Saluuut !

Bon, je m'y attendais un peu, mais je n'ai pas réussi à écrire ce chapitre en une semaine... Christa est compliquée. Et puis Ymir aussi. Et non seulement j'ai toujours du mal avec les dialogues, mais en plus maintenant j'ai peur d'en faire trop et trop vite avec le Drama ! Surtout, dites-le moi si ce chapitre est trop "lourd". Dans tous les cas le prochain sera beaucoup plus léger, c'est promis, parce qu'il faut vraiment que je fasse une pause avec les background de nos deux lycéennes.

Pour ceux qui ne sont pas au courant, je rappelle que le chapitre 8 de "Repères" fait partie du "Ymir's side" et qu'il est recommandé de le lire avant d'aborder celui-ci.

D'ailleurs, si vous aimez écouter un peu de musique en lisant des fanfictions, j'ai, personnellement, beaucoup écouté l'OST So ist es immer de Benjamin (T_T) ainsi que So Tired et Crazy For You de Slowdive et Bloodstream de Stateless. Et puis Wish You Were Here de Pink Floyd, aussi, bien sûr.

Merci infiniment pour les reviews, les favoris et les follows, ça me fait toujours autant plaisir ! =D

Comme d'habitude, j'espère que ce chapitre vous plaira, et n'hésitez surtout pas à laisser une (ou même plusieurs si ça vous chante) review pour me dire ce que vous en avez pensé, ou même juste pour parler chiffons, serviettes et mangas.


Ch 9 - Samedi 17 septembre, après-midi

Christa porta son verre à ses lèvres et but une gorgée de son jus de pomme en observant Ymir par dessus le rebord du verre. La joue appuyée contre la paume de sa main, elle fixait la fenêtre d'un œil morne et cerclé de noir en fronçant légèrement les sourcils. Il y eut un tintement lorsque Christa reposa son verre sur la petite table en verre du café, et un énième bâillement força Ymir à fermer les yeux. Elle avait l'air éreintée. Christa rassembla son courage et prononça la question qu'elle tournait en boucle dans son esprit depuis qu'Ymir était passé devant elle sans la voir, à leur rendez-vous du matin:

"Hum… Est-ce que tu vas bien ?

- Hein ?" lui répondit-elle en quittant la fenêtre du regard.

En toute honnêteté, Christa ne savait pas vraiment ce qui lui était passé par la tête lorsque, à peu près une heure plus tôt, elle avait proposé à Ymir d'aller manger en ville ensemble. Elle avait été d'une humeur atroce toute la matinée et n'avait pas cessé de reprocher tout et n'importe quoi à tous ceux qui croisaient son chemin. Et comme Christa faisait bien plus que juste croiser son chemin, elle avait pris encore plus cher que les autres.

En fait, lorsqu'elle lui avait fait sa proposition, elle s'attendait à ce qu'elle refuse d'un air irascible en lui disant quelque chose comme "J'ai mieux à faire que de traîner avec toi"... mais non. Elle avait simplement paru surprise, puis avait accepté comme si c'était la chose la plus naturelle du monde et que ça l'étonnait qu'elle ait même eu besoin de lui poser la question.

Parfois, Christa arrivait à comprendre comment Ymir fonctionnait et à anticiper ses réactions mais, parfois, elle se trouvait encore plus démunie face à elle qu'une fourmi à laquelle on montrerait les tables de multiplication.

"Est-ce que tu vas bien ?" répéta-t-elle, sincèrement inquiète.

Le froncements de ses sourcils s'accentua et Ymir détourna ses iris dorés des yeux de Christa.

"...Ouais." Bâillement. "J'ai juste passé une mauvaise nuit. Ça ira mieux demain."

Elle ne put s'empêcher de penser que ce n'était pas aussi simple que ça. Qu'Ymir ne lui disait pas toute la vérité.

Comme si tu avais le droit de te sentir blessée par ce genre de choses, Historia Reiss…

Une part de Christa savait parfaitement pourquoi elle avait invité Ymir à manger en ville avec elle. Une part d'elle ne voulait pas rentrer dans l'appartement vide et froid de sa mère. Une part d'elle refusait la solitude et l'isolement avec lesquels elle avait vécu jusque là. Une part d'elle voulait changer et jeter ce masque si beau mais si laid pour ne plus jamais avoir à le remettre.

Et cette part d'elle pensait qu'elle pouvait y arriver avec Ymir.

Le silence se fit pesant.

"Tu préfères l'été ou l'hiver ?" tenta Christa, à court de sujets de conversation.

Ymir haussa un sourcil sceptique, mais ne fit aucun commentaire.

"L'hiver, mais je préfère l'automne.

- Ah ? J'aurais plutôt pensé l'été...

- Pourquoi ?

- Hum... parce que tu… tu as la peau… cuivrée ?"

Cuivrée n'était pas le seul adjectif qui lui venait à l'esprit quand elle contemplait la peau d'Ymir. Il y avait aussi constellée d'étoiles, magnifique, chaleureuse… La peau d'Ymir irradiait toujours une chaleur agréable. Confortable. Ce dernier qualificatif lui était venu mardi, pendant qu'elle somnolait à côté du corps étendu d'Ymir. Elle ne l'avait pas touchée, mais elle n'en avait pas eu besoin pour sentir sa chaleur. Elle était à la fois semblable et différente de celle que produisaient les rayons du soleil.

"Je n'ai pas la peau mate parce que j'aime cramer au soleil - pas comme ces thons qui vont à la plage juste pour s'enduire d'huile, répliqua-t-elle en grimaçant d'une manière comique. Et toi ? Je parie sur le printemps." ajouta-t-elle avec un sourire moqueur.

Christa sourit. Un petit sourire timide, mais aux accents amusés et, surtout, sincères.

"J'aime toutes les saisons… Mais c'est vrai que je préfère le printemps."

Un serveur leur apporta leurs commandes (une côtelette de veau pour Ymir, une salade "champêtre" pour elle) et la conversation en resta là le temps qu'elles commencent à manger. Cette fois-ci, ce fut Ymir qui se décida à rompre le silence.

"Qu'est-ce que t'écoutes, comme musique ?"

Elle prit un temps de réflexion. Elle écoutait… elle aimait bien… elle écoutait souvent… Elle n'en avait aucune idée.

"Je n'écoute pas vraiment un genre de musique particulier… J'écoute ce qui passe à la radio, je suppose ?

- Sérieux ? T'as bien un genre de musique préféré, quand même, non ?

- Oui, je… non, pas vraiment, en fait. Du moment que c'est en harmonie avec mon humeur, ça me va, répondit-elle, songeuse. Je n'en écoute pas souvent, alors…" Elle haussa les épaules. "Je préfère lire.

- Et ça se dit musicienne...

- Hey ! Ça n'a rien à voir !

- Ah oui ? Explique-moi comment on peut prétendre jouer de la musique si on aime pas l'entendre !

- J'aime la musique ! Et ça n'a rien à voir. Jouer et écouter sont deux choses différentes." bougonna-t-elle.

Sans qu'elle ne s'en rende compte, Ymir avait touché un point sensible. Christa n'avait aucun don pour le violon. Sa grand-mère et sa professeure, Rico Brzenska, ne cessaient de l'accuser de massacrer les plus beaux morceaux. Même si elle avait conscience qu'elles étaient toutes les deux difficiles à satisfaire, ces échecs à répétition sapaient son moral et sa motivation. Elle passait souvent des après-midis entières à travailler un morceau, sans jamais prendre de pause ou relâcher ses efforts - mais ce n'était jamais suffisant.

Ymir leva les mains en signe de paix.

"Si tu le dis… De toute manière je n'y connais rien en musique.

- Ah bon, tu n'as jamais essayé ? Tu es tout le temps en train d'en écouter, pourtant !"

Elle haussa les épaules.

"Trop compliqué. 'Puis devoir apprendre les notes et tout le bazar, ça me gonfle. Jouer et écouter son deux choses différentes, non ?" ajouta-t-elle, moqueuse, en mimant des guillemets, arrachant un petit rire à son interlocutrice.

Il y eut une petite pause pendant laquelle elles se concentrèrent sur leurs assiettes, puis :

"Ce n'est pas si dur, le solfège, tu sais. En fait, c'est même la partie la plus facile.

- Parle pour toi ! Je parie que tu révises tes cours tous les soirs et qu'tu fais tes devoirs en avance."

Vrai, mais elle n'avait pas vraiment le choix… ni autre chose à faire pour passer le temps.

"Je ne vois pas le rapport.

- Ha ! Je le savais !" Elle pointa sa fourchette vers elle d'un air triomphant, puis sceptique : "T'es sûre d'avoir quinze ans, Christa ?

- Oui, pourquoi ?

- Parce qu'aucun adolescent normalement constitué ne fait ses devoirs à l'avance.

- J'imagine que c'est toi qui as décidé de ça ?" ironisa-t-elle

"Non, c'est une loi universelle." répliqua Ymir en finissant de rogner l'os de sa côtelette. "Tu le saurais si tu écoutais ton instinct d'adolescente."

Christa ne trouva rien à répondre et se contenta de piquer une morceau de tomate avec sa fourchette. Son instinct ? Elle ne l'avait jamais écouté, l'avait étouffé, ne l'entendait plus depuis longtemps. Prétendait ne plus l'entendre.

Une fille bien élevée se contente de faire ce qu'on lui dit.

Les aliments n'avaient pas de goût dans sa bouche, mais elle se força à manger lorsqu'elle croisa le regard d'Ymir. Le brun piqué d'or de ses iris brillait d'un éclat qu'elle n'était pas habituée à voir et qui la faisait se sentir coupable, comme si Ymir l'accusait de l'inquiéter.

"T'as un problème avec la nourriture ?"

La jeune fille sursauta et faillit lâcher sa fourchette. Elle leva un regard fuyant vers Ymir, qui la fixait sourcils froncés et assiette déjà vide. Le morceau de salade qu'elle mâchait depuis bientôt dix minutes descendit difficilement dans sa gorge serrée. L'intérieur du café sentait la viande grillée, la crêpe et la friture. Elles étaient assises à une table pour deux personnes, juste à côté de la baie vitrée qui baignait la salle de lumière et donnait une impression d'espace.

Pourtant Christa se sentit à l'étroit.

"Non…"

Ymir se tendit, son regard se durcit.

"Tu mens."

Christa tressaillit. Elle avait l'impression que son regard la perçait de part en part, qu'elle pouvait lire en elle toute la pile de mensonges accumulés au fil des ans.

"Je n'ai pas faim, c'est tout…"

Elle se sentait trop petite, enfermée dans une pièce trop étriquée, oppressée par le poids d'un regard trop lourd.

"Si tu veux pas parler de quelque chose, juste dis-le, je m'en fous. Mais me prend pas pour une conne."

Et juste comme ça, elle rompit le contact visuel. Christa relâcha une respiration qu'elle n'avait pas eu conscience de retenir et la pièce reprit ses dimensions initiales. En revanche, l'odeur de nourriture imprégnait toujours autant le lieu, et elle renonça à finir son assiette.

"Tu feras pareil ?" tenta-t-elle timidement, ses yeux cherchant ceux de la grande brune qui lui faisait face. "Si tu ne veux pas parler de quelque chose ?"

Elle parut surprise et Christa eut peur d'avoir été trop exigeante, mais son expression s'adoucit lorsqu'elle croisa son regard.

"Ouais…" fit-elle en se grattant la nuque d'un air embarrassé. "Évidemment."

Christa sourit, et Ymir lui sourit en retour.


Elles quittèrent le café quelques dizaines de minutes plus tard, auréolées d'un silence paisible que ni l'une ni l'autre n'avaient envie de chasser. Il faisait chaud et le soleil à son zénith tapait avec enthousiasme sur leurs peaux si différentes. Le regard de Christa s'égara une fois de plus sur le tatouage de son amie. Elle ne tenta pas vraiment de lutter contre ce magnétisme, s'abandonnant dans la paix qui marchait entre et autour de leurs deux corps. Elle avait l'impression d'être dans un rêve, un de ceux où l'ambiance est à mi-chemin entre la réalité et le songe, où l'on a vaguement conscience de rêver mais que cela n'a aucune importance.

Ymir s'accroupit pour détacher son vélo, déplaçant l'attention de la jeune fille vers son épaule, ses trapèzes, son cou. De courts et fins cheveux bruns s'échappaient de sa queue de cheval et chatouillaient sa nuque, troublant le calme plat de son esprit. Une vague envie naquit dans un coin reculé de ses pensées. Elle eut l'impression diffuse qu'elle n'aurait pas dû la ressentir, sans toutefois comprendre pourquoi. Quel mal y avait-il à avoir envie de frôler cette nuque du bout des doigts ? Ce n'était qu'une pensée distraite, une lubie de son esprit désœuvré et assommé par la chaleur. Bien sûr, si elle avait suivit cette envie, le geste lui aurait parut déplacé, mais il ne lui serait jamais venu à l'esprit de concrétiser une telle impulsion, surtout aussi floue.

Ymir se releva, sortit son téléphone et lui tendit un écouteur en enfonçant l'autre dans sa propre oreille. Elle l'accepta avec perplexité, peu certaine de ce qui allait suivre, mais l'air qui se déversa dans son tympan était agréablement doux. Elle questionna Ymir du regard.

"Wish You Were Here de Pink Floyd. Tu montes ?"

Elle hocha la tête et s'installa sur le porte bagage, entourant la taille d'Ymir de son bras gauche.

La musique, les grincements maintenant presque familiers du vélo… le soleil paisible, le vent passant ses doigts dans ses cheveux… la douce chaleur émanant du corps d'Ymir… Christa appuya sa tête contre elle et ferma les yeux, bercée par tout ce qui l'entourait, sombrant dans une somnolence reposante.


Le réveil fut dur.

Après avoir insisté pour qu'Ymir ne fasse pas un détour pour la déposer directement devant chez elle, Christa avait marché jusqu'à chez elle dans une sorte d'état second. L'air mélancolique de la chanson qu'elle avait écouté résonnaient encore dans ses oreilles et elle se surprit à fredonner les paroles, les yeux dans le vague et le pas lent.

Elle stoppa sa marche lorsqu'elle s'en rendit compte. Immobile, debout sur le trottoir, elle avança une main vers son sac de cours et en sortit, lentement, son téléphone. Elle tapa le code d'un air absent, ouvrit son répertoire, fit défiler les noms. Il y en avait peu, elle atteint rapidement celui qu'elle cherchait. L'icône de contact ne montrait que son dos, parce qu'Ymir ne l'avait pas laissée en prendre une de face et qu'elle avait du la prendre sans qu'elle n'en sache rien.

Son doigt se posa sur le contact et les informations qu'elle avait entrées s'affichèrent. Un prénom, un numéro de téléphone, une adresse mail. Le doigt se plaça juste au dessus du numéro. Les chiffres clignotaient presque.

Une voiture passa à côté d'elle en vrombissant et elle releva la tête, détachant son regard de l'écran du téléphone. Le doigt suspendu se retira, son pouce pressa le bouton de mise en veille et l'objet disparut bientôt dans la poche avant de son sac. La main gauche à nouveau serrée autour de la lanière qui passait sur son épaule, elle se remit à marcher.

Deux minutes plus tard, elle poussait la porte de chez elle. L'appartement était orienté plein nord et un frisson la parcourut lorsqu'elle pénétra à l'intérieur, laissant la porte se refermer d'elle-même. Elle attendit d'entendre le claquement résonner sombrement dans l'entrée, puis retira ses chaussures et se dirigea vers sa chambre.

Le monde était silencieux.

Ordinairement, elle prêtait peu d'attention au silence. C'était reposant et cela ne la gênait pas pour lire. Quelque part dans son enfance, elle avait appris à faire avec, comme pour la solitude. Les livres créaient pour elle le son et la compagnie, l'emmenaient loin de sa bulle grise et vers des aventures incroyables qu'elle pouvait vivre sans quitter sa chambre. C'était son monde à elle, son terrain de jeu, le plus loin possible des adultes et de leurs manigances.

Les livres étaient la seule musique et les seuls amis dont elle avait jamais eu besoin, et pourtant elle se sentit très seule lorsqu'elle referma la porte de sa chambre. Le silence était une pierre sur sa poitrine, si lourde qu'elle avait du mal à respirer, si cruelle que ses yeux s'embuaient de larmes.

Alors Christa alluma son ordinateur et, les doigts fébriles, entra Nirvana dans la barre de recherche. Le titre de la première vidéo proposée disait "Best Of Nirvana". Elle cliqua sur le lien et une guitare se mit à rugir dans la pièce, chassant le poids sur sa poitrine. C'était violent, bruyant, rebelle, agressif, tout ce qu'elle avait appris à ne pas aimer. Et pourtant les accords, les paroles, la mélodie résonnaient tous en elle, rebondissaient sur ses os, traversaient ses tympans, remuaient ses tripes.

Elle se laissa tomber sur son lit les bras en croix et ferma les yeux, une unique larme, une clandestine, dévalant la courbe de sa joue pour se perdre dans les draps, chassée par le rideau de ses paupières.

I found it hard; it's hard to find

Oh well, whatever, never mind *


"Stop." Christa éloigna l'archet des cordes pour la quatrième fois, penaude. Sa professeure remonta ses lunettes et poussa un soupir découragé. "Tu n'y arrives pas." C'était un constat.

Christa baissa les yeux. Elle avait raison. Rico Brzenska avait toujours raison.

"Tu ne joues pas ce que je t'ai demandé de jouer.

- Mais si, je…

- Non. Ce que tu joues…" elle agita les partitions qu'elle tenait à la main, "...c'est ça.

- Je ne comprend pas…"

Soupir agacé. "Non, tu ne comprends pas. Et c'est bien le problème. Ce morceau…" Elle s'avança vers le chevalet de Christa et se saisit de la partition qui y reposait. "...n'est pas qu'un assemblage de notes. Il ne suffit pas de jouer bêtement de ton violon - tout le monde peut faire ça." Elle se mit à marcher de long en large, le pas sévère. "La musique ne se résume pas aux partitions (et il y avait du dégoût dans sa voix), Mademoiselle Lenz. La musique, c'est avant tout quelque chose que l'on ressent. La musique est un principe abstrait qui doit être ressenti, et pas appris. Suis-je claire ?"

Christa eut envie de dire que non, elle n'était pas claire, qu'elle avait travaillé ce morceau pendant des heures et des heures, qu'elle n'avait fait aucune erreur, que de toute manière elle n'arriverait jamais à satisfaire personne parce qu'elle n'était qu'une petite fille, une petite souris, une menteuse qui étalait des couleurs sur ses joues pour cacher celles qui manquaient dans son cœur.

"Oui. Je vous demande pardon.

- Recommence."

Et Christa recommença, tissa sa bulle de notes, s'isola dans un monde de musique. La partition était imprimée dans son esprit, les mesures défilaient comme un théâtre d'ombre chinoises sur ses paupières, l'archet volait dans ses m-

"Stop !"

Christa perdit ses ailes et retomba au sol. Son bras retomba mollement contre son flanc, toute envie de jouer perdue. À peine le ciel était-il atteint qu'il lui était retiré.

Elle avait l'impression d'avoir vécu ce moment des centaines de fois.

"Tu n'as pas compris et tu n'essaies même pas de comprendre. Qu'est-ce que je viens de te dire ?" Elle se leva et jeta les bras au ciel, excédée. "La musique, ce n'est pas juste une partition ! La musique, c'est la vie ! L'expression des sentiments du compositeur ! L'essence même de son âme !

- Je suis désol-

- Tu ne dois pas jouer un morceau, tu dois le sentir, le vivre !" Sa voix tremblait, montait et descendait, vibrante d'une passion et d'une ferveur que Christa ne lui avait jamais vue. "Ressens la musique, vibre avec elle ! Tu dois devenir le compositeur, l'incarner dans tous ces états d'âmes et faire ressortir ce qu'il ressentait pour chaque note ! Tu crois vraiment que l'on juge un musicien sur la manière dont il bouge ses doigts ou son archet ? FAUX !" Christa sursauta, les yeux écarquillés devant tant d'éloquence. "Un vrai musicien est un réceptacle pour l'âme du compositeur ! Un vrai musicien ne joue pas, il interprète !"

Il y eut une pause où le silence tomba lourdement dans l'air encore brûlant de passion, et où la petite femme aux cheveux argentés planta un regard gris, féroce et irisé de vert, dans le ciel d'azur agité des yeux de son élève.

Interpréter et non jouer ?

"Lenz !" Christa se raidit et rassembla ses pensées par réflexe. "As-tu compris, cette fois ?"

Elle déglutit une, deux fois, puis força les mots à sortir :

"Oui, professeure Brzenska. Mais comment-

- Comment interpréter ?" Elle acquiesça. "C'est simple. Lis la partition dix, vingt fois de suite, et repère les climax et les creux, puis renseigne-toi sur le compositeur, sa vie, ses amours, ses combats, et relis les partitions. Ressens la musique, imprègne-toi de ce qu'elle transporte."

Christa aurait dû observer sa professeure avec sérieux et écouter ses explications avec toute l'attention du monde, puis affirmer qu'elle avait compris et qu'elle ne referait plus la même erreur. Au lieu de cela, elle imaginait Ymir écoutant Brzenska, sourcils haussés par la confusion, une main dans la poche et le dos nonchalamment appuyé contre le mur, puis la coupant en plein milieu de son monologue par un éclat de son rire franc et moqueur, s'exclamant entre deux bouffées d'air que non, vraiment, les artistes sont tous des tarés, que celle-ci est dangereuse et qu'elle mérite sa place à l'asile. Elle l'imaginait poser une main sur son épaule et la pousser vers la sortie, claquant la porte sur un "Adieu" ironique qui laisserait Rico Brzenska bouche bée, outrée et furieuse.

"Tu as compris, cette fois ?"

Christa tressaillit, comme prise sur le fait, et s'empressa de répondre de sa petite voix de fille modèle :

"Oui… Je suis désolée, je ne ferai plus la même erreur.

- Bien. Travaille ce point-là pour mercredi, je ne te retiens pas plus longtemps. J'ai d'autres élèves à voir."

Il y a très longtemps, alors que Christa était encore une toute petite fille qui croyait aux fées, au père noël, au bonheur et au fait que sa mère l'aimait, elle avait été très déçue d'apprendre que "Rico" avait d'autres élèves et n'était pas sa propriété exclusive. Elle avait eu presque l'impression de perdre une grande sœur… Mais comme pour tout, elle s'y était résignée.


"Guten Abend, Vater." dit-elle doucement en poussant la porte.

[Bonsoir, père.]

Monsieur Reiss était assis dans un fauteuil, ses mains posées à plat sur ses genoux recouverts d'une couverture. L'air sentait le renfermé, les médicaments et la lavande synthétique. D'épais rideaux empêchaient la lumière du jour de pénétrer dans la pièce.

"Guten Abend, Historia." répondit-il de sa voix rauque en posant ses yeux sur elle.

Il avait l'air encore plus fatigué que la dernière fois. Son teint était pâle, à la limite du verdâtre, ses yeux étaient injectés de sang et profondément cernés. Il avait aussi perdu du poids.

"Comment allez-vous, père ?

- Je vais très bien."

Aussitôt et comme pour le contredire, une quinte de toux l'agita de soubresauts. Elle ne put empêcher une vague de pitié l'envahir en voyant cet homme si puissant réduit à un état si misérable par des bactéries, des êtres tellement minuscules qu'il était impossible de les voir à l'œil nu. Si Christa avait été cynique, elle aurait pu penser que c'était, en quelque sorte, risible - un rappel cruel sur l'égalité des humains face à la mort. Mais elle était gentille et faisait face à son père, aussi cette pensée ne traversa nullement son esprit.

"Viens, assieds-toi."

Christa - ou bien était-ce Historia ? - prit place sur la chaise qu'il lui indiquait, juste en face de mons- de son père. Elle lui annonça qu'elle avait été élue déléguée à l'unanimité, qu'elle avait de nouveau échoué lors de sa leçon de violon, qu'elle faisait bien ses devoirs et qu'elle écoutait bien ses professeurs avec attention.

"Tu n'as aucune mauvaise fréquentation, n'est-ce pas ?"

Christa pensa à la propension qu'avaient Ymir, Eren, Sasha, Connie et Jean d'arriver en retard en cours. Elle pensa aux croquis qu'Eren dessinait furieusement dès que le ou la professeur(e) avait le dos tourné, à la manie de Sasha de grignoter tout et n'importe quoi, même au premier rang, et aux pitreries de Connie. Au peu d'intérêt qu'Ymir portait au français, aux maths, à l'histoire géographie. Au tatouage d'Ymir, à son oreille droite percée dans le cartilage et au lobe de la gauche qui supportait trois anneaux. À la bière qu'elle avait apporté, dissimulée dans d'innocentes bouteilles d'Ice Tea. À Nirvana et à Pink Floyd.

"Non, père.

- Bien." Une autre quinte de toux. "N'oublie pas que tu portes le nom de Reiss et reste loin de tout ces voyous sans avenirs. Ce ne sont que des parasites de la société.

- Oui, père.

- Et maintenant laisse-moi, j'ai du travail."

Christa se leva, salua son père et lâcha un profond soupir de soulagement en refermant la porte. Elle n'avait pas menti. Ymir n'était pas une "mauvaise fréquentation" - du moins selon sa vision des choses.

Je n'ai pas menti, se répéta-t-elle mentalement, Je suis bien élevée et aucun d'eux n'est une mauvaise fréquentation. Je n'ai pas menti.


* extrait de Smell Like Teen Spirit de Nirvana

La magnifique métaphore de la phrase "une menteuse qui étalait des couleurs sur ses joues pour cacher celles qui manquaient dans son cœur" ne vient, malheureusement, pas de moi, mais de MlleNyaa. Je me suis permise, avec son accord, d'emprunter son idée. ;)

À la prochaine ! (^0^)-/