop dangereux. Pas parce qu'il ne le portait pas dans son cœur, surtout que ça ferait du mal à Ken mais il y avait autre chose, dans sa voix. Ca ne pouvait concerner qu'une seule personne parmi les Weiss…

– C'est pas faux non plus… Intervint le télépathe du groupe.

– Schuldig, on en a déjà parlé. Dans son état, c'est le fait d'avoir un entourage qui le met en danger, rétorqua Crawford. Il va finir par devenir fou si on ne l'isole pas le temps qu'il apprenne à se protéger.

– Tu comptes l'enfermer combien de temps ?

– Il ne sera pas enfermé Yohji, seulement isolé. On peut essayer quelques temps et surveiller l'évolution de son état. Quelques semaines seront peut-être suffisantes.

– Mais tu n'en es pas sûr.

– Je ne suis même pas sûr qu'il y survive. Mais il est d'accord. Nous partons dès qu'il est prêt.

– Les autres ne vont pas aimer ça, remarqua Schuldig.

– Tant pis, je leur expliquerai plus tard.

Nagi se mordit la lèvre. Ils parlaient d'Aya. Ils allaient l'isoler pour qu'il reprenne le contrôle de ses émotions. Crawford n'avait pas l'air d'être sûr de lui, mais ça semblait être la seule solution adaptée pour le moment. Se redressant en silence, il rebroussa chemin vers le salon à pas de loup avant d'inspirer profondément une fois à l'abri des oreilles indiscrètes. Au bout de quelques instants, une petite voix lui souffla qu'il ferait mieux d'aller prévenir Farfarello, le seul Schwarz encore ignorant de ce qui se tramait dans le bureau. Et Ken aussi devait être mis au courant. Il fit rapidement le tour du rez-de-chaussée sans trouver âme qui vive et explora le reste de la maison en vain. Glissant silencieusement devant la porte entrouverte du leader des Weiss dont la chambre était attenante à celle de Farf, il jeta un rapide coup d'œil à l'intérieur. Aya était en train d'empiler mécaniquement quelques vêtements dans un sac de voyage.

Le roux était donc déjà au courant ? Tout était décidé ? Pourquoi n'avaient-ils rien dit à personne ? Aya tourna brusquement la tête vers sa porte, se sentant probablement observé. Nagi n'eut que le temps de disparaître dans l'escalier qui redescendait à l'étage inférieur. Il courut dans le jardin, tout au fond, vers le saule où il travaillait habituellement avec Ken. Le brun y était probablement avec Farfie, en train de jouer au foot ou de discuter malgré le temps un peu froid. Ca allait être délicat de lâcher une telle bombe mais la nouvelle les concernait tous les deux. Il localisa effectivement les deux jeunes assis sous l'arbre, probablement en pleine conversation.

– Farfie ! Ken !

Le jeune homme borgne leva sur lui un regard curieux, attendant qu'il les rejoigne bien que son agitation soit inhabituelle. Loulou avait aperçu son maître au loin et courait autour de lui, l'accompagnant le long du chemin.

– Ils vont faire partir Aya !

– Quoi ?

– Je viens de les entendre, ils vont le faire partir !

Il vit du coin de l'œil que Ken était en train de devenir livide.

– Dans le bureau, je vous jure que j'ai entendu ! Aya est en train de préparer un sac, ils vont l'emmener mais je ne sais pas où, expliqua précipitamment l'adolescent en tentant de reprendre son souffle, les mains appuyées sur ses genoux.

Il se fit la réflexion qu'il manquait vraiment d'entraînement mais c'était pas le problème le plus important. Il ne savait pas comment Farf allait le prendre. Et que Farf prenne « mal » quelque chose, ce n'était jamais une bonne nouvelle pour personne. Farfarello fronça les sourcils, signe qu'il était contrarié. Nagi espéra ne pas l'avoir mis en colère car ni lui, ni Ken, ne seraient capables de le raisonner en cas de crise, et seule une bonne baffe télékinésique pourrait les protéger de la fureur du Berserker si celle-ci venait à se déclencher. L'Irlandais se leva et se dirigea vers la demeure en faisant signe aux deux bruns de le suivre, ce qu'ils firent sans être vraiment rassurés. Au moment où ils arrivaient à proximité de la porte d'entrée principale, Crawford sortait sur le perron accompagné d'Aya et de Yohji.

Farfarello se planta devant Crawford d'un air passablement énervé. Le leader des Schwarz garda le silence, déplaçant son regard sur la droite où Nagi eut la décence de paraître embarrassé et de se faire tout petit, glissant subrepticement derrière Ken pour éviter le courroux de son tuteur…

Aya était derrière Crawford et Yohji suivait avec un sac de voyage noir à la main. Schuldig fermait la marche.

– Farfarello, fit Brad d'un air pincé.

Il n'avait pas vraiment prévu ça, mais se doutait un peu que la sortie discrète qu'il avait programmée pour Aya allait capoter au dernier moment. Un vague pressentiment…

– Où est-ce que tu l'emmènes ?

La voix de Jei était calme, signe qu'il était très lucide. Mais ça ne voulait pas dire qu'il ne pouvait pas exploser. Il allait falloir manœuvrer avec prudence pour ne pas déclencher l'ire du Berserker, ça n'arrangerait pas ses affaires. Crawford jeta un regard en biais à Aya qui garda la tête baissée. Aya n'était pas vraiment d'accord pour partir comme un voleur, mais Brad l'avait eu à l'usure, le convaincant qu'il serait mieux pour lui d'éviter les effusions alors qu'il était toujours fragile.

– Nous voulions garder le départ secret pour son bien, mais puisque vous êtes tous là…

Nagi eut la surprise d'entrevoir Omi encore dans le couloir, appuyé contre un mur pour garder son équilibre, juste derrière Schuldig qu'il avait semblé suivre en catimini. Avait-il senti que quelque chose se tramait pendant qu'il dormait ?

– Aya va partir quelques temps, pour se reposer.

– Où ?

– Je ne peux pas te le dire, Farfarello. Seuls Schuldig et moi iront le voir régulièrement pour l'aider à s'entraîner. Nous… Faisons un test, dit finalement Brad, le ton de sa voix avouant son incertitude.

Farfarello se décala un peu, d'un air plus ou moins dubitatif. Il était rare de voir une telle expression sur son visage. Ken et Nagi se rapprochèrent un peu tandis que le reste de la troupe sortait au grand complet. Omi réclama discrètement l'aide de Schuldig pour se déplacer et le télépathe s'exécuta en le réprimandant, sachant qu'il n'était pas en état de se lever.

– Tu aurais dû appeler quelqu'un plutôt que de te lever tout seul ! Comment t'aurais fait après une chute dans les escaliers ?

– Bof, j'serai p't-être mort… Déjà que j'y suis presque, y aurait plus eu qu'à m'achever !

Un claquement de langue agacé du télépathe lui arracha un sourire.

– Bon, et bien puisque vous êtes tous là, dites-lui au revoir au lieu de prendre racine ! Lâcha Crawford d'un ton résigné.

Omi et Yohji s'approchèrent de leur leader et ami afin de lui souhaiter bonne route.

– Soigne-toi bien, dit doucement Aya à son plus jeune équipier.

– Quand tu rentreras je serai au top, tu verras, répondit le petit blond en étouffant une quinte de toux.

Aya passa une main dans ses cheveux avec un sourire. Il avait toujours eu beaucoup de tendresse pour Omi, sa joie de vivre lui rappelant perpétuellement sa petite sœur. Son cadet lui renvoya un sourire courageux. Yohji et Aya échangèrent une étreinte amicale. Le grand blond lui fit jurer tout bas de revenir quoi qu'il lui en coûte.

– Je refuse de voir Ken se morfondre toute sa vie à cause de toi. T'as intérêt à revenir plus canon que jamais ! Lui glissa le grand blond à l'oreille.

Aya pouffa de rire. Yohji ne changerait décidemment jamais.

– J'essayerai.

– Jure-le. Tiens, sur la tête de Crawford par exemple ! S'exclama Yohji en riant.

– Hm, c'est pas sûr que j'revienne alors…

– On ne me jure pas dessus ! Persiffla Brad en réajustant sa chemise.

– J'rigole ! Lança Yohji à l'intention de son compagnon.

Aya salua ensuite Nagi et Schuldig qui lui adressèrent un sourire.

– Tu verras Aya, ça ira mieux après. Crawford t'expliquera tout une fois là bas. Je passerai te voir souvent.

– Bon courage, dit simplement Nagi.

– Merci… Répondit Aya en dirigeant son regard vers les deux personnes qu'il lui restait à voir.

Ken et Farfarello, le meilleur ou le plus pénible pour la fin, il ne savait pas vraiment. Ken était resté près de l'Irlandais en attendant qu'Aya daigne s'intéresser à eux. Le jeune homme aux cheveux carmins se tourna vers eux, peu sûr de lui. Le meilleur pour la fin, définitivement…

– Tu n'aurais même pas dit au revoir ? Demanda le brun en s'adressant directement à Aya qui s'obstinait à regarder ses chaussures, d'un coup terriblement intéressantes.

Yohji sentait déjà venir le problème. Aya allait rester muré dans son silence car il se sentait pris en faute. Il avait manifesté son désir de faire ses adieux aux autres mais Crawford avait refusé en avançant que ça serait mieux pour lui. Agacé par le silence de son équipier, Yohji se rapprocha de lui et lui administra un coup de coude léger dans les côtes qui lui fit lever un regard assassin sur le grand blond.

– Réponds-lui, murmura discrètement l'aîné.

Aya soupira, repoussa gentiment Yohji et leva les yeux sur Ken avec appréhension, sentant qu'il ne pourrait pas échapper à la confrontation. Et puis, il lui devait bien ça.

– Je suis désolé.

– Tu t'excuses beaucoup en ce moment. Aya ne s'excuse pas…

– Ran, si, répondit doucement le rouquin.

Ken eut un petit sourire, penchant un peu la tête pour l'examiner plus sérieusement.

– C'est vrai.

Farfarello se contenta d'observer l'échange en silence et Aya lui jeta un coup d'œil anxieux, inquiet de sa réaction. L'absence de réaction n'était en soit pas troublante pour Jei, plus habitué à regarder les choses d'un œil peu intéressé qu'à vraiment s'impliquer mais vu la situation, ça ne le rassurait vraiment pas.

– Je risque de m'ennuyer, déclara-t-il simplement en haussant les épaules, précédant une question qui ne vint jamais.

– Tu t'en fiches alors ? Demanda Aya, d'un coup amusé et soulagé de ne pas se voir opposer un silence buté.

Pour toute réponse, Farfarello grogna et croisa les bras sur son torse musclé, arborant un air profondément désintéressé.

– Tu reviendras vite.

– Rien n'est moins sûr, Jei, dit-il un peu gêné en détournant le regard.

Une main effleura sa joue avec la légèreté d'une plume, le faisant lever les yeux sur le jeune homme qui s'était rapproché.

– Tu reviendras vite, réaffirma le Schwarz avec son aplomb habituel.

– Crawford attend. Je dois y aller, soupira Aya en se détournant légèrement, peu réjoui à l'idée de partir mais souhaitant à tous prix écourter les adieux avec Jei et Ken.

Il n'avait jamais été doué avec les gens, encore moins avec les sentiments. Cumuler les deux, ça faisait beaucoup pour lui, surtout avec ses nouvelles… Habilités. Des lèvres de posèrent sur son front et il ferma les yeux un court instant, conscient qu'il risquait de tirer un trait définitif sur ce genre de relation à l'avenir. Il se sépara de Jei pour se diriger vers Ken avant que ses émotions ne le trahissent à nouveau.

– Je me demandais si tu voulais le récupérer…

Aya baissa les yeux sur le lacet de cuir entortillé dans une des mains de Ken. C'était un objet qui lui était précieux, que sa sœur lui avait offert avant de quitter le Japon pour aller faire ses études à l'étranger. Ce même collier qu'il avait donné à Ken pour son anniversaire. Un simple cordon de cuir et un pendentif en argent, un R majuscule avec une rose en filigrane gravée sur un des montants de la lettre, si discrète qu'elle passait pour invisible. Il savait que Ken ne s'en séparait jamais depuis qu'il lui avait offert. Aya l'effleura du bout des doigts, frissonnant lorsque sa peau entra en contact avec celle de l'autre jeune homme. Il referma la main de Ken sur le bijou.

– Garde-le.

Ken hocha lentement la tête, sans relever les yeux sur son leader, son ami, l'homme qu'il aimait.

– Au revoir Ken, murmura la voix profonde de Aya alors qu'il sentait des lèvres se poser sur son front et une main chaude dans ses cheveux, le roux répétant avec lui les mêmes gestes qu'avait eu Farfarello auparavant.

– Au revoir Ran.

Aya… Ran lui dédia un sourire pâle mais bien réel avant de se détourner définitivement. Une main se referma brusquement sur la manche de sa veste noire et le força à se retourner. Une étreinte chaleureuse mais tremblante l'entoura soudain et il sentit une main se crisper sur son épaule. Ken déposa un baiser brûlant au coin de sa bouche avant de lui souffler quelques mots.

– Prends soin de toi. Et reviens.

Le rouquin hocha la tête en silence et caressa sa joue du bout des doigts, lui souriant en un dernier signe d'adieu. Ses mains le démangeaient de le serrer contre lui, c'était presque viscéral mais il ne pouvait pas se laisser aller de cette façon. Il recula doucement et jeta un regard à Farfarello qui se rapprocha d'eux, touchant discrètement le poignet de Ken. Le brun leva un regard atterré sur lui. Farfarello laissa sa main glisser dans le dos de son cadet en signe de réconfort. Ran et Jei échangèrent un dernier regard entendu. Jei sembla hocher imperceptiblement la tête puis Ran se détourna, avançant vers Crawford qui attendait patiemment près de sa voiture.

– Tu es prêt ? S'enquit le leader des Schwarz.

– Il faut bien…

– Ca ira, dit l'aîné dans un élan de sympathie pour rassurer le jeune homme aux cheveux rouges sang.

Son sac de voyage avait été placé dans le coffre par les bons soins de Yohji. Il se glissa à la place du passager et boucla sa ceinture, profondément abattu. Tournant la tête, il vit l'ensemble du groupe lui faire des signes d'adieux, remarquant l'éclat inhabituel des yeux sombres de Ken… Le dernier regard qu'il porta sur la maison et les gens qui y vivaient depuis quelques mois avant que la voiture ne s'éloigne définitivement lui appris que Ken s'était détourné pour s'éloigner de quelques pas.

Jei prendrait soin de lui.

Il avait promis.

Aya laissa ses yeux se fermer, bercé par le ronronnement du moteur et la conduite souple de Crawford. Quand il se réveillerait, il lui faudrait tout recommencer, repartir de zéro dans la solitude.


Notes : Mouais. Bon. Ca me réussit pas trop le retour vers le passé mais je ne voyais pas d'autres moyens de glisser les quelques explosions et neuneuseries nécessaires.

J'aurai voulu le faire plus suffoquant mais je n'y arrive pas donc…

Désolée pour l'attente, longue comme toujours, j'espère que ça rattrapera un peu le niveau…

Merci beaucoup de votre patience et de votre lecture.