Bonjour, voici le second chapitre ! (comment ? déjà ?)
Mêmes annonces qu'au chapitre précédent (dislaimer, attention aux sodomies, blablabla) : merci à milligramme pour le travail que tu avais fait, si jamais tu passes par là un jour.
La pièce qui au Terrier faisait à la fois office d'entrée et de salle à manger résonnait du bruit joyeux des conversations mêlées tandis que les convives se régalaient des plats toujours réussis de Mme Weasley. Une belle lumière d'été filtrait à travers les fenêtres pourtant pas impeccablement propres, et le soleil au milieu du ciel bleu ressemblait bien à un appel pour tous les joueurs de Quidditch attablés. Il fallait connaître ce lieu depuis longtemps pour se rendre compte que la table, qui peinait autrefois à accueillir tous les invités, était aujourd'hui un peu trop grande. Il fallait aussi connaître ces sorciers depuis longtemps pour savoir qu'ils avaient, quelques années auparavant, le ton plus haut et le teint plus frais. Et il fallait être un fin observateur pour discerner la lueur de mélancolie qui se terrait au fond de chaque œil. Mais personne ne se risquait plus à parler des enfants morts et de la guerre ; tout avait été dit, les disparus avaient été pleurés. Seul le temps pouvait à présent recouvrir peu à peu la tristesse qui étouffait parfois ces gens assis autour de la table.
« Je voudrais un tatouage. »
L'annonce aurait pu passer inaperçue ; l'espace d'une demi-minute, vraiment, Harry eut cet espoir. Mais devant la soudaine immobilité de Molly Weasley, le volume des conversations décrut progressivement, jusqu'à ce que le silence se fasse. Harry observait avec attention les motifs floraux en bordure de son assiette, comme s'il s'attendait à les voir prendre vie. L'attention générale se concentra sur lui.
« Que s'est-il passé ? » demanda à ce moment une voix lasse.
C'était Georges qui, comme souvent, n'avait prêté aucune attention à la discussion, remâchant probablement des souvenirs en même temps qu'un os de poulet.
« Je demandais à Harry ce qui lui ferait plaisir pour son anniversaire, mon chéri, expliqua sa mère sans que son regard ne quitte la silhouette maigrichonne et de plus en plus crispée à la gauche d'Hermione. Je crois que j'ai mal compris sa réponse. »
L'assemblée fixait à présent le jeune homme, chacun se demandant avec curiosité ce qu'avait entendu – ou cru entendre – Molly Weasley. Harry prit une profonde inspiration. Hermione serra sa main sous la table, et il pouvait sentir sa compassion sans même voir son visage. Finalement, il parut évident que la porcelaine décorée ne s'animerait pas.
« Je voudrais un tatouage. » répéta Harry, et le doute ne fut plus permis pour personne.
Mme Weasley émit un petit couinement étranglé, monsieur et madame Tonks froncèrent les sourcils, Mr Weasley les haussa à une hauteur rarement atteinte, Ron soupira, Georges sourit et Teddy cligna des yeux d'un air suprêmement désintéressé avant de mâchouiller une mèche de ses longs cheveux bleu ciel. Pendant un moment, personne ne sut quoi répondre.
« Un gros ou un petit ? s'enquit alors Georges sur le ton de la conversation. Et placé où ?
- Je ne sais pas trop, répondit Harry en lui lançant un regard reconnaissant. Je pensais à un endroit discret, sur l'épaule ou la cheville, tu vois ? »
Georges, Ron et les grands-parents de Teddy se lancèrent alors dans un débat sur les mérites comparés des tatouages sorciers et moldus, auquel Harry se serait intéressé sans le regard effaré – et légèrement larmoyant – de Mme Weasley, toujours posé sur lui.
« Harry, d'où te vient cette idée ? finit-elle par lui demander en s'accrochant à la main de son mari.
- Vous savez, marmonna-t-il après un instant d'hésitation, depuis que j'ai découvert le monde des sorciers, j'ai l'impression d'être constamment dirigé. Comme si mon existence était un chemin en ligne droite entouré de murs. À la mort de Voldemort, je pensais accéder à la liberté.
- Mais tu es libre, mon chéri. »
Harry tergiversa en son for intérieur, sachant qu'il allait la blesser. Mais quand le vin est tiré...
« Non, je ne le suis pas. Il n'y a plus de prophétie, mais une nouvelle vie toute tracée s'offre à moi. Je vais retourner à Poudlard, passer mes ASPICs, suivre des études pour devenir Auror, avoir mon diplôme, entrer en grande pompe au Ministère de la Magie où, sans doute, je monterai vite en grade et conseillerai officieusement les grandes instances, pourchasser les derniers mangemorts, prendre ma retraite, devenir professeur – peut-être –, ou me trouver une place quelconque qui me conforte dans ma position de figure du bien. »
Sa voix d'abord douce s'était faite de plus en plus tranchante, jusqu'à ce qu'il ait l'impression de vomir les mots, et un nouveau silence de plomb s'établit à table. Ginny posa une main réconfortante sur son poignet, et cela l'empêcha presque de respirer. Il n'avait pas osé dire que se marier et pondre une flopée d'enfants roux faisait aussi partie de son chemin tout tracé, mais cette pensée courait sous sa peau et lui hérissait l'échine.
« Par Merlin, se moqua Georges à mi-voix. Tu vas gagner ta vie, c'est cauchemardesque... »
Luna, plutôt discrète avant ça, rit doucement et Harry lui-même sourit. Il savait bien que derrière ses railleries, le frère de Ron était sans doute celui qui le comprenait le mieux.
« Ma raison accepte tout ça, ajouta-t-il, et au final c'est ce que je veux, en partie au moins. Mais comprenez que ce soit difficile. Ce tatouage, c'est un symbole, une preuve que je décide au moins d'une chose, de mon corps. »
Machinalement, il effleura sa cicatrice.
« Je propose, lança Georges après quelques secondes de malaise, que nous portions un toast à Harry Potter, le premier garçon conscient de faire sa crise d'adolescence ! »
Il leva son verre, vite suivi par ceux de Luna et Ron, puis tout le monde finit par les imiter avec hésitation. L'atmosphère avait pris l'épaisseur d'une crème caramel. On changea ensuite prudemment de sujet, mais Mme Weasley ne prononça plus un mot du repas.
Plus tard, quand tous les adultes se furent retirés au salon pour parler d'on ne savait quoi, Harry, Ron, Hermione, Georges, Ginny et Luna se retrouvèrent dans la cuisine, qui à ramener des assiettes, qui à lancer un sortilège de récurage aux casseroles. Aucun d'entre eux ne parlait, qu'il soit sur la digestion, mal à l'aise ou tout simplement en train de guetter l'apparition d'un esprit des bulles. L'éclat de Harry soulevait des questions complexes que personne, et surtout pas le premier concerné, ne savait de quelle façon aborder. Comment envisager son avenir, quand on a été persuadé au fond de ses tripes de finir sa vie à 17 ans ? Le Survivant pouvait-il se contenter de faire table rase du passé ? Ou courir le risque de devenir prisonnier d'une guerre remportée, mais trop cher payée ? Devait-il accepter son rôle de modèle, de grande symbole du bien ? Est-ce que cela ne revenait pas à s'enchaîner lui-même à un fardeau écrasant et jamais désiré ?
Georges quitta la pièce dès qu'il eut fini de ranger les restes du repas, et entraîna Luna en passant un bras autour de sa taille. Le rapprochement de ces deux-là, ces dernières semaines, était évident pour tout le monde et faisait invariablement sourire Hermione et Ginny, qui profitaient de l'occasion pour se comporter en véritables comploteuses. Ron, pour sa part, s'assit sur le plan de travail et posa un regard franc sur son meilleur ami très occupé à racler un plat. Il ne savait pas vraiment quoi dire, mais un courage tout gryffondorien lui dictait de crever l'abcès maintenant.
« Harry... commença-t-il, avec l'espoir vite déçu que les mots viendraient d'eux-mêmes.
- Est-ce que, par hasard, tu voudrais ne pas retourner à Poudlard ? » s'enquit Hermione d'une toute petite voix en s'engouffrant dans la brèche.
Ginny resta muette, mais son expression était éloquente. Elle aussi voulait le fin mot de toute l'histoire.
« Bien sûr que je vais y retourner, Mione, soupira Le-Garçon-qui-avait-survécu. Ça ne va pas être facile, après tout ce qu'il s'est passé, mais il le faut. Et puis qu'est-ce que ça fait un an, sur toute une vie ? »
Son sourire en posant cette question rhétorique était si lumineux qu'il évoqua aux trois autres la joie naïve d'un enfant qui a plus de chocolat que prévu pour Pâques. Il était rare, depuis deux bons mois que la guerre était finie, de voir une telle expression sur le visage d'Harry. Chaque jour qui passait semblait l'enfoncer un peu plus dans une mélancolie grise, dont ils n'avaient pu que deviner confusément les causes – jusqu'à aujourd'hui. Aujourd'hui, la veille des 18 ans d'Harry Potter.
« Tu sais, se lança Ginny d'une voix tremblotante, personne ne t'oblige à devenir un Auror, vis ta vie comme tu l'entends... Ah, ça semble bête de le dire. Mais vraiment, mon cœur, tu t'en fiches de ce que pensent les autres. »
Harry cligna des yeux, et considéra d'un air surpris la jeune fille occupée à triturer nerveusement un torchon à carreaux. Il trouvait ces paroles futiles, convenues, faciles à lancer en l'air et inapplicables ; néanmoins, l'émotion qui perçait à travers les mots était réelle. Il eut une seconde l'espoir que Ginny, effectivement, ne s'attendait pas à ce qu'il embrasse une carrière telle que...
« Oh, Harry, il y a tellement de choix qui s'offrent à toi ! poursuivit-elle alors avec plus d'entrain, ayant sans doute détecté ce qu'elle attendait dans les yeux de son cher et tendre. Médicomage, membre du Magenmagot, directeur de Poudlard, peut-être même Ministre de la Magie ! Je suis sure qu'un tas de métiers sur mesure pour toi te tendent les bras. »
Non, définitivement non. Elle ne comprenait pas : comment l'aurait-elle pu ? Le survivant essaya de toutes ses forces de juguler la colère qui montait en lui, mais c'était impossible, il se sentait trahi. Le regard agacé d'Hermione et celui perdu de Ron lui redonnèrent un peu d'espoir, mais l'air était devenu irrespirable dans la petite cuisine encombrée, alors que le parfum fleuri de Ginny mêlé à une odeur d'oignons lui emplissait le nez, coulait dans sa bouche, sifflait à ses oreilles...
Avant même de s'en être rendu compte, Harry ouvrait brutalement la porte d'entrée du Terrier, sans écouter une seconde les protestations derrière lui, et se précipitait dans le jardin en inspirant de toutes ses forces l'odeur d'herbe humide qui remontait du sol. Il était si perturbé qu'il percuta de plein fouet le visiteur immobile à un mètre de l'entrée. Un choc brutal au front et une seconde de flou total plus tard, Harry se retrouva nez à nez avec Drago Malefoy.
« Potter ! Tu es là ! s'exclama ce dernier, peinant visiblement à se remettre de la collision.
- Je sais. » grinça Harry en se massant les tempes, les dents serrées.
Il pouvait sentir l'immobilité abasourdie de Ron, Hermione et Ginny restés sur le pas de la porte. Les questions n'allaient pas tarder, en rafale, impossibles à contenter, la colère, la déception peut-être. Il ne fallait pas, il ne fallait pas, il ne fallait pas... Pas maintenant, il n'en pouvait plus.
« Viens, Malefoy. » finit par marmonner le brun.
Sans attendre une seconde de plus, il saisit la manche de son vieil ennemi et l'entraîna à sa suite. Il évitait son regard, comme il avait évité ses meilleurs amis et sa... petite amie ? futur femme ? ex-copine ? soeur ? comment savoir ? Harry pouvait sentir la résistance du blond qui ne devait pas comprendre grand chose à la situation, mais la colère lui donnait des ressources insoupçonnées et il parvint à le traîner de force.
Sitôt le portail franchi, il les fit transplaner tous les deux.
Un enchevêtrement de collines douces, couvertes d'herbes folles, hautes et denses, ponctuées de quelques fleurs – tâches de peinture éclatantes sur le fond vert. Le tout ondulait comme aucune aquarelle ne le ferait jamais sous une brise tiède, frissonnait allègrement, se parait de reflets argentés quand les tiges atteignaient une certaine courbure. Harry s'efforça de calmer sa respiration. Épuisé, il se laissa tomber en position assise.
« Potter, où sommes-nous ? Et de quel droit t'amuses-tu à promener les gens à l'insu de leur plein gré, en leur imposant tes sautes d'humeur ? Tu as des problèmes hormonaux ? La puberté commence, peut-être ? Est-ce que tu vas te décider à me répondre, par Morgane ? Ou tu veux que je m'énerve ? »
L'interpellé soupira. Malefoy avait péniblement raison.
« Assieds- toi, demanda-t-il. Je vais t'expliquer.
- J'ai assez obéi, et j'ai assez écouté dans ma vie. Alors je vais rester debout et tu vas ouvrir tes esgourdes, d'accord ? »
Harry en resta comme deux ronds de flan. Autant qu'il se souvienne, Malefoy n'avait jamais écouté ou obéi à qui que ce soit. Mais bien sûr, il n'avait pas assisté aux réunions intimes des mangemorts avec leur maître... Incapable de trouver une réponse qui n'implique pas l'éventualité d'une gaffe monumentale sur la guerre, le Survivant acquiesça.
« Je me terre avec mes parents depuis deux mois. Nous avons reçu une lettre de MacGonagall quelques jours plus tard, c'est toi, avec ton écriture ignoble et une chouette miteuse et absolument weaslaide, qui prends contact avec moi et qui me convoques pour ton anniversaire, le 31 juillet. Jusque-là, tout est absolument normal, n'est-ce pas ?
- Eh bien, je pense que...
- Par pitié, ne pense rien, ne dis rien, ferme ta grande bouche et ne me coupe pas. C'est déjà une souffrance que de t'avoir sous les yeux. Donc, là où la situation devient vraiment bizarre, c'est quand, alors que dans ma grande bonté j'accepte l'invitation de l'une des personnes que j'ai le moins envie de voir sur Terre, ladite personne me TOMBE DESSUS, m'agresse et me séquestre. Voilà. Maintenant je répète ma question, qu'est-ce qui ne va pas chez toi et où sommes-nous ? Tu peux faire sortir des sons de cette grande bouche ouverte avec tant de classe. »
Le gryffondor referma la bouche, légèrement mal à l'aise, mais aussi étrangement amusé par cette tirade. Peut-être qu'il souffrait d'un trop-plein de bons sentiments.
La vue en contre-plongée qu'il avait de Malefoy, toujours debout et toisant la campagne d'un air furieux, n'était pas très flatteuse. Dans la lumière vive du soleil de midi, le serpentard semblait maigre, pâle, malade même. Il avait besoin de prendre l'air : on se serait presque attendu à ce qu'il sente le renfermé. Mais Harry ne pouvait capter que l'odeur âcre du vieux noyer auquel il était adossé.
« Je t'ai proposé de passer chez les Weasley le jour de mon anniversaire parce que, crois-le ou non, je me demandais ce qu'il t'arrivait. Et nous sommes à trois ou quatre kilomètres du Terrier, dans un endroit où j'aime bien me reposer.
- On reconnaît bien là ta détestable tendance à l'auto-apitoiement, renifla le blond avec mépris. Pourquoi le jour béni de tes 18 ans précisément ?
- Pour te donner un bout de gâteau, répliqua Harry en souriant malgré lui. Tu as l'air d'en avoir besoin. Mais tu es là un jour trop tôt. »
A ces mots, le serpentard parut se décomposer. Il se laissa tomber aux côtés du brun en lui décochant un regard hagard.
« C'est vrai ? Je me suis trompé ? demanda-t-il d'une voix chancelante.
- Oui, d'un jour seulement, mais...
- Par tous les mages des Carpates. Je croyais que mon compte était bon. Je pensais que ça, au moins, je savais le faire... Mordred, quel imbécile. »
Harry ne comprenait pas trop pourquoi Draco avait resserré ses bras autour de ses genoux, eux-mêmes pressés contre son torse, en marmonnant des mots sans suite. Puis il se souvint que l'année passée, pendant qu'il campait avec Ron et Hermione, il avait été saisi d'une angoisse profonde en se rendant compte qu'il ne connaissait ni date, ni jour, et n'avait en gros plus aucun repère temporel, en plus d'être perpétuellement en mouvement. Son cœur se serra à l'idée que d'autres, alors que la guerre était finie, subissaient cette perte de tous leurs repères.
Les deux garçons restèrent silencieux un moment, assis côte à côte, chacun remâchant ses souvenirs.
« Au fait, Potter, puisqu'on en est là, je peux te demander quelque chose ? lança le serpentard sur un ton plus assuré.
- Comme si tu avais besoin de ma permission. » soupira Harry.
Un autre silence, durant lequel Malefoy sembla peser le pour et le contre.
« Pourquoi est-ce que tu as défendu ma famille ?
- Ce n'est pas par bonté d'âme, si c'est ta question, répondit le brun qui s'était attendu à ce que le sujet soit abordé. Ta mère et toi, je sais que vous n'avez pas vraiment eu le choix dans cette guerre ; tu vas me trouver idiot, mais j'ai l'espoir que si c'était à refaire, vous choisiriez autre chose.
- Tu es idiot, répliqua simplement Malefoy en évitant la question implicite. Et mon père ? Il déteste les né-moldus, tu peux en être sûr.
- C'est différent. Ton père est intelligent, Malefoy.
- Pas moi ?
- Mais laisse moi finir ! Ton père est utile, c'est ça que je veux dire. C'est un grand politicien, et il va être surveillé. Tant qu'il ne fait pas de bêtise – on le saurait, tout de suite, je t'assure – il peut être très précieux dans la reconstruction d'un gouvernement. C'est mon avis, et c'est surtout celui de Kingsley, de MacGonagall et de beaucoup d'autres personnes haut placées. La morale voudrait qu'il finisse ses jours en prison, mais les hauts gradés ne peuvent pas trop se le permettre et pour ma part je pense que l'angoisse d'une surveillance à vie est une punition bien assez cruelle. »
Le blond ne pipa mot, se contentant de dévisager Harry. Rien dans son expression ne laissait deviner ses sentiments, ni gratitude, ni hostilité. C'était le regard pensif et calme qu'avait pu avoir Dumbledore par le passé, celui qui vous donnait la désagréable impression d'être scanné sans merci.
« Je vais partir, Potter, annonça finalement Malefoy. Tu veux m'en empêcher ?
- Non, se moqua le gryffondor en haussant les épaules. Tu crois vraiment que ta compagnie est si agréable ? »
Et là, à cette seconde minuscule qui précéda le transplanage de Drago, Harry aurait juré sur les roubignoles de Merlin qu'il l'avait vu sourire. Il sentit un apaisement incroyable le gagner, et il se laissa tomber allongé dans l'herbe. Lui-même n'était pas trop sûr du sens de sa démarche quand il avait envoyé sa lettre à Malefoy, mais maintenant il savait qu'il avait bien fait, comme il savait que ni l'un ni l'autre ne parlerait de cette rencontre. Il ne s'était rien passé de bien important, au final : Harry pouvait simplement dire qu'à présent, sur certains points, ils se comprenaient un peu mieux. Il commençait seulement à sentir ce besoin qu'il avait, depuis la dernière grande bataille, d'éradiquer tout ce qui avait un rapport avec Voldemort – haine gryffondor/serpentard comprise. Sans trop y réfléchir, il sortit de sa poche un crayon et un bout de papier, et écrivit à la va-vite.
« Je pense qu'un jour, Drago Malefoy et moi serons amis, ou en tout cas j'espère. Il faudrait qu'on se parle, pour de vrai : le seul problème, c'est qu'on ne peut pas savoir ce qu'il y a sous ses cheveux beaucoup trop blonds. Malefoy est un mystère, et je crois qu'il m'intéresse. »
Abasourdi par la naïveté de ses propres mots, et aussi un peu honteux, Harry regarda autour de lui pour vérifier que personne ne l'avait vu. Puis une idée le traversa, le faisant sourire irrésistiblement. Il creusa un petit trou au pied du vieux noyer, et d'un coup de baguette en lissa et en durcit le fond. Avec une technique similaire, il modela un bout d'écorce tombée pour faire un couvercle qu'il posa sur sa cachette improvisée, après y avoir déposé le papier plié en quatre ainsi que le crayon. Très amusé par cet espèce de coffret souterrain, le brun acheva son oeuvre d'un « collaporta » qui souda ensemble les deux parties du compartiment, avant de recouvrir le tout de terre. Malgré l'aspect un peu différent du sol là où il avait creusé, le résultat était discret et l'aspect fraîchement retourné puis tassé de la terre disparaîtrait en quelques jours. Très content de lui, Harry nettoya ses mains d'un coup de baguette.
Maintenant qu'il avait symboliquement fait de sa discussion avec Malefoy un secret, il se sentait capable de retourner au Terrier affronter ceux qui, contrairement au blond, lui voulaient du bien et lui faisaient du mal.
Route. Londres. Gare. Quai 9 ¾. Poudlard Express. Maman Weasley. Papa Weasley. Adieux rapides. Couloir du train. Compartiment. Banquette.
« Alors, vous êtes contents de retourner à Poudlard ? » lança Hermione, paresseusement lovée contre Ron.
Harry observa un moment ses deux meilleurs amis, dans les bras l'un de l'autre comme si c'était là leur place depuis toujours, et acquiesça. Il s'émerveillait encore du temps que ces deux là avaient mis à prendre conscience de leurs sentiments, et de leur bonheur pour le moment sans tâche. Cette relation était un des rares éléments post-guerre qui lui donnaient vraiment envie d'aller de l'avant et de construire de nouvelles choses, à son tour. Mais avec qui ? Quand ressentirait-il cette vraie attraction, à laquelle il était impossible de résister, que lui avait maintes fois décrite Ron ? Qu'en était-il de Ginny ? Devait-il vraiment continuer de chercher au fond de lui ses sentiments pour la jeune fille ? Est-ce que l'amour ne s'imposait pas comme une évidence ? Autant de questions qui faisaient rougir Harry d'embarras, et qu'il ressassait inlassablement à chaque fois qu'il s'interrogeait sur sa – pathétique – vie amoureuse.
Le train n'avait pas encore démarré mais ce n'était plus qu'une question de minutes, et seuls deux ou trois retardataires couraient encore sur le quai majoritairement peuplé de parents éplorés. Le ciel qu'on apercevait à travers le toit vitré de la gare était uniformément gris, un temps typique de rentrée scolaire : pourtant, le Poudlard Express entier semblait frétillant d'impatience. Après tout, cette année faisait suite à de longs mois passés sous le joug des mangemorts à recevoir des connaissances falsifiées ou occultes. Harry se sentait un peu décalé au milieu de toute cette ambiance, et pas seulement parce qu'il devait tenir la chandelle comme il l'avait fait tout l'été ; il avait la désagréable impression d'être en marge de ce qu'il voyait. C'était sans doute dû au fait qu'il ne retrouvait pas tous les amis qu'il avait pu se faire au cours de sa scolarité… Neville et Luna étaient restés introuvables sur le quai, Seamus et Dean avaient déjà rencontré des filles de Poufsouffle très mignonnes – il ne fallait pas perdre de temps, Parvati et Padma Patil restaient avec un groupe de serdaigles qui incluait malheureusement Cho Chang, et Lavande Brown n'était pas vraiment une amie après les déplorables évènements de sixième année. Quant à Ginny, elle semblait vouloir faire le trajet avec eux mais avait été interceptée par des amis qui l'avaient traînée à leur suite sans écouter aucune de ses protestations. Bien qu'il en ait un peu honte, Harry leur était reconnaissant. C'était un comble, mais celui qui avait vaincu Lord Voldemort ne parvenait pas à affronter sa propre petite amie, et la perspective d'un huis clos avec elle pendant huit heures le faisait frémir.
Les choses n'étaient pas si mal, tout bien considéré, finit par conclure le Garçon-qui-avait-survécu. Il se laissa glisser un peu plus confortablement sur la banquette qu'il avait pour lui tout seul. Ce voyage s'avérerait sans doute reposant… Hermione elle-même commençait à somnoler alors que Ron observait par la fenêtre les silhouettes de ses parents, perdus dans la foule et la fumée du train.
C'est cet instant de silence paisible que se résolut à briser la porte du compartiment en s'ouvrant brusquement sur Théodore Nott. Ce dernier poussa un gros soupir en découvrant les trois gryffondors, mais hissa quand même sa valise dans le porte-bagages avant de se laisser tomber à côté de Hermione, Harry s'étant définitivement allongé sur sa banquette.
Ron se racla bruyamment la gorge.
« Je sais ce que tu vas dire, soupira l'intrus. Mais tous les autres compartiments sont pleins.
- Tu n'as qu'à profiter du couloir. » suggéra froidement le rouquin.
Comme on pouvait s'y attendre, cette proposition eut l'inverse de l'effet escompté, et le serpentard se rencogna dans son siège d'un air à la fois écœuré et victorieux.
« Nott, aux dernières nouvelles tu n'avais pas une bande de petits copains près à jeter des première années par-dessus bord pour se faire une place ? Tu dois te souvenir, il y a une certaine fouine dans le lot, reprit alors Ron.
- Et bien il se trouve que ce ne sont pas exactement mes petits copains, pour le moment, grinça l'interpellé avec l'air d'avoir léché un citron.
- Ça c'est triste, le pauvre petit Nott abandonné par les siens… En même temps je n'ai jamais entendu dire que les serpents étaient très solidaires. Sauf pour martyriser des gens, là étrangement il y a du monde… »
Hermione choisit ce moment pour donner un coup de coude bien senti à son petit ami, qui grimaça d'une douleur non feinte.
« Désolée Théodore, je crois que Ron a oublié qu'il n'avait plus douze ans.
- Ne m'appelle pas par mon prénom, Granger, répliqua l'autre sur un ton froid comme la banquise.
- Il ne serait pas temps de dépasser un peu tout ça, Nott, et d'arrêter de nous détester uniquement parce que tu es à serpentard ? intervint alors Harry, exaspéré et sans prendre garde aux yeux ronds de Ron.
- Crois moi Potter je ne vous déteste pas pour ça, d'ailleurs je ne devrais même pas être à serpentard » cracha Nott.
Il y avait une telle rancœur dans sa prononciation du mot « serpentard » qu'il éveilla la curiosité de Harry. Il contempla ce grand garçon au visage maigre et un peu trop allongé, dont les sourcils noirs ombrageaient deux prunelles déjà orageuses.
« Qu'est-ce que tu veux dire ? » lança-t-il.
Seul le silence lui répondit, et pendant un instant le brun crut qu'il n'aurait droit à rien d'autre. Puis sans aucune raison apparente, Nott parut ravaler son amertume, et il reprit la parole avec neutralité.
« Le Choixpeau voulait m'envoyer à Serdaigle. C'est moi qui ai demandé Serpentard... Cette petite astuce explique d'ailleurs comment des familles entières de sang-purs ont pu se retrouver dans la même maison, à quelques petites exceptions près, comme Sirius Black...
- Quoi ? s'exclama Harry, qui ne s'attendait pas à voir le nom de son parrain surgir au détour de cette conversation.
- Oui, on peut aller carrément contre l'avis du Choixpeau, il se conforme à notre souhait. Assez peu de sang-purs laissent se faire l'examen – comment dire – naturel, expliqua l'autre avec une sorte d'amusement désabusé.
- Je connaissais cette histoire de choix, il voulait m'envoyer à Serpentard, c'est moi qui ai demandé Gryffondor. » répondit Harry sans réfléchir.
À l'expression ahurie de Nott, le Survivant prit conscience du caractère explosif de pareille révélation. Il se morigéna intérieurement. Qu'est-ce qu'il lui avait pris de baisser sa garde à un moment pareil ? Juste parce que le serpentard arrêtait de cracher du venin quelques minutes, il lui faisait des confidences ? Face à lui, Nott arborait à présent un petit sourire rusé. Harry se tortilla, mal à l'aise. Il sentait aussi peser sur lui les regards désapprobateurs de ses amis.
« Ne t'inquiète pas comme ça, Potter, lâcha finalement Théodore. Je ne vais pas utiliser ou répandre ta petite révélation, même si c'est assez tentant. Il ne faudrait pas déstabiliser le monde sorcier, n'est-ce pas ? Ce serait bien dommage… »
Pris de court, Harry acquiesça sans savoir s'il s'agissait là d'une menace ou de paroles rassurantes. Le serpentard sortit un livre de son sac comme si de rien n'était, et se plongea dedans. Serdaigle dans l'âme peut-être, mais il avait pris certains traits de sa maison d'adoption... Au bout d'un petit moment passé pour Harry à observer le paysage défiler en esquivant les œillades consternées de ses meilleurs amis, Nott leva les yeux de son ouvrage.
« Je vais te dire autre chose sur les sang-purs, Potter, annonça-t-il lentement. Drago Malefoy est en couple avec Pansy Parkinson depuis peut être deux ans, tu veux savoir pourquoi ? Leurs parents ont prévu un mariage arrangé entre eux il y a au moins vingt ans, et ils ont été… fortement encouragés à afficher dès maintenant leur union. Mais évidemment il n'y a que Pansy que ça enchante, Drago lui la critique dès qu'elle quitte une pièce, et je ne compte plus le nombre de fois où il a souhaité sa mort violente et prématurée. »
Échange de regards surpris entre les gryffondors. Aucun des rouge et or ne comprenait, pas même Hermione. Ce fut pourtant elle qui se résolut à ouvrir la bouche.
« Pourquoi est-ce que tu nous dis ça, tout à coup ?
- Disons que mes retrouvailles avec Drago n'ont pas été… les plus chaleureuses du monde. Et comme Potter vient de me donner une information précieuse, autant lui rendre la pareille. On appelle ça un échange de bon procédés chez les moldus, non ? »
Le reste du voyage se poursuivit dans le plus grand calme, Harry, Ron et Hermione discutant de sujets volontairement sans danger pendant que Nott lisait ou dormait dans son coin. Ce garçon taciturne avait toujours fait partie de la petite cour de Draco, mais Harry commençait tout juste à deviner une partie de la dynamique de ce groupe si particulier, basé peut-être en partie sur l'amitié mais aussi sur des intérêts politiques et économiques... Décidément, les serpentards avaient un mode de fonctionnement complexe, qui lui échappait toujours. Il se demandait parfois ce qu'il en aurait été s'il avait accepté de se rendre dans cette maison. Aurait-il été ami avec Théodore Nott, ce bon élève, redoutablement intelligent, calme mais dangereux comme l'eau qui dort ? Sans doute, il ressemblait au côté obscur d'Hermione. Enfin, pour le peu qu'Harry connaissait du serpentard.
De longues heures plus tard, tandis que les élèves investissaient le quai noir et luisant d'humidité de Pré-au-lard, déchargeaient leurs valises et calmaient leurs divers animaux avant de se diriger vers la traditionnelle file de calèches – soi-disant – dépourvues de chevaux, Harry, Ron et Hermione pouvaient enfin discuter comme ils le désiraient. Nott s'était éclipsé sitôt le train arrêté, se faufilant avec habileté dans les couloirs bondés. Au milieu du grouillement d'adolescents en uniformes, Hagrid rassemblait les premières années à grand renfort de cris et de mouvements des bras. Cette vue arracha un sourire au Trio d'Or, mais la masse humaine qui les séparait du garde-chasse rendait tout salut inenvisageable.
« Qu'est-ce que vous croyez que Nott voulait dire, dans le train ? se lança Ron à travers le brouhaha général.
- Rien de plus que ce qu'il a dit, répondit Hermione avec assurance. Ce qui est intéressant, c'est pourquoi il l'a dit…
- Tu as une théorie ? s'enquit Harry. Ça m'a travaillé pendant tout le trajet, il a vraiment balancé ça comme un cheveu sur la soupe. »
Ron opina du chef, mais la conversation dut s'interrompre le temps que tous trois grimpent à bord d'un véhicule. Ils avaient déposé, comme tous les ans, leurs grosses valises sous un auvent où les elfes de maison les récupèreraient rapidement. Restaient les animaux ; Pattenrond lové au fond du panier pressé contre le sein de Hermione, un Coquecirgue visiblement agité dans une cage que Ron portait à bouts de bras, et enfin une grande chouette grise mouchetée de brun, acquisition toute récente de Harry pour remplacer la regrettée Hedwige. L'oiseau se tenait aussi droit que possible dans sa cage bringuebalante, et ses yeux dorés lançaient des œillades courroucées au Survivant qui peinait à grimper les marches glissantes de la calèche. Au bout de quelques minutes d'efforts, tout le monde se retrouva sain et sauf sur les banquettes étroites, dans l'espace clos et sombre qui séparait les élèves des Sombrals – que beaucoup, après ces derniers mois, pouvaient à présent voir.
« Donc, pourquoi Nott a-t-il trahi sa majesté Malefoy ? relança Ron au moment où le véhicule se mettait en branle.
- Et bien… Je ne sais pas si il a poussé sa réflexion jusque là, marmonna Hermione d'un air hésitant, mais il a pu se dire qu'en promettant de garder le secret de Harry, puis en lui offrant une vacherie sur son pire ennemi à Poudlard, il rallumerait la guerre contre Malefoy tout en couvrant ses arrières, puisqu'il détiendrait une information sensible sur Harry. C'est dans l'hypothèse où Malefoy aurait fait quelque chose qui l'aurait vraiment mis en colère, vous comprenez ?
- Oui, répondit le brun, sourcils froncés. Ça voudrait dire qu'il m'aurait donné cette histoire sur Pansy comme un espèce d'outil contre Malefoy, pour que j'assouvisse son propre désir de vengeance…
- C'est tordu, soupira Ron. En plus, je vous ferai remarquer que vous êtes en train de débattre très sérieusement alors que tout ce que Nott vous a « donné », c'est un ragot stupide. Vous nous voyez faire la guerre à Malefoy en lui jetant à la figure un potin qui est sûrement déjà connu par toute la maison serpentard ? »
Hermione et Harry échangèrent un regard déconcerté ; Ron avait raison, et rétrospectivement leurs divagations semblaient dignes d'un mauvais film mafieux… Mais alors pourquoi Nott leur avait-il raconté cette histoire ?
« À votre place, poursuivit le rouquin, je ne me prendrais pas trop la tête au sujet de ce qu'il se passe dans celle de Théodore Nott. On n'a vraiment pas besoin de ça pour pourrir la vie des serpentards, de toute façon !
- Sauf qu'on ne va certainement pas ranimer des vieux conflits, Ronald Weasley, grinça Hermione en coupant court aux ricanements de son petit ami.
- Elle a raison, appuya Harry. On serait idiots de faire ça.
- Parce que vous croyez que les serpentards, eux, vont se transformer en gentils lutins des bois tout d'un coup ? J'ai l'impression que l'été ne vous a pas fait que du bien, vous deux… »
Et alors que Hermione entamait avec son cher et tendre une dispute qui promettait de n'être que le commencement d'un débat sans fin, Harry tourna la tête vers la fenêtre embuée. Les formes de la Forêt Interdite qui s'étendait non loin étaient à peine discernables dans le noir, mais cette vision floue suffisait à ranimer des souvenirs déplaisants. Théodore Nott, Drago Malefoy, la fin de la guerre et les conflits inter-maisons se mélangèrent dans son esprit tandis qu'il se demandait pour la énième fois s'il avait bien fait de revenir à Poudlard.
