Yllana

Un café de passage, quelque part en Russie

Une vieille femme passait une serpillière. Le café allait bientôt fermer. Les clients étaient presque tous déjà partis. Il n'y restait que deux vieux habitués, accoudés au bar, qui commentaient avec le patron les dernières réformes engagées par le gouvernement, un couple d'amoureux qui entre deux baisers faisait des projets d'avenir… et une femme.

Une femme seule, assise à une table près d'un vieux juke-box abîmé. Une femme qui détonnait dans ce décor blafard. Elle était là depuis des heures. Se tenant face à la porte. Chaque fois que le carillon avait retenti, elle avait levé les yeux. Espérant trouver une silhouette aux cheveux d'or se détachant enfin de ce fichu encadrement de porte. En vain. Même en fermant les yeux, elle ne voyait que cette porte. En quatre heures, elle avait eu le temps de noter chacun de ses défauts. Les gonds qui commençaient à rouiller, la peinture verte qui s'écaillait et se craquellait par endroits, les traces de vieux scotch autour de l'affiche, les griffures du chat sur le bas de la porte… et même ces quatre traces de doigts sur le carreau, juste un peu au-dessus de la poignée. Mais le carillon n'avait jamais joué sa musique pour elle. Elle était toujours seule. Certains hommes l'avaient bien abordée, histoire de tenter leur chance. Ils avaient rapidement abandonné devant le peu de succès obtenu et elle avait fini par retrouver sa solitude.

Une heure plus tôt, elle avait sorti un livre… pour avoir la paix, pour se donner une contenance. Mais depuis, elle n'avait guère tourné de pages. Elle avait beau fixer les mots, elle ne les voyait pas. Le couple d'amoureux se décida à partir. Leur au-revoir très tendre prit un peu de temps. Ils n'arrivaient pas à se séparer. Elle eut un pincement au cœur. Elle les enviait un peu. Ils se retrouveraient sans doute le lendemain, le cœur battant, pour de nouveaux partages, de nouvelles découvertes. Elle, elle n'aura même pas eu le droit à un véritable au-revoir. Bien sûr, elle le savait, mais elle n'avait pu s'empêcher d'espérer qu'elle se trompait. Elle avait pressenti ce matin-là au moment même où ils fixaient ce rendez-vous qu'il ne viendrait pas. L'aurore qui se levait au loin, donnant naissance à un jour nouveau, marquait aussi la fin de la vie qu'ils menaient jusqu'ici. De nouvelles voies s'ouvraient à eux, il leur fallait faire un choix…

Elle était venue quand même. Juste pour être sûre, juste pour ne pas avoir de regrets plus tard…

Le passage de la serpillière avait pris fin. Le patron finissait d'empiler les chaises sur les tables. Ils n'étaient plus que deux dans ce café poussiéreux. Elle ramassa ses affaires, il était temps de partir. Il ne viendrait plus. Il avait fait son choix… et elle avait perdu. Elle se leva, paya ses consommations. Le patron lui rendit sa monnaie et dans un sourire navré dit d'une voix douce :

- « Il a agi comme un idiot… il va perdre beaucoup et le regrettera. »

D'une voix triste, elle répondit :

- « Merci, mais j'espère de tout cœur que vous vous trompez. »

Elle se dirigea vers cette porte verte qu'elle ne pourrait pas oublier de si tôt. Au moment de la franchir, elle se retourna et contempla cette table à laquelle elle avait passé ces dernières heures. Son regard s'attarda sur le juke-box. C'était un autre juke-box, tout aussi vieux et tout aussi abîmé, qui avait été témoin de leur première rencontre. C'était juste qu'il y en ait un autre pour témoigner de la fin de leur histoire. La boucle était bouclée. Les yeux brillants elle murmura : « J'espère que dans la voie que tu t'es choisie, tu trouveras le bonheur, Georgi. » Elle se détourna et partit.

A quelques centaines de mètres de là, dans la chambre d'un vieux motel. Une larme vint s'écraser sur le clavier d'un ordinateur. Ca y est, c'était fini, définitivement. Il était sûr d'avoir fait le bon choix. Pour la vie qu'il se choisissait, il valait mieux ne pas avoir d'attaches. C'était trop dangereux… Pour lui. Pour ceux à qui il s'attacherait. Il y avait déjà eu un avertissement. Elle avait failli mourir à cause de lui. Il ne permettrait pas que cela arrive une seconde fois. Il valait mieux partir maintenant, avant qu'il ne soit trop tard. Il contempla une dernière fois son beau visage sur son écran. Il n'avait pu se résoudre à aller lui dire adieu. Ce serait trop douloureux. Et puis, à vrai dire, il avait peur qu'en la voyant ses belles résolutions ne s'envolent. Et cela ne devait pas arriver !

Il était vraiment sûr d'avoir fait le meilleur choix possible. Alors, pourquoi était-ce si douloureux ? On l'appela, il était temps pour lui aussi de partir… Il murmura à l'écran, où on ne voyait plus que le café déserté : Sois heureuse, Yllana. Je te souhaite une belle et longue vie. Il rangea son matériel et partit… à la rencontre du destin qu'il s'était choisi.

Vingt-deux ans plus tard.

Une demeure cossue dans les environs de New York.

Une femme était assise à une table de jardin devant un énorme petit déjeuner. Pourtant, elle ne mangeait rien, ne faisait rien de spécial. Elle savourait simplement son bonheur d'être là…parmi les siens. Ses enfants étaient retombés en enfance et se poursuivaient à travers le jardin. Elle ne savait plus ce qui avait déclenché la poursuite et au fond cela n'avait pas la moindre importance. Leurs cris lui réchauffaient le cœur. Ils allaient lui manquer dans quelques jours quand ils seraient repartis vers leur école. Elle entendit la porte de la maison s'ouvrir. Elle leva les yeux. La silhouette d'un homme aux cheveux dorés se détachait sur l'encadrement de la porte verte. Elle lui sourit. La journée commençait bien. Bien sûr ce n'était pas la même porte, celle-ci n'avait pas de gonds qui rouillaient, ni la peinture qui craquelait, ni… Mais elle était verte et elle s'ouvrait pour elle sur un homme qu'elle aimait depuis longtemps. C'était tout ce qui importait.

Son mari s'approcha d'elle, l'embrassa et lui dit :

- « Merci pour le sourire. »

En s'installant à ses côtés, il regarda ce qu'on lui avait laissé sur la table. Il en restait beaucoup plus qu'il n'aurait cru. Elle n'avait pas du manger grand chose.

En souriant, il lui demanda :
- « A quoi tu pensais ? »

Elle regarda à nouveau leurs enfants qui s'ébattaient dans le jardin, puis l'homme qui était à ses côtés. Elle sourit :

- « Je me disais que j'avais beaucoup de chances et que j'adorais ma vie…
- Tant mieux, moi aussi. Je ne la changerais pour rien au monde. »

Il eut un sourire éblouissant pour toute réponse

Au même moment.
Siège du groupe W, New York.

Un homme blond était penché sur ses écrans d'ordinateurs. Il était seul, comme d'habitude… Il pestait contre le système qui osait lui résister. Il y avait passé toute la nuit et il n'avait pas encore réussi à pénétrer toutes les barrières. Il délaissa son écran et se servit un café. Il soupira. Il avait du manquer quelque chose. Il était debout, buvant son café à petites gorgées. Soudain il s'immobilisa… Et si… Il se précipita à la place qu'il avait abandonnée quelques instants plus tôt et se mit à pianoter à toute vitesse sur son clavier. Quelques secondes plus tard, le message tant attendu et tant désiré apparut enfin sur son écran : Accès Autorisé. Il sourit, satisfait. Le reste n'était qu'un jeu d'enfant.

- « Salut Georgi !
- Salut.
- Dis-moi que ce sourire signifie que tu as réussi ?
- A ton avis ? »

Largo sourit à son tour.
Georgi afficha ce qu'il venait de trouver sur le grand écran et se renversa sur son fauteuil. La journée commençait bien :

- « Regarde par toi-même… »

Largo s'approcha de l'écran et étudia ce que Georgi avait trouvé. Ayant fini son examen, il sourit et se dirigea vers la porte :

- « Parfait. Je vais chercher les autres. »

Juste au moment où il allait sortir, il se retourna :

- « Georgi, tu es génial, tu sais. »

Georgi ne répondit pas et sourit simplement derrière son écran.
La porte claqua… et il fut seul… à nouveau.

Fin.